Les crimes de la Seconde Guerre mondiale reviennent tourmenter la Pologne et l’Ukraine au pire moment. Alors que la défaite électorale de Viktor Orban en Hongrie vient de permettre à l’Europe de refaire son unité autour de Kiev contre l’invasion russe, voilà que le souvenir des massacres de Polonais par des Ukrainiens en 1943 creuse un fossé béant entre Varsovie et Kiev, à l’avantage de Moscou et au détriment des intérêts stratégiques européens.
Le spectre qui hante les deux pays a pour nom la Volhynie. Dans cette région située aujourd’hui dans le nord-ouest de l’Ukraine, des partisans nationalistes ukrainiens massacrèrent des dizaines de milliers de civils polonais, hommes, femmes et enfants, décapités à la hache, crucifiés, démembrés, éventrés ou brûlés vifs. Selon l’historien américain Timothy Snyder*, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) avait pour objectif, en orchestrant cette terreur innommable, de « nettoyer » ethniquement le territoire qu’elle espérait annexer à un futur Etat ukrainien indépendant.
Lorsqu’il a autorisé, fin mai, une unité de son armée à prendre le nom de « Héros de l’UPA », le président Zelensky a commis plus qu’une erreur de jugement, une faute morale. En signe d’indignation, son homologue polonais Nawrocki lui a retiré l’Ordre de l’Aigle blanc, la plus haute décoration polonaise. A son tour, Zelensky s’est abstenu, le 25 juin, de se rendre à Gdansk pour une conférence sur la reconstruction de l’Ukraine, rendez-vous pourtant capital pour son pays.
Cette désastreuse concurrence mémorielle se nourrit de deux récits historiques incompatibles. Pour beaucoup de Polonais, mettre l’UPA à l’honneur équivaut à faire l’apologie d’un génocide. Pour nombre d’Ukrainiens en revanche, il n’est pas question de glorifier les massacres (qui ne sont pas niés par Kiev) mais de rappeler les faits d’armes de l’UPA post-1945, lorsqu’elle résista pendant des années à la soviétisation du pays. Des militaires ukrainiens y trouvent un écho à leurs souffrances d’aujourd’hui et une source d’inspiration dans leur combat contre l’armée russe.
Chacun des deux pays a besoin de l’autre
Si les plaies du passé se sont rouvertes si vite, c’est qu’elles n’ont jamais été fermées. Longtemps, l’URSS qui dominait les deux peuples a interdit un réel travail de mémoire en attribuant, de manière bien commode pour elle, toutes les horreurs de la période 1939-1945 à la seule Allemagne nazie. Plus récemment, Kiev et Varsovie se sont attelés à un travail historique commun. Zelensky a donné son feu vert l’an dernier à l’exhumation de dépouilles de victimes jetées dans des fosses communes, afin qu’elles puissent recevoir des funérailles dignes. Le faux pas de l’Ukrainien et son instrumentalisation politique par son homologue polonais ont réduit ces progrès à néant.
Nawrocki a reconnu lui-même que la glorification de l’UPA fournissait à Vladimir Poutine « beaucoup d’oxygène pour sa désinformation ». Moscou peut faire valoir, tout en même temps, aux Polonais que l’Ukraine encaisse leur aide tout en piétinant leurs convictions, aux Ukrainiens que la Pologne exploite l’histoire pour mieux les humilier, et aux autres Européens à quel point le nationalisme ukrainien serait dangereux.
Malgré le passé, et c’est tout à son honneur, la Pologne a fait preuve depuis quatre ans d’une solidarité admirable avec son voisin. Elle sait combien la survie d’une Ukraine indépendante est cruciale pour contenir la Russie. Chacun des deux pays a besoin de l’autre ; ils ont tout à perdre à se disputer. Le Premier ministre polonais, Donald Tusk, l’a admis : « La coopération est dans l’intérêt de nos deux peuples mais le conflit ne sert que les intérêts de Moscou ». Il faut espérer que les dirigeants de Kiev et de Varsovie sauront retrouver leur sang-froid. A cet égard, la réconciliation d’après guerre entre Français et Allemands, qui n’avaient pas moins de raisons de se haïr que Polonais et Ukrainiens, pourrait peut-être les inspirer.
(*) Lire Terres de sang, l’Europe entre Hitler et Staline, Folio Histoire, 2019
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Author : Luc de Barochez
Publish date : 2026-06-29 13:57:00
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