Le blocage du détroit d’Ormuz imposé par l’Iran a freiné l’économie mondiale ? Une crise à Taïwan serait bien plus dévastatrice, comme l’avertit Eyck Freymann. Dans Defending Taiwan (Oxford University Press), salué par la presse anglophone, ce chercheur pour le Hoover Institution au sein de l’université Stanford analyse avec finesse les ambitions de la Chine de Xi Jinping, qui entend procéder à une « réunification » entre l’île et la Chine continentale. Face à la menace d’une quarantaine, d’un blocus, voire d’une invasion militaire, Eyck Freymann présente une stratégie claire pour dissuader efficacement Xi Jinping, et lui rappeler qu’il a plus à perdre qu’à gagner dans un conflit qui pourrait avoir des conséquences désastreuses pour la planète.
Pour L’Express, Eyck Freymann explique pourquoi Taïwan est aussi un enjeu crucial pour la France et l’Europe. Décryptant les motivations de l’énigmatique Xi Jinping, il évoque les différents scénarios possibles, et précise comment les Etats-Unis et leurs alliés peuvent éviter la catastrophe.
L’Express : Vu de France, nous avons tendance à penser que Taïwan est loin et que c’est davantage un problème américain qu’européen. Pourquoi l’avenir de cette île serait-il crucial pour nous ?
Eyck Freymann : La réponse la plus évidente, ce sont les semi-conducteurs. Nous sommes à l’aube d’une révolution technologique qui pourrait être aussi importante, pour le développement nos sociétés, que ne le fut la révolution industrielle. Cette dernière reposait sur le charbon, dont de nombreux pays disposaient. La révolution de l’IA, elle, repose sur des puces. Or une seule région est aujourd’hui en mesure de fabriquer 90 % des semi-conducteurs de pointe, et 99 % des GPUs de Nvidia destinés aux data centers pour l’entraînement des modèles avancés. On a vu l’impact du blocage du détroit d’Ormuz, alors que celui ne représente que 20 % de l’approvisionnement mondial en pétrole, et que tout le monde disposait d’énormes stocks avant l’attaque contre l’Iran. Mais il n’y a pas de stocks de puces de pointe. Si la dissuasion échoue au sujet de Taïwan, l’industrie technologique mondiale subira un choc, tout comme le secteur manufacturier et celui des services. Cela provoquerait une crise financière mondiale, sans doute de l’ampleur de celle provoquée par le Covid-19. Tout dépendrait ensuite de l’escalade ou non entre les Etats-Unis et la Chine…
L’Europe a donc grand intérêt à contribuer à préserver la paix, en dissuadant la Chine de modifier le statu quo par la force et la coercition. Mais au-delà des semi-conducteurs, c’est aussi une question de principe et d’équilibre mondial du pouvoir : la région indo-pacifique doit rester ouverte. La plupart des économies de cette zone sont des économies insulaires qui ne bénéficient ni de la sécurité alimentaire ni de la sécurité énergétique, et dépendent des importations et des exportations. Si une grande puissance peut menacer les flux commerciaux dans cette région, c’est comme si elle tenait tout le monde en joue. Le pays qui parvient à dominer la région indo-pacifique dominerait la planète, car c’est le centre de gravité de l’économie mondiale, de l’industrie technologique, et de toutes les chaînes d’approvisionnement qui comptent. Elle regroupe la moitié de la population mondiale. C’est bien pour ça que le Japon considère Taïwan comme une question existentielle. Même chose pour la Corée du Sud, les Philippines ou l’Australie.
Enfin, Taïwan est bien sûr une démocratie. C’est l’une des sociétés les plus libres au monde, et l’un des endroits les plus ouverts et cosmopolites de la planète.
Quelles sont les motivations de Xi Jinping ? Vous expliquez qu’il a à la fois des intérêts défensifs et offensifs dans la question taïwanaise, ce qui peut plaider pour un statu quo comme pour un scénario d’invasion…
Impossible de lire dans les pensées de Xi Jinping, il est impénétrable. Mais la Chine est une dictature hautement personnalisée. Il s’agit donc non pas de dissuader un pays, un parti ou une armée, mais un seul homme. Xi Jinping est doté d’une personnalité singulière qui allie une ambition vertigineuse à une insécurité toute aussi vertigineuse, pour ne pas dire de la paranoïa. Après treize ans de règne, nous savons qu’il peut être dissuadé, car jusqu’à présent, il s’est toujours réveillé en se disant que les coûts et les risques d’une action offensive à Taïwan l’emportaient sur tout bénéfice éventuel.
L’objectif est de tout faire pour que cela reste ainsi. Mais nous ne savons pas exactement à quoi Xi accorde de la valeur. Il faut envisager toutes les facettes possibles de cet homme. Cela signifie qu’il ne faut pas le provoquer, et ne pas franchir des lignes rouges historiques, dans le cas où il serait plutôt enclin à adopter une attitude défensive. Mais il faut aussi s’appuyer sur la puissance des Etats-Unis et celle de leurs alliés pour lui rappeler que les coûts et les risques d’une agression dépassent les avantages potentiels d’une action offensive contre Taïwan.
Aujourd’hui, la Chine opère une stratégie dite de la « zone grise » contre Taïwan. C’est-à -dire ?
Nous ne sommes pas en guerre avec la Chine, mais nous ne sommes plus en paix. On pourrait en dire autant de la Russie. Au cours de ces dix ou quinze dernières années, nous avons vu que nos adversaires peuvent modifier le statu quo par paliers. Dans le cas de la Russie contre l’Europe, il y a des incursions de drones, des cyberattaques contre des infrastructures critiques, des comportements malveillants dans la région baltique… La même chose se produit dans l’Indo-Pacifique. Début juin, la Chine a par exemple mené une opération à grande échelle de ses garde-côtes au large de Taïwan, demandant aux navires privés se rendant sur l’île ce qu’ils transportaient, et leur expliquant que selon la loi chinoise, ils naviguaient dans « la zone économique exclusive de la Chine ». Les implications de cette mesure sont effrayantes. La Chine n’a pas besoin de bombarder Taïwan, d’envahir le pays, de décapiter ses dirigeants, ni même d’imposer un blocus officiel pour en prendre le contrôle effectif. Il lui suffit de contraindre les entreprises qui assurent le transport des personnes et des marchandises à respecter ses règles à elle. Or la Chine dispose d’un grand pouvoir d’influence. Si des entreprises doivent choisir entre entrer en conflit avec une superpuissance dotée de l’arme nucléaire, qui est également un client majeur, ou se conformer, elles se conformeront.
Pour Xi Jinping, l’invasion est un plan B
Si les flux commerciaux à destination et en provenance de Taïwan sont perturbés pour quelque raison que ce soit, il y aura automatiquement un choc massif sur les marchés financiers. C’est pour ça qu’il est extrêmement important qu’une coalition aussi large que possible de pays s’exprime d’une seule voix. J’ai ainsi été heureux de voir la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne publier une déclaration commune condamnant les actions néfastes de la Chine.
Les médias se focalisent souvent sur une attaque amphibie de la Chine. Vous pensez pourtant que c’est le scénario le moins plausible, et qu’une quarantaine ou un blocus sont bien plus susceptibles de se produire…
L’invasion militaire n’est pas impossible, mais cela me semble improbable. Même si Xi Jinping pousse l’armée chinoise à être prête, il considère cette option comme un plan B. Quand les dictateurs s’expriment, il faut les prendre au sérieux et au pied de la lettre. Or Xi Jinping parle de « réunification pacifique ». Il n’y a bien sûr rien de « pacifique » dans ses projets : la Chine souhaite contraindre Taïwan sans bain de sang, mais avec des menaces d’une extrême violence. A l’inverse, Taïwan serait fou, après avoir vu ce qui s’est passé à Hong Kong, de renoncer à sa liberté et à son autonomie. Le peuple taïwanais ne fera ainsi de compromis que s’il est contraint. Mais la Chine aimerait donner l’impression que son action est légitime, et elle préférerait également éviter les complications et les risques.
Par ailleurs, le terme « réunification » est lui aussi trompeur. Le régime communiste de la République populaire de Chine n’a jamais contrôlé Taïwan. Il ne peut donc pas parler de réunification. Mais cela s’inscrit dans le cadre d’une campagne plus large de guerre psychologique, par laquelle la Chine tente de convaincre le monde d’une version alternative de l’Histoire. La plupart des pays, dont la France et les États-Unis, adoptent une position ambiguë quant au statut de Taïwan. Selon eux, cette question devrait être réglée sans recourir à la contrainte.
Dans tous les cas, Pékin commencera par des moyens politiques, diplomatiques et juridiques plutôt que militaires. Le régime chinois veut isoler Taïwan au sein de la communauté internationale, et créer une situation telle que, lorsqu’il finira par agir en recourant à une coercition intense, le reste du monde restera à l’écart et trouvera des excuses. Nous devons ainsi rester fidèles à notre politique de longue date, qui n’est pas seulement fondée sur des principes, mais reflète également nos intérêts. Et en même temps, nous devons nous préparer de manière réaliste au cas où Xi Jinping déciderait de passer à un plan B plus belliqueux.
Dans votre livre, vous prônez ce que vous appelez une « ambiguïté structurée ». C’est-à -dire ?
La politique américaine à l’égard de Taïwan est ambiguë sur plusieurs points. Lorsque les commentateurs parlent d' »ambiguïté stratégique », ils entendent par-là que les États-Unis n’ont jamais précisé ce qu’ils feraient exactement si la Chine recourait à la force ou à la coercition économique contre Taïwan. Cette ambiguïté sert les intérêts américains. Si Washington adoptait une politique de défense inconditionnelle de Taïwan, cela pourrait inciter les dirigeants taïwanais à tenir des propos plus désinvoltes sur l’indépendance, provoquant ainsi Pékin. Pékin doit partir du principe que s’il passe à l’action contre Taïwan, Washington interviendra. Le défi réside dans le fait que la Chine a trouvé une faille dans la stratégie américaine : si elle étouffe progressivement Taïwan, elle pourrait en prendre le contrôle effectif avant même que Washington n’ait clarifié sa politique.
Dans mon livre, je préconise donc une politique légèrement différente, que j’appelle « ambiguïté structurée ». Washington devrait rester ambigu quant à ce qu’il ferait en cas d’action extrême de la part de la Chine. Dans le même temps, lorsque Pékin recourt à des tactiques progressives de « découpe en tranches de salami », Washington devrait réagir de manière proportionnée. L’idée est de faire preuve de détermination sans provoquer. Par exemple, si la Chine coupe un câble sous-marin reliant Taïwan au reste du monde, Washington devrait envisager d’envoyer à Taïwan davantage de conseillers militaires, d’armes de pointe ou de responsables élus de haut rang que ce qui correspond à la norme historique. Si la Chine relâche la pression exercée dans la zone grise, les États-Unis devraient en faire de même. Sinon, la Chine pourrait être tentée de continuer à pousser jusqu’à ce que Washington trace une ligne ferme, déclenchant ainsi une crise mondiale. Nous devons chercher à prévenir cette crise qui, outre ses répercussions économiques et financières considérables, pourrait dégénérer en guerre.
Dans votre livre, vous citez le Japon, l’Australie, le Canada et le Royaume-Uni parmi les alliés clés pour les Etats-Unis sur le sujet de Taïwan. Pourquoi la France et l’Union européenne n’y figurent-elles pas ?
Soyons réalistes. Les pays que je cite ont des intérêts clairs et évidents au sujet de Taïwan comme pour leurs relations avec les Etats-Unis. Sanae Takaichi, la Première ministre japonaise, a déclaré qu’une crise à Taïwan serait une menace pour la survie de son pays. L’Australie a le souvenir de la guerre du Pacifique, et pour elle, l’alliance avec les Etats-Unis constitue un élément clé de sa sécurité. N’oubliez pas que dans le Pacifique, il n’y a pas d’Otan. Ces pays ne peuvent compter les uns sur les autres, ils n’ont que les Etats-Unis. Le Canada et les Etats-Unis entretiennent actuellement des relations difficiles, et c’est la faute du président Trump. Mais les deux pays font partie d’un marché commun, et 70 % des exportations canadiennes sont destinées aux États-Unis. Donc, si les États-Unis décident de se désengager de la Chine, le Canada devra suivre d’une manière ou d’une autre. Le Royaume-Uni, outre ses relations privilégiées avec les États-Unis, est très lié financièrement à la Chine. Certaines de ses plus grandes banques sont implantées à Hong Kong, et se spécialisent dans la gestion du commerce extérieur chinois. Londres est le centre mondial dans le secteur de l’assurance, ce qui rend le Royaume-Uni très vulnérable en cas de choc financier.
J’espère que l’Europe s’impliquera autant que possible dans une réponse collective à une crise à Taïwan. Mais c’est aux Européens qu’il revient de prendre cette décision. Emmanuel Macron s’est exprimé très franchement, affirmant en 2023 que la France ne se contenterait pas de « suivre » les Américains sur la question de Taïwan. Quant à l’Union européenne, elle compte 27 États membres et prend ses décisions clés par consensus. Ce qui veut dire que Washington ne peut pas compter sur l’Europe pour agir d’une manière ou d’une autre en cas de crise. Notez que cela ne signifie pas pour autant que l’Europe ne doive pas prendre position sur la question de Taïwan — bien au contraire. Plus sa position sera ferme, plus elle contribuera à dissuader la Chine.
L’objectif, c’est de survivre à Xi Jinping, aujourd’hui âgé de 73 ans
Comment analysez-vous la politique de Donald Trump sur Taïwan et la Chine ?
La détente entre les Etats-Unis et la Chine n’est pas ce qu’elle semble être. Publiquement, il y a un accord entre les deux puissances pour donner une image amicale, ce qui est mutuellement avantageux. Mais chaque camp est dans une course effrénée. Cette détente n’est donc pas stable. Chacun fait un pari différent. Les Etats-Unis sont en tête dans l’IA, et veulent creuser l’écart en misant tout sur une IA transformatrice. Par ailleurs, ils veulent reconstruire leur base industrielle de défense. Aux yeux de Washington, il y a donc une fenêtre temporelle pour consolider ses avantages. Dans cette optique, mener des actions diplomatiques n’est pas forcément une mauvaise idée.
La Chine veut elle aussi gagner du temps, mais pour d’autres raisons. Xi Jinping doit relever un défi intérieur de taille, avec le congrès du Parti communiste qui se tiendra l’année prochaine. Mais il utilise également la diplomatie avec les États-Unis comme une campagne de propagande visant à saper la confiance des alliés et partenaires américains à travers le monde. Ceux-ci ne comprennent pas ce que fait Donald Trump, car le président américain n’explique pas ses actions. Pékin cherche notamment à saper la confiance du peuple taïwanais dans les Etats-Unis, afin qu’il élise un président plus pro-chinois. Par ailleurs, la Chine a une vision très différente de l’intelligence artificielle, et ne croît pas forcément à une IA transformatrice dans les prochains mois.
Dans tous les cas, ce sont deux visions du monde très différentes. A un moment donné, on verra bien laquelle des deux est la plus pertinente. En attendant, les relations entre les deux pays vont sans doute encore se détériorer.
Pour conclure, vous êtes donc inquiet pour les années à venir…
Nous sommes actuellement confrontés à une situation de sécurité très grave dans le Pacifique, qui tient non seulement à l’équilibre des pouvoirs entre les États-Unis et la Chine, mais aussi à la combinaison particulièrement dangereuse d’ambition et de paranoïa qu’on retrouve chez Xi Jinping. L’objectif, pour le dire sans détour, c’est de survivre à Xi Jinping, aujourd’hui âgé de 73 ans. Celui qui lui succédera à la tête du parti sera probablement moins idéologique et plus pragmatique, car il n’aura pas connu la Révolution culturelle. Xi s’est montré prêt à faire d’énormes sacrifices pour des raisons idéologiques. Or, comme nous l’avons vu avec Vladimir Poutine en Ukraine, cela peut être très dangereux. Ne refaisons donc pas la même erreur ! Et bien que l’administration américaine ne fasse rien en ce sens, nous avons besoin que les alliés se coordonnent, malgré nos divergences et la perte de confiance envers les Etats-Unis. L’Alliance transatlantique est une force stabilisatrice mondiale. Si elle est affaiblie, c’est tout le système de sécurité mondial qui en sera déstabilisé.
Je comprends qu’un pays comme la France fasse ses choix souverains quant à la manière dont il participerait, le cas échéant, à une action dans le Pacifique. C’est tout à fait légitime. Mais aujourd’hui, la France peut jouer un rôle clé pour empêcher une crise, ou pire encore une guerre. L’Europe peut contribuer à ce que nous traversions les prochaines années sans crise majeure à Taïwan. Les diplomates, les hommes d’affaires ou les élites européennes doivent se rendre dans la région, à Taïwan, au Japon ou ailleurs, pour réaliser qu’il ne s’agit pas que d’une obsession américaine. C’est un enjeu existentiel pour toutes les grandes économies de l’Indo-Pacifique. Or si les alliés ne travaillent pas ensemble pour dissuader la Chine, nous n’arriverons pas à parer la menace.
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Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-07-01 16:00:00
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