C’était le 16 octobre 2024. Ce jour-là , en vertu d’un accord controversé conclu entre l’Albanie et l’Italie, deux centres de rétention, gérés par Rome, ouvrent dans le port de Shengjin et dans le village de Gjadër, dans le nord de l’Albanie. Devant des caméras, un premier navire de la marine italienne arrive avec à son bord 16 hommes originaires d’Egypte et du Bangladesh, arrêtés en mer alors qu’ils tentaient de rejoindre l’Union européenne.
Plus d’un an et demi après l’entrée en vigueur de cet accord, le bilan de ces centres de rétention ne semble pas reluisant, selon des élus. Les conditions de détention sont particulièrement pointées du doigt. Cristina Guarda, députée européenne italienne, se demande si le gouvernement italien tente de « dissimuler la vérité » sur ces conditions dans le centre de Gjadër, principalement utilisé pour la rétention administrative avant expulsion. L’eurodéputée membre de l’Alliance des Verts et de la Gauche (AVS) italienne, qui faisait partie d’une délégation européenne venue sur place, s’est vue refuser l’accès aux cellules. « On ne sait pas s’ils veulent cacher la vérité sur les conditions de vie à l’intérieur du centre de détention », s’est interrogée Cristina Guarda auprès de The Guardian. L’élue a également décrit une chaleur « suffocante » dans l’établissement, où six personnes auraient tenté de se suicider depuis la mi-mai.
Un quotidien marqué par « l’incertitude et l’aliénation »
Selon Cristina Guarda, le personnel de ce centre de détention a refusé de fournir aux eurodéputées des informations clés, comme le nombre de personnes détenues dans le centre. De même, les responsables politiques n’ont pas été autorisés à accéder aux cellules. Les témoignages recueillis auprès des personnes que la délégation a pu interroger décrivent un quotidien marqué par « l’incertitude et l’aliénation », constate-t-elle.
« Les personnes avec lesquelles nous avons pu nous entretenir rencontrent manifestement des difficultés pour demander l’asile, et beaucoup ne voient aucune issue à un système défaillant », a déploré une autre députée européenne membre de la délégation, Tineke Strik. L’eurodéputée néerlandaise a également été marquée par sa visite « très décevante et honteuse », selon elle. « Le personnel nous a vraiment mis des bâtons dans les roues. Nous n’avons obtenu aucune donnée, ils n’ont répondu à aucune de nos questions et nous n’avons pas été autorisés à entrer dans les cellules pour constater la situation sur place », a fustigé l’élue Verts/ALE dans un communiqué.
Les critiques sur le manque de transparence ne se limitent pas au Parlement européen. Le Comité international de secours (IRC) a également exprimé de vives inquiétudes quant aux conditions de détention des migrants à Gjadër après une visite effectuée début juin, relève Euronews. Selon cette organisation humanitaire, de nombreux détenus souffrent de troubles mentaux insuffisamment pris en charge et vivent dans un isolement extrême. A leur arrivée, les migrants se voient également confisquer leurs téléphones portables, ce qui limite considérablement leurs contacts avec leurs familles et leurs avocats.
Des centres qui relèvent de la juridiction italienne
L’accord entre Rome et Tirana, signé en novembre 2023 et ratifié en 2024, stipule que l’Italie conserve l’entière responsabilité des procédures d’asile et de la gestion des migrants transférés en Albanie. Les centres d’accueil relèvent de la juridiction italienne, bien qu’ils soient situés sur le territoire albanais. Le protocole s’applique exclusivement aux hommes adultes interceptés en eaux internationales par la marine ou les garde-côtes italiens.
Le coût total de l’opération est estimé à environ 160 millions d’euros par an pendant cinq ans. Ce chiffre a alimenté le débat politique. Une étude menée par une université italienne a révélé que la construction de chaque place dans les centres albanais aurait coûté plus de 153 000 euros, contre environ 21 000 euros pour des installations similaires en Sicile, indique Euronews.
Le projet de centres d’accueil pour migrants porté par la Première ministre Giorgia Meloni s’est heurté à de nombreux obstacles depuis son lancement. Si le gouvernement italien évoquait jusqu’à 3000 migrants accueillis dans les camps, à la mi-2025, ces centres n’accueillent que quelques dizaines de personnes. Bien qu’il n’existe pas de chiffres officiels, le centre de Gjadër accueillerait ainsi entre 70 et 80 personnes, indique The Guardian. L’ensemble des centres de rétention en Albanie est conçu pour accueillir environ 1 000 personnes, l’accord initial prévoyant un maximum de 3 000 personnes simultanément.
Des transferts suspendus par la justice italienne
Parallèlement, la justice italienne a désavoué à plusieurs reprises l’application de cet accord. Plusieurs tribunaux italiens ont suspendu les transferts vers l’Albanie, arguant que certains pays d’origine – dont le Bangladesh et l’Egypte – ne peuvent être automatiquement considérés comme sûrs au regard du droit européen. La Cour de justice de l’Union européenne est intervenue en août 2025 avec un arrêt qui a redéfini les critères de classification des pays d’origine sûrs, remettant ainsi davantage en cause le modèle italien de traitement des demandes d’asile en mer, explique Euronews.
La visite des députés européens intervient à un moment crucial pour la politique migratoire européenne. Le Parlement européen a en effet approuvé le nouveau règlement sur le retour, une réforme qui ouvre officiellement la possibilité de créer des centres de rapatriement offshore en dehors de l’Union européenne.
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Author : Julien Chabrout
Publish date : 2026-07-01 15:09:00
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