S’il y pense très fort, Fabien Roussel n’a pas encore le droit de l’exprimer. Jusqu’à septembre prochain, du moins, quand le candidat du PCF sera officiellement désigné par les siens. Non, le secrétaire national des cocos ne rechignerait vraiment pas à se présenter pour la deuxième fois à l’élection présidentielle. Il a d’ores et déjà gagné la première phase de son congrès, début juin – son courant, majoritaire, affirmant que les communistes ont « toute légitimité » à porter une candidature autonome et à “prendre toute leur place” lors du scrutin suprême.
Ce qui n’empêche pas le maire de Saint-Amand-les-Eaux (Nord) d’observer quelques « offensives très fortes de l’extérieur relayées à l’intérieur », sans doute à l’œuvre lors de l’ultime étape de la compétition, prévue ce week-end à Lille. Son regard se tourne vers La France insoumise. Et un relais interne, Stéphane Peu, le président du groupe communiste et ultramarin à l’Assemblée. Le député de Seine-Saint-Denis a récemment passé une tête au meeting de lancement de campagne de Jean-Luc Mélenchon. Il a également été invité par l’institut La Boétie, le think tank insoumis. « Je ne pense pas que ce soit une bonne idée pour le PCF de présenter un candidat », a récemment déclaré le parlementaire, partisan d’une union « sur un programme de rupture ». « Alors dites quel candidat soutenir ! J’ai l’impression qu’ils ont peur de verbaliser son nom », rit Fabien Roussel, depuis son bureau.
Des haines recuites avec LFI
« J’attire l’attention de tout le monde sur la divergence stratégique entre le groupe parlementaire et le siège du parti communiste. » La remarque souvent rabâchée par Manuel Bompard raconte l’instrumentalisation d’une réalité. « Au groupe, ils sont presque tous anti-Roussel à l’exception d’un ou deux députés, observe un camarade. Ils lui reprochent son côté patriocard, son hostilité à LFI. Beaucoup sont élus en territoires insoumis. » Entre Roussel et le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, des haines recuites. C’est Sophia Chikirou, qui l’avait comparé à Jacques Doriot, ancien communiste parti combattre sous uniforme nazi. C’est La France insoumise tout entière qui le tient pour responsable de l’échec de Jean-Luc Mélenchon en 2022, lorsqu’il lui manquait quelque 400 000 voix pour atteindre le second tour et que le communiste, lui, en avait obtenu près du double. « On les fait descendre sous les 30 circos ? », ironisait, rancunier, Manuel Bompard auprès du socialiste Pierre Jouvet, négociant les accords de circonscriptions de la Nupes – une façon de les rayer du Parlement. Politiquement aujourd’hui, Fabien Roussel se méfie du concept de la « Nouvelle France » ; il juge l’approche essentialisante, lui se dit universaliste. De l’autre côté, il refuse de soutenir un candidat « pro-guerre, pro-Otan, pro-von-der-Leyen », Raphaël Glucksmann donc.
Pour le reste, Fabien Roussel ne se sent pas franchement tenu par ces injonctions à l’unité. Lui dont Le Figaro a relaté à l’hiver qu’il surnommait la primaire « pri-merde », agaçant Lucie Castets, l’une des gardiennes de l’idée, n’a pas participé aux raouts des « unitaires ». « Là, je suis dans mon congrès jusqu’au 5 juillet », a-t-il glissé à Olivier Faure, qui tentait de l’alpaguer, il y a peu, pour lui parler stratégie en marge d’un événement commun. C’est que le communiste ne croit ni au moyen, ni à la finalité de ce processus. Il veut tracer son chemin, pour l’heure, ne serait-ce parce qu’il regrette « que la question des salaires et pensions de retraite ne soit pas plus présente ». « La gauche est beaucoup sur des sujets sociétaux », songe-t-il.
De longue date, Fabien Roussel a ce mérite, ou ce défaut, c’est selon. Par son discours, il s’attire autant les foudres de la gauche que les compliments de la droite. Ses tacles à la « gauche des allocations », son soutien sans failles aux forces de l’ordre… Le communiste aime ainsi rapporter tous ces bons mots à son égard, ceux de Bruno Retailleau par exemple. Non, Fabien Roussel n’est pas sectaire, ni dénué d’humour, et c’est le moins que l’on puisse dire. Lorsqu’il invite Dominique de Villepin à la fête de l’Humanité, il y a deux ans, il se permet : « Merci Dominique, pour ces prises de position en faveur du droit international et du peuple palestinien. Et merci pour le Contrat première embauche (CPE), on a fait beaucoup d’adhésions au PCF grâce à vous. » Imperméable à souhait au qu’en-dira-t-on du reste de la gauche, la conviction est érigée en stratégie. « Des meetings de convaincus, j’en ai déjà fait, je veux toucher les consciences de ceux qui doutent. La candidature communiste doit aller jusqu’au bout, pour convaincre l’électorat perdu de ne pas voter Le Pen ou Bardella. » La sienne, cela va sans dire – même si encore une fois, il n’a pas le droit de le dire.
« Je ne vais pas voter pour Staline ! »
Fabien Roussel envisage donc de parler « aux colères noires et aux cœurs rouges ». La gauche radicale verrait double ? Sur son couloir, l’homme des « fâchés et pas fachos », François Ruffin, ce « poète » ainsi que le surnomme le communiste, est aussi un adepte de la « valeur travail »; les deux partagent même cette légère tendance à la triangulation, notamment sur les sujets migratoires. Les deux se marquent à la culotte. « Fabien » se met en scène chaque été dans son « petit camping 2 étoiles » en Corse – un socialiste avait fini par le surnommer « Patrick Chirac » dans la presse, et en retard lors d’une réunion avec ce dernier, quelques jours plus tard, Roussel avait poussé la porte en clamant « Alors, on n’attend pas Patrick ? »
Mais le 8 juillet, c’est bien « François » qui sera aux « Flots bleus », aux côtés du réalisateur du film Camping, Fabien Onteniente. Il y a quelques semaines, le renégat insoumis évoquait le souhait de rencontrer le patron du PCF. « Qui n’aimerait pas avoir le soutien d’un parti historique et constitué ? » interroge une proche du député de la Somme. La rencontre n’a toujours pas eu lieu… « Je l’invite à nous rejoindre », rétorque le dirigeant de la place du Colonel-Fabien.
« Tu vas t’abîmer dans cette campagne », l’avait prévenue sa prédécesseure Marie-George Buffet, avant 2022. L’expérience a plutôt convaincu Fabien Roussel de l’inverse. Faible score présidentiel du PCF (2,28 %), certes, mais « impact dans la population », dit-il. À gauche, tous n’ont pas la même subtilité. Une scène, il y a quelques mois, au gré de discussions houleuses dans la gauche « non mélenchoniste ». Un lieutenant d’Olivier Faure, excédé par les ambitions de son partenaire de gauche, s’agace. « C’est bien ton truc, tu vas être hyper populaire, surtout à droite », tance-t-il. Olivier Faure, niché derrière son spadassin, fait les gros yeux, et l’insolent reprend : « Dans la vraie vie, les vrais gens iront voter un dimanche matin, prendront les bulletins sur la table du bureau, avant d’entrer dans l’isoloir, liront dessus ‘Fabien Roussel’, et juste en dessous de ton nom, verront le logo du PCF. Ils vont se dire ‘Je ne vais pas voter pour Staline !' ». Faure desserre sa cravate, Roussel est très en colère. Ainsi va la vie d’un ambitieux communiste en France. Au moins pourra-t-il toujours compter sur le soutien de François Hollande, cet ancien président désintéressé : « La candidature Roussel a le mérite d’éviter qu’une partie du PCF aille chez les insoumis. » La boucle est bouclée.
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Author : Mattias Corrasco
Publish date : 2026-07-03 15:00:00
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