L’inverse eut été étonnant. Comme toutes les autres professions du monde — ou presque — les députés et leurs collaborateurs utilisent l’IA au travail. Plus de huit sur dix y auraient recours, chiffre un récent rapport écrit par les députés Denis Masséglia (Ensemble, Maine-et-Loire) et Nicolas Bonnet (EELV, Puy-de-Dôme), s’appuyant sur plus de 400 réponses. Dont la moitié chaque jour, pour de la reformulation d’e-mails, de la synthèse documentaire ou de la recherche sur Internet, à l’aide des biens connus ChatGPT ou Claude. Un panel suffisamment solide pour évoquer les attentes, craintes et espoirs de l’Assemblée nationale envers l’IA. Le député Masséglia, gamer invétéré et très au fait des sujets technologiques, débat lui-même de fiscalité avec un chatbot pour « sortir de ses propres biais ». Et craint dans le même temps qu’un député, un jour, puisse littéralement bloquer l’institution à l’aide de quelques prompts. Entretien.
L’Express : Qu’a motivé la construction d’un tel rapport sur l’utilisation de l’IA à l’Assemblée nationale ?
Denis Masséglia : Elle est née d’une réflexion de l’une des trois questeures, Brigitte Klinkert, qui se disait que nous n’avions pas forcément d’espace d’échange avec les représentants des différentes entités : l’administration de l’Assemblée nationale d’un côté, les collaborateurs de députés de l’autre, et enfin les députés eux-mêmes. Elle a donc créé une commission des usagers et, très rapidement, il est apparu que les députés et leurs collaborateurs utilisaient de plus en plus l’IA dans leur travail, et qu’une réflexion sur le sujet s’imposait. Jusque-là , c’était un peu une zone d’ombre : on ne savait pas précisément où l’Assemblée en était.
85 % des députés et collaborateurs interrogés disent utiliser des outils d’IA, et 50 % d’entre eux affirment le faire quotidiennement. Il s’agit donc d’un phénomène massif ! Cela vous a-t-il étonné ? Il y a parfois une forme de honte à avouer qu’on recourt à l’IA…
Pourquoi y aurait-il une honte à avouer avoir recours à l’IA ?
Cela peut être le cas dans les entreprises, ce qu’on appelle le « shadow IA« , parce qu’on y intègre parfois des données sensibles, on a peur de passer pour quelqu’un de paresseux…
Chez nous, en tout cas, cela a été fait de manière à ce que les noms ne soient pas connus. Tout est resté confidentiel. Maintenant, est-ce que certains n’osent pas le dire ? Peut-être. Mais moi, je vois plutôt l’inverse : je pense que, quand on est député et que l’on n’utilise pas l’IA, c’est peut-être cela qui devient un sujet. Je ne dis pas que l’IA doit faire le travail du député, ni qu’elle doit le remplacer. Mais un député, vu les effectifs restreints dont il dispose, doit s’en saisir s’il veut renforcer l’efficacité de son travail. Il faut simplement le faire de manière positive.
À votre connaissance, existe-t-il des parlementaires absolument réfractaires à l’IA, alors que son usage semble aujourd’hui presque naturel. Observez-vous un mouvement de réaction ?
Pas à ma connaissance, mais je reste persuadé qu’il existe des députés, expérimentés, qui n’utilisent pas l’IA aujourd’hui et qui, potentiellement, ne l’utiliseront jamais. En même temps, il ne faut pas l’imposer, même si, sur certains sujets, l’IA nous aide déjà beaucoup, notamment en matière de finances. Vous vous souvenez peut-être de la discussion qu’il y avait eue à l’époque sur la baisse du taux du Livret A ? C’est avant tout un calcul, et il est tellement plus simple d’utiliser l’IA pour le faire que de ressortir tous les éléments soi-même.
Ping-pong intellectuel
À ce jour, quelles sont les tâches du travail parlementaire qui, selon vous, se prêtent le mieux à l’IA ? Et celles, à l’inverse, qui s’y prêtent le moins ?
Je pense que ce qui se prête le mieux à l’IA, c’est justement ce qui est décrit dans le rapport comme le plus utilisé : il s’agit surtout de faire des synthèses de réunions, des retranscriptions, et de la correction orthographique de certains textes. C’est vraiment, aujourd’hui, un outil de soutien, utilisé essentiellement dans ce sens-là .
Et pour vous-même et vos collaborateurs ?
Je ne parlerai pas au nom de mes collaborateurs. Ce que j’attends d’eux, c’est qu’ils accomplissent les missions qui leur sont confiées. La manière dont ils s’y prennent relève de leur propre choix. Pour ma part, ce sera surtout, à l’occasion, un peu de contrôle orthographique, mais pas seulement. Moi, c’est plutôt une forme de challenge : je discute avec l’intelligence artificielle…
Vous faites du ping-pong intellectuel avec l’IA ? Sur des sujets politiques ? Techniques ?
De façon assez technique. Je l’utilise très peu sur le plan politique. La politique, c’est plutôt une affaire de réflexion personnelle… Par exemple, la dernière discussion que j’ai eue avec l’IA portait sur la rémunération pour copie privée. Je lui ai exposé ma propre réflexion et je lui ai demandé : « Es-tu d’accord ? » – « Pas d’accord ? » – « Qu’en penses-tu ? » – « Y a-t-il une limite législative ? » – « Quelles fragilités vois-tu dans mon raisonnement ? »… Ainsi, je me challenge moi-même et l’outil m’aide réellement. La réalité, c’est qu’on souffre souvent d’un enfermement intellectuel : on réfléchit à un sujet et on considère que la meilleure réponse est celle qu’on a trouvée.
Quel outil utilisez-vous pour cela ?
Aujourd’hui, j’utilise Claude [développé par l’entreprise américaine Anthropic, NDLR].
Claude vous sert donc à sortir de votre bulle cognitive ?
C’est ça, à sortir de mes propres biais.
Souveraineté versus éfficacité
La « souveraineté » est devenue un sujet central du débat politique. Tous les camps se l’approprient, en parlent matin, midi et soir. Et que constate-t-on dans votre rapport : la grande majorité des députés et collaborateurs utilisent des solutions comme ChatGPT ou Claude, plutôt que des solutions européennes ! Elles sont certes moins nombreuses, mais elles existent…
C’est justement l’un des points sur lesquels le rapport essaie d’avancer : il faut trouver le bon équilibre entre un outil souverain d’un côté, et un outil efficace de l’autre. Il ne faut pas les opposer, mais si l’outil que l’on développe est souverain au détriment de l’efficacité, des stratégies de contournement de cette obligation se développeront. Inversement, si on ne prend pas en compte la souveraineté et qu’on reste focalisé sur l’efficacité, on risque de perdre le contrôle de nos données. Il faut donc trouver le bon équilibre, le bon chemin de crête. Vous m’avez demandé ce que j’utilisais : je vous ai répondu Claude, mais j’utilise aussi Mistral, et je ne mets pas les mêmes informations dans les deux. Quand je réfléchis, par exemple, aux sujets de taxation des géants du numérique, je ne vais pas sur Claude. J’adapte mes usages en fonction des thématiques.
J’ai aussi un biais personnel, une formation antérieure acquise chez Thales Communications & Sécurité, qui m’a rendu particulièrement attentif à la protection de mes données. C’est d’ailleurs l’un des axes de nos préconisations : la formation. Une formation spécifique à l’Assemblée nationale, avec peut-être la nécessité de disposer de plusieurs outils selon les usages.
N’y a-t-il pas une urgence politique à définir précisément ce qu’est la souveraineté ? Dans le rapport, vous évoquez cet équilibre entre recherche d’efficacité et souveraineté, mais il semble que la balance penche fortement vers l’efficacité.
Je me permets de vous contredire. Quand on voit le pourcentage de personnes qui utilisent Mistral (18 %), on voit bien que le sujet de la souveraineté est pris en compte.
C’est vrai, mais seuls 4,8 % des sondés considèrent que la souveraineté est un « point de vigilance » à souligner…
On va dire que c’est trop peu. D’où la nécessité de la formation. Quand on découvre un outil et qu’on se dit « ah, il est super efficace », qu’est-ce qu’on fait dans un premier temps ? On fait attention à ce qu’on y met !
Dans le rapport figure l’idée d’une IA interne à l’Assemblée — un outil disposant, entre autres, d’un accès à Légifrance – car la question de la fiabilité des informations données par l’IA est essentielle. Est-ce une priorité ? Développer rapidement un outil maison, fiable et sûr ?
Je vous laisse le choix du mot « maison ». Moi, j’utilise plutôt le terme « souverain », ce qui n’est pas du tout la même chose. « Maison » signifierait que l’IA est développée par les services de l’Assemblée nationale. « Souverain » signifie plutôt qu’elle serait développée par une entité tierce qui garantit que les données restent au sein de l’Assemblée nationale, ou, si elles en sortent, qu’elles transitent par des serveurs sécurisés.
Fainéantise… et ingérences
Y a-t-il une urgence à la créer ?
On pourra toujours débattre de ce qui est prioritaire ou pas. Il y a deux contraintes qui, malheureusement, s’imposent à tous : premièrement, l’agenda ; deuxièmement, le budget. Je ne suis pas sûr que nos concitoyens seraient d’accord pour qu’on utilise plusieurs milliards d’euros afin de doter l’Assemblée nationale d’une intelligence artificielle interne développée spécialement pour elle, avec la création, juste à côté, d’un serveur pour stocker toutes les données et faire tous les calculs. Regardez les budgets des grandes entreprises internationales du secteur. Il faudra donc, pour des cas spécifiques, disposer d’IA adaptées à notre fonctionnement. Et pour les cas généraux, s’appuyer sur des IA généralistes accompagnées d’une formation permettant de les utiliser de manière sécurisée et efficace.
Une inquiétude apparaît dans le rapport dans les réponses de certains répondants : la généralisation de l’IA à l’Assemblée pourrait, selon eux, engendrer une forme de fainéantise intellectuelle, voire de dépolitisation. Une perte de sensibilité humaine et politique, en somme. Est-ce une inquiétude que vous partagez ?
La dépolitisation, je n’y crois pas, j’y suis même plutôt sceptique. En revanche, sur la fainéantise… De manière générale, pas seulement à l’Assemblée nationale mais dans toute la société, quand l’outil vous donne une réponse et que vous la considérez juste sans jamais la contrôler, il y a un vrai risque, et même un risque majeur.
Ce risque, d’ailleurs, rejoint plus largement celui de la souveraineté. Jusqu’ici, nous avons dit que le risque, c’était de transmettre des informations à des entités étrangères. Mais c’est aussi, potentiellement, la capacité pour ces entités d’influencer notre manière de penser. L’outil peut devenir un vecteur d’ingérence : si vous êtes député et que vous souhaitez réagir à l’actualité politique des Etats-Unis, il est possible qu’une IA vous explique, de façon insidieuse, en quoi telle façon de penser ne serait pas très judicieuse.
Il est écrit dans le rapport que certains utilisateurs souhaitent une sorte de petit génie qui s’adapterait aux besoins et à la tonalité politique de chaque groupe, voire de chaque député. Vous y croyez, à cet assistant personnel idéal ?
Oui, pourquoi pas ? Ce serait une IA pour nos besoins, alimentée uniquement par les notes du groupe, très nombreuses, sur divers textes et projets de loi… Je ne dis pas que ce sera mis en œuvre, mais les demandes vont en ce sens.
On parle beaucoup de « jobs apocalypse » dans l’actualité. Quel effet attendez-vous de l’IA sur l’emploi à l’Assemblée ?
Le rapport le dit clairement : l’objectif n’est pas la réduction des effectifs, mais le confort de travail. J’en veux pour exemple les personnes qui retranscrivent les prises de parole. L’IA peut les accompagner pour aller plus vite, et libérer du temps pour retranscrire des commissions ou des auditions qui, aujourd’hui, ne le sont pas, faute de personnel. Il y a un autre enjeu : la durée de présence des députés se réduit, le turnover augmente, et avec lui une perte de connaissances. Je fais presque figure de vieux député avec mes neuf ans de mandat (rires). Demain, une IA nourrie de toutes les prises de parole de l’Assemblée, notamment depuis 1958, permettrait de savoir si une commission d’enquête a déjà eu lieu sur un sujet, et ce qui y a été dit. Par exemple sur l’IA, il serait intéressant de savoir quand ont eu lieu les premières discussions à ce sujet. Essayer avec une IA généraliste [NDLR : comme ChatGPT, Gemini…] aujourd’hui c’est prendre un sérieux risque d’inexactitude. Mais les archives ne sont pas encore numérisées : c’est un chantier de plus long terme.
La technologie peut-elle poser de nouveaux problèmes concernant la rédaction et la vérification d’amendements, qui peuvent être publiés par centaines voire par milliers en quelques clics ?
Aujourd’hui, n’importe quel député qui le voudrait pourrait très rapidement mettre en place un outil de blocage de l’institution. Il suffit de développer une petite API (interface de programmation d’applications) connectée à l’outil de dépôt des amendements. En une journée de travail, pratiquement n’importe quel député pourrait le faire. Le risque est réel, on le note dans notre rapport.
Faut-il plus de transparence à ce sujet, via une labellisation ? Interdire carrément l’IA dans la rédaction ? Fixer une limite au nombre d’amendements ?
La Constitution ne fixe aucune limite ! Il n’est pas possible de dire à un député, dans une démocratie, que son nombre d’amendements serait limité. Et rien ne lui interdit d’utiliser l’IA. Labelliser serait également une erreur. Tout amendement, quelle que soit la manière dont il est construit, est associé au député qui le dépose : c’est lui qui en est responsable. Quand un lobby vous envoie un amendement, ce n’est pas l’amendement du lobby, c’est le vôtre. Idem pour l’IA. Mistral a peut-être écrit l’amendement, mais il demeure la responsabilité du député.
Alors, que reste-t-il face au risque de blocage ?
Il faudra tout simplement changer le règlement. C’est un travail en cours. Une des solutions pourrait être de jouer sur le temps programmé. Le temps programmé, c’est le fait que chaque groupe politique dispose d’un nombre d’heures spécifique sur un texte. Une fois ce temps épuisé, on ne peut plus prendre la parole pour défendre son amendement. Aujourd’hui, il faut que tous les groupes politiques présents en conférence des présidents soient d’accord pour l’activer. Demain, il faudrait peut-être inverser le système : que tous les groupes soient favorables à sa non-application pour qu’il ne s’applique pas. C’est une porte de sortie, il y en a sûrement d’autres qui éviteraient de se retrouver, comme c’est de plus en plus le cas, avec des stratégies d’obstruction de part et d’autre.
L’IA sera-t-elle un grand sujet de la présidentielle de 2027 ?
Je vais répondre en bon centriste, dans du « en même temps ». Oui, je trouve que le sujet est existentiel. Le numérique de manière générale prend une place plus importante qu’en 2017 ou en 2022. Cela devrait être l’un des débats prioritaires : la transformation de notre société, notre dépendance majeure à la Chine pour les matières premières, aux Etats-Unis pour les logiciels. Je soutiens Gabriel Attal qui en a fait l’un de ses piliers de campagne. Pour autant, j’ai bien peur que l’attention soit monopolisée par un débat caricatural entre les deux pôles très à gauche et très à droite. D’un côté « il faut taxer les riches », de l’autre, « il faut renvoyer les migrants ».
Faut-il en avoir peur ?
C’est un sujet angoissant, c’est certain. La révolution industrielle avait touché les métiers à faible valeur ajoutée, tout en formant les gens pour qu’ils montent en compétence. L’IA fait l’inverse : elle touche d’abord les métiers de la réflexion, du savoir. Il y a, en réalité, beaucoup plus de savoir dans l’intelligence artificielle que dans n’importe quel cerveau humain. Cela va transformer la société, et ce n’est pas aux grandes entreprises internationales de décider comment : elles ne cherchent pas à faire des choses intelligentes, mais profitables. C’est au politique de déterminer comment accompagner cette évolution. Pas en interdisant, mais plutôt en réfléchissant à la manière dont ces structures, qui exploitent votre contenu pour le monétiser, pourraient vous en reverser une part suffisante pour vivre et continuer votre travail.
C’est un peu le débat autour de la loi Darcos actuellement débattue, plaidant pour une rémunération, par les fabricants d’IA, des créateurs dont ils s’inspirent. Et pourtant, celle-ci ne fait pas consensus au sein de la majorité, puisqu’elle pénaliserait aussi nos propres géants comme Mistral AI…
La solution se trouve peut-être à mi-chemin. Comment amener les grands géants américains à contribuer au financement de la culture — via les données qu’ils ont collectées — sans fragiliser les jeunes pousses françaises ? Sans ça, on risque de détruire des acteurs souverains tout en renforçant des monopoles étrangers. Mais sans un modèle alternatif, on court vers un autre danger : une culture dont plus personne ne pourra vivre, car vampirisée par ces mêmes structures.
Source link : https://www.lexpress.fr/politique/denis-masseglia-avec-lia-un-depute-pourrait-facilement-bloquer-lassemblee-IZKNWZEPCRGXLLGSCJKCA7PRRQ/
Author : Erwan Bruckert, Maxime Recoquillé
Publish date : 2026-07-04 15:00:00
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