Et encore, le pire a été évité. Le 10 juin 2026, le JDNews – hebdomadaire du groupe Bolloré – réunit sur sa Une prorusse quatre personnalités françaises. « L’appel au sursaut », tonne le journal, tribunes et interviews complaisantes avec Vladimir Poutine à l’appui. Derrière la promotion apparente de la « paix », Henri Guaino, Philippe de Villiers, Nicolas Dupont-Aignan et Luc Ferry plaident en creux pour une reddition de l’Ukraine, en guerre depuis 2022. La couverture suscite l’indignation, mais aurait pu être bien plus radioactive. L’ancienne patronne de RT France Xenia Fedorova, pensionnaire des médias Bolloré, devait initialement apparaître en Une du numéro aux côtés du fondateur du Puy du Fou. L’idée a été abandonnée. Trop corrosive.
Du rapprochement avec la Russie à la promotion de l’union des droites, le groupe Bolloré s’est engagé dans une bataille culturelle d’ampleur. Cette offensive produit des conséquences en cascade, tant elle remodèle le paysage médiatique. Le banquier d’affaires Matthieu Pigasse qui dit mettre ses médias – Radio Nova, Les Inrocks…. – « au service de la lutte contre l’extrême droite » décèle un phénomène politique dans le succès de sa radio. Quitte à ce que son antenne dérape également. Même le service public, victime d’un procès en partialité politique, est emporté par la vague. La politique est partout. Ou soupçonnée de l’être, derrière une apparente neutralité.
Paysage fragmenté
A l’aube de l’élection présidentielle, les responsables politiques composent avec ce paysage fragmenté. Adieu, les grand-messes télévisées consensuelles. Des médias traditionnels mènent des guerres culturelles, de nouveaux acteurs assument leur engagement, tandis que le débat public se déporte sur les réseaux sociaux. Les médias ne sont plus seulement un décor, ils sont aussi des acteurs. « Chaque public doit-il avoir son média ?, s’interroge le député de la Somme François Ruffin, ex-journaliste. C’est une vraie transformation dans la manière de penser la télévision qui mériterait d’être débattue. »
A l’hiver 2024, Emmanuel Macron s’interroge après un énième édito de Pascal Praud sur CNews. « Tu penses qu’il a un projet politique ? » demande-t-il à un confident, fin connaisseur de CNews. Qui en douterait encore aujourd’hui ? A ce parti officieux, il ne manque qu’un candidat. Il a même des avantages insoupçonnés. La France insoumise (LFI) a en horreur le groupe Bolloré, que Jean-Luc Mélenchon dépeint en « adversaire politique » au service de l’extrême droite. Mais il permet à la formation de gauche radicale de mettre en scène le « bloc contre bloc », admet la direction du mouvement. Les interrogatoires orientés de l’essayiste conservateur Mathieu Bock-Côté sur CNews donnent corps à la confrontation tant attendue avec le RN. Pour LFI, la guerre culturelle menée contre les thèses du groupe Bolloré ne fait que prolonger celle contre le RN.
La droite est tétanisée par ce mastodonte. Elle s’est toujours sentie minoritaire dans l’écosystème médiatique, forcément de mèche avec la gauche bon teint. L’émergence des médias Bolloré s’est donc faite avec sa bénédiction. Enfin, un partenaire idéologique ! « Qu’il y ait des espaces médiatiques pluriels est très bien », notait cet automne Bruno Retailleau. Mais cet allié n’est qu’apparent, tant il multiplie les appels à l’union des droites. « Le refus de cette alliance signe pour la chaîne une soumission au terrorisme intellectuel de la gauche », déplore un pilier LR.
Sa force de frappe inhibe ce camp. Combien de réactions au virage prorusse du groupe ou à son offensive contre le service public audiovisuel ? Tout juste Xavier Bertrand avait-il pris la défense de ce dernier dans Le Monde. « On ne peut pas évangéliser ces médias, note une ministre Renaissance. Il faut être lucide sur leur agenda politique. Ils sont radicaux mais on n’a pas idée de l’ampleur que cela prendra pendant la campagne. » Valérie Pecresse l’a vécu. La présidente de la région Ile-de-France, qui garde en tête le traitement de sa candidature en 2022, ne se rend plus depuis dans les médias Bolloré. Le RN oscille enfin entre sympathie et défiance envers le groupe. Ses idées y sont encensées, mais Marine Le Pen mesure combien la moindre offre politique plus « chic » peut offrir à ces médias un nouveau maître.
Procès de l' »officialité médiatique »
Cette teinte politique n’est pas propre à l’empire du milliardaire breton. Les chroniqueurs engagés pullulent sur les plateaux des chaînes d’information continue. Certains se muent même en intervieweurs-débatteurs, comme Charles Consigny sur BFMTV. Les élus doivent s’adapter à ces nouveaux codes. « Vous gagnerez à nous secouer en plateau » a glissé un journaliste d’une chaîne d’info en continu à un ministre. « Il est difficile aujourd’hui de trouver des espaces de discussion raisonnables », constate un proche d’Edouard Philippe, au profil peu compatible avec cette tonalité médiatique.
D’ailleurs, où parler ? A l’heure où la télévision perd son influence, les responsables politiques investissent de nouvelles sphères. Jean-Luc Mélenchon a une piètre estime des médias traditionnels, qualifiés d' »officialité médiatique ». Leur neutralité apparente ne serait que le faux nez d’un soutien sans faille aux puissants et au système. Les troupes et leur leader élargissent le champ des canaux d’information. Depuis février, les influents insoumis choisissent de dédier quelques conférences de presse aux « nouveaux médias », à un parterre de journalistes digitaux et d’influenceurs bienveillants à l’égard du candidat (certains ont été candidats sur des listes LFI !). Il y a leurs propres réseaux sociaux, aussi, où les figures insoumises disposent d’une large communauté. « On a dix insoumis avec un million d’abonnés tous réseaux sociaux confondus », indique Antoine Léaument, Monsieur communication du mouvement. Dont Jean-Luc Mélenchon, qui en compte plusieurs millions.
Jamais mieux servi que par soi-même ? La bataille culturelle se joue à domicile. Sur la même plateforme Twitch, les insoumis disposent de quelques alliés. La Zawa Prod, chaîne dont quelques-uns des animateurs contribuent au sein de l’Institut La Boétie, y mène la bataille contre le reste de la gauche et fait l’éloge de Jean-Luc Mélenchon. Enfin, il y a ces autres médias de niches, plus confidentiels. Le média décolonial Paroles d’Honneur, aux 109 000 abonnés sur YouTube, a reçu Rima Hassan ou Bally Bagayoko, ces derniers mois. Gabriel Attal joue aussi cette carte, se déployant dans une série de podcasts, comme celui de Gaspard G.
Chaque camp tient compte de la multiplication des supports d’information, avec autant de lignes politiques. « Le paysage médiatique est devenu un papier bulle, note le conseiller spécial d’Emmanuel Macron, Jonathan Guémas. Le candidat doit percer les bulles une à une sinon il risque de ne pas toucher certaines catégories de la population. On gagne très peu à chaque fois mais on peut perdre beaucoup en cas d’erreurs. » Sur le champ médiatique aussi, l’élection de 2027 ne ressemblera à aucune des onze qui l’ont précédée depuis 1962.
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Author : Paul Chaulet
Publish date : 2026-07-06 15:01:00
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