En quelques secondes, le visage de Marie-Pascale passe de l’inquiétude au soulagement. « Oh non mais c’est pas vrai ! », s’indigne cette mère de famille lorsque nous lui apprenons, ce mardi 7 juillet, que la Cour d’appel de Paris vient bien de condamner Marine Le Pen à trois ans de prison, dont un an ferme à effectuer sous bracelet électronique. Apaisement immédiat lorsque nous lui précisons que sa peine d’inéligibilité a été réduite à 45 mois, dont 30 avec sursis – ce qui permettra à la cheffe de file du Rassemblement national (RN) de se présenter théoriquement à l’élection présidentielle de 2027. « Ah, tout va bien alors », lâche cette habitante de Bruay-la-Buissière, commune du Pas-de-Calais située à quelques kilomètres de Béthune, en plein coeur du bassin minier. La bourgade a la particularité d’avoir été, en 2022, la ville de plus de 10 000 habitants ayant le plus voté pour Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle… Avec plus de 69 % des voix.
« Elle ne mérite pas ce qui lui arrive. En plus, il n’y a pas qu’elle qui détourne de l’argent ! », estime Marie-Pascale, effaçant d’un revers de main le constat très ferme des magistrats : Marine Le Pen et onze autres membres de son parti ont été déclarés coupables de détournements de fonds publics, via un système consistant à faire financer par le Parlement européen des assistants parlementaires qui travaillaient en réalité pour le Front national (FN), devenu ensuite le RN. Les faits, qualifiés de « graves » par la cour d’appel, se sont déroulés pendant onze ans au cours de trois mandatures successives, pour un préjudice estimé à plus de 2,8 millions d’euros. « Pour moi, ça ne change rien. Marine, c’est Marine », conclut Marie-Pascale, qui résume par cette simple phrase la pensée de nombreux électeurs de Bruay-la-Buissière interrogés par L’Express. Pour « Marine », ils sont prêts à tout pardonner.
« Elle est comme nous »
Dans la torpeur de ce mois de juillet anormalement chaud, l’annonce de la condamnation de la candidate RN semble ainsi glisser sur les rares habitants qui se sont aventurés dans les rues. « Honnêtement, je me contrefous qu’elle porte un bracelet », partage Nathalie au détour d’une ruelle du centre-ville. La quadragénaire, qui a voté pour Marine Le Pen en 2022, partage volontiers son « admiration » pour la députée du Pas-de-Calais, qu’elle n’hésite pas à qualifier de « chaleureuse », « battante » ou même « puissante ». Qu’importe si la triple candidate aux élections présidentielles ne vient pas du Nord de la France, ni d’un milieu populaire, comme le pensait jusqu’à présent cette habitante.
« Moi je trouve qu’elle est comme nous. Mais ils veulent la mettre en boîte pour qu’on n’ait pas le choix de voter toujours pour le même système. Tout est truqué, mais ça ne marchera pas cette fois-ci ! », insiste-t-elle dans un discours aux relents complotistes, qu’elle est loin d’être la seule à tenir au sein de la commune. Aux yeux de cette électrice qui se dit « fatiguée de la vie politique », Marine Le Pen semble être l’unique alternative possible. « Il n’y a qu’elle en qui j’ai confiance pour nous sortir de là  », souligne-t-elle, avant de partager son « ras-le-bol de ne plus se sentir chez soi », la « peur de se prendre une balle dans [son] propre quartier » ou l’angoisse des fins de mois difficiles entre « la baisse du pouvoir d’achat et la hausse du prix du gaz ».
« Je leur fais confiance »
À Bruay-la-Buissière, où le taux de pauvreté atteignait en 2023 les 31 % – contre 15,4 % au niveau national -, et où le taux de chômage s’élevait la même année à plus de 22 %, Nathalie n’est pas la seule à laisser transparaître une certaine colère. Elle se reconnaît dans les sujets de prédilection du RN : immigration, délinquance, remise en cause des « élites » et difficultés économiques. En attendant son rendez-vous devant la boutique d’un tout nouveau barber shop, Jean évoque ainsi sa volonté de « serrer la vis ». « Il faut sévir sur tout, notamment la délinquance. Il y a vingt ans, il n’y avait pas de deal ici, par exemple », fait-il valoir, assurant que chacun connaît désormais « les adresses où se fournir » en stupéfiants.
Si intransigeant sur le maintien de l’ordre, l’électeur tique légèrement au rappel de la condamnation de sa candidate pour détournement de fonds… Puis finit par confirmer que cela ne changera pas son vote RN en 2027. « Une campagne avec un bracelet à la cheville me dérangerait un peu quand même, mais je pense que les politiques trempent tous dans le même genre d’affaire. C’est juste que les autres passent entre les mailles du filet », élude-t-il. Il n’aura pas à voir ce fameux bracelet : le soir même, au 20H, Marine Le Pen a annoncé son pourvoi en cassation pour dénoncer l’arrêt de la cour d’appel de Paris. Ce choix lui permet de faire campagne « sans bracelet électronique ». Le Bruaysien semble également sensible à l’argument du « duo » créé entre Marine Le Pen et Jordan Bardella, vendu par le RN comme un « ticket gagnant » à ses électeurs. « Je leur fais confiance. C’est une bonne idée de mettre aussi en avant quelqu’un de propre, qui n’a jamais été condamné et n’a pas de casseroles derrière lui », apprécie Jean.
« Populisme »
Mais à Bruay-la-Buissière, le meilleur argument de vente de Marine Le Pen reste le maire (RN) de la commune, Ludovic Pajot. Elu en 2020 à l’âge de 26 ans avec un score de 52 %, le jeune homme a été réélu en 2026 avec plus de 80 % des voix. Jean, qui admet qu’il votait jusqu’alors RN « par dépit », loue ainsi « un parti qui a su [le] convaincre », notamment via « les nombreux travaux » réalisés dans sa ville, la mise en place d’un système de caméras de vidéosurveillance et d’une police municipale, la remise à neuf de l’éclairage public, ou encore le renoncement du nouvel édile à sa voiture de fonction – mesure qui a largement marqué les habitants. « C’est de la poudre aux yeux, avec des actions qui se concentrent uniquement sur ce qui est visible dans l’espace public. Il y a un mot pour ça : le populisme », oppose l’ancien maire (PS) Olivier Switaj. « Mais rien n’est fait sur le fond, notamment pour attirer les classes moyennes dans notre commune ou installer durablement des commerces en centre-ville », regrette-t-il.
Alors que Bruay-la-Buissière était ancrée à gauche depuis les années 1930, l’ancien maire raconte avoir vu les électeurs basculer petit à petit vers l’extrême droite, dont les idées ont selon lui essaimé depuis le fief RN d’Hénin-Beaumont dans tout le bassin minier. « Les gens étaient révoltés par un sentiment de pauvreté, de déclassement et d’insécurité. Le RN a fait campagne sur ça, en jouant sur les peurs liées à l’immigration et à la délinquance… Qui ne sont pas forcément concrètes dans nos communes, mais ont été rabâchés par certains médias et personnalités politiques. Et ça a marché », explique Olivier Switaj – concédant toutefois que les électeurs de gauche ont pu être « déçus » par les déchirures internes de sa famille politique. En 2020, deux candidats de gauche se sont présentés chacun de leur côté aux municipales, laissant un boulevard à Ludovic Pajot.
« Ce que les gens d’ici retiennent, ce n’est pas la condamnation de Marine Le Pen ou son bracelet à la cheville, c’est plutôt ce que le maire RN a concrètement changé dans nos rues », commente Corinne, habitante de Bruay-la-Buissière depuis une vingtaine d’années. Attablée avec quelques amis sous l’ancienne halle ferroviaire située à côté de la gare désaffectée – fermée en 1980 – elle évoque également les visites de Marine Le Pen « sur le terrain », « son écoute », « sa compréhension ». « Elle est la seule à comprendre qu’on se sent lésés en tant que Français », estime-t-elle. Corinne émet pourtant des réserves sur la condamnation de la candidate – tout en rappelant à la bande, comme un marqueur d’appartenance au groupe, qu’elle a voté pour le RN en 2022 et pourrait recommencer. « Mais ça me cause quand même un petit problème… Des gens lambda ne peuvent pas se présenter à certains métiers s’ils ont un casier judiciaire, pourquoi elle pourrait devenir présidente après ça ? », interroge-t-elle.
Jeu de cartes à la main, son voisin Fred la coupe. « Tant que les sous étaient pour son parti, et pas pour elle personnellement… », estime cet ancien chauffeur-livreur, qui excuse les faits reprochés à Marine Le Pen. Paradoxalement, les ennuis judiciaires de la députée semblent lui attirer encore plus de sympathie de la part de ces militants de la première heure. Tous répètent à l’envi vouloir soutenir coûte que coûte « leur candidate ». Un sentiment que le RN compte bien utiliser à son avantage, via un argumentaire bien rôdé. « Marine Le Pen est notre candidate naturelle à cette élection, puisqu’elle est présumée innocente », déroule ainsi Ludovic Pajot auprès de L’Express, ce mercredi 8 juillet, au lendemain de l’annonce de la responsable politique de se pourvoir en cassation dans le cadre de cette affaire. « Mes administrés sont très satisfaits qu’elle puisse se présenter. Il y a un lien de confiance très fort entre elle et eux », ajoute le maire de Bruay-la-Buissière. Dans ses tiroirs, tout est prêt pour la campagne : flyers et affiches fraîchement imprimés aux couleurs du RN… et à l’effigie de Marine Le Pen. Comme si de rien n’était.
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Author : Céline Delbecque
Publish date : 2026-07-08 17:30:00
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