Le 8 juillet, à la suite d’une commission d’enquête, le Sénat a adopté à l’unanimité un rapport intitulé « Les zones grises de l’information. Mieux réguler pour protéger la démocratie ». Lors de sa présentation à la presse le lendemain, Laurent Lafon, l’un des rapporteurs, a appelé à « lutter contre les ingérences intérieures ». Je suppose qu’il s’agissait de faire un parallèle avec les « ingérences étrangères » mais reconnaissons que la formule était malheureuse dans la mesure où elle a donné le sentiment qu’un contrôle autoritaire pourrait s’exercer sur les oppositions politiques. Je suis d’autant plus à l’aise pour la trouver gênante que j’ai, à plusieurs reprises, exprimé mes réticences à toute loi sur les infox. Je l’ai fait, y compris dans le document écrit par les 14 experts de la commission que j’ai présidée à la demande du président de la République, à propos des perturbations de la vie démocratique par les mondes numériques.
Ceci étant, la présentation du rapport sénatorial a donné lieu à un déferlement dans des médias comme CNews ou le JDD – qui en fit sa Une – qui mérite réflexion. Leur rhétorique face à tout projet de régulation des réseaux sociaux fait penser à celle dont use Donald Trump. Sans surprise car, lors de son élection, ces mêmes médias l’applaudirent, tout en reprenant en chœur les mantras sur la « liberté d’expression ». Depuis, nous avons appris que cette défense était très relative dans la mesure où elle ne valait que pour Trump et ses soutiens.
Pas besoin de beaucoup d’imagination pour concevoir ces frotte-manches de la liberté comme les oppresseurs de demain. Ce rapport leur donne l’occasion de crier une fois de plus au danger d’un « ministère de la Vérité » (le point Orwell est en train de concurrencer peu à peu le point Godwin). Ils oublient que le danger de la fausse information est désormais une préoccupation mondiale, et non pas seulement française. Ils ignorent aussi l’histoire de la philosophie à ce sujet qui passe par des esprits aussi admirables que John Milton, John Locke ou John Stuart Mill.
La vérité ne se défend pas seule
Pour faire simple, ces auteurs parient sur le fait que la libre circulation des idées aboutit à la domination du vrai et du rationnel. J’approuve le principe général de cette libre circulation. En revanche, je ne parierais pas sur les effets « magiques » du marché pour que la vérité puisse se défendre toute seule. On ne saurait reprocher à ces grands esprits de n’avoir pas anticipé ce que les réseaux sociaux ou même l’intelligence artificielle allait faire au marché public des idées, mais ce serait une façon curieuse de démériter de notre temps que de ne pas se poser d’une façon renouvelée ces questions.
Certains commentateurs du rapport sénatorial, feignant de vivre en dictature, vont, comme souvent, imaginer… un complot. Car, croient-ils savoir, l’observatoire indépendant de la désinformation, qui est une des recommandations du rapport, serait pris en charge par la Fondation Descartes. La chose a évidemment attiré mon attention car je suis membre bénévole du conseil d’administration de cette fondation et directeur de son conseil scientifique.
Un magnifique imbroglio
Nombre de sites complotistes d’extrême droite ont alors repris l’idée que cette commission n’était qu’un prétexte : tout était déjà dans les tiroirs de ladite fondation. Il se trouve qu’il s’agit d’une modeste – mais estimable – institution qui cherche à penser la qualité de l’information. Elle travaille, entre autres – la chose a déjà été présentée publiquement – à un outil permettant d’identifier les récits circulant sur les réseaux sociaux dont la visibilité est amplifiée artificiellement (par des bots par exemple) mais qui n’a pas du tout vocation à se prononcer sur la véracité ou l’orientation politique de ces récits. Il va sans dire que jamais les sénateurs n’ont pris contact avec la fondation pour mener à bien leur projet.
Bref, un magnifique imbroglio qui ne mériterait même pas d’être mentionné si le feu n’avait pris des pages d’un vénérable journal, Le Figaro, sous la plume empressée de Paul Sugy, également chroniqueur sur CNews. C’est là que les choses deviennent franchement inquiétantes, car si même la presse conventionnelle fait ce type de raccourci burlesque, elle établit, par son corps même et son prestige, un pont avec la fausse information. Tout ceci participe, par une mise en abîme bien involontaire de la part de ce journaliste, à la vigilance que l’on doit justement avoir pour les « zones grises » de l’information.
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Author : Gérald Bronner
Publish date : 2026-07-27 09:45:00
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