« Il faut bien que quelqu’un rapproche les uns et les autres. » Ainsi François Bayrou esquissait au printemps son rôle dans la future campagne présidentielle. L’ancien Premier ministre s’imagine en rassembleur d’un bloc central dispersé aux quatre vents. Place aux travaux pratiques. Dans un entretien au Figaro, le président du MoDem prône l’organisation d’une primaire intégrant « tous ceux qui rejettent les extrêmes » afin d’éviter la « catastrophe » d’un duel RN-LFI au second tour. Son périmètre est très large : elle irait de la « version social-démocrate » du Parti socialiste aux « gaullistes ».
La proposition illustre l’évolution de la primaire, à mesure que croît la crainte d’une élimination des partis de gouvernement au premier tour en 2027. Elle était à l’origine un outil de régulation des ambitions au sein d’un camp à la relative homogénéité idéologique. On lui demande désormais d’installer une candidature unique pour faire échec à un second tour honni. Quitte à mettre sous le boisseau de lourdes divergences politiques entre ces participants potentiels. L’arithmétique supplante ici la politique. Quoi de commun entre le PS et LR sur l’immigration ou la fiscalité ? Chez François Bayrou, ces différences sont masquées derrière l’appartenance à un supposé « fleuve démocratique ».
Sélectionner ou éliminer
Voilà la primaire remodelé. Moins qu’à sélectionner, elle vise à « éliminer ». « Ecrémer », dit en privé la présidente de la région Ile-de-France Valérie Pécresse. « La première mouture de la primaire signait l’affaiblissement des partis politiques traditionnels, qui n’étaient plus en capacité de faire émerger des candidats dotés d’une vraie dynamique, note Jerôme Fourquet, directeur du département Opinion de l’Ifop. La volonté d’élargir encore davantage le périmètre de la primaire renvoie toujours à cette faiblesse prégnante, mais aussi à la crainte suscitée par la montée en puissance des forces radicales ».
Jusqu’où « rassembler » ? Quand des sensibilités sont-elles trop éloignées pour être intégrées dans la même compétition ? La primaire était à l’origine moins permissive. Elle opposait en 2011 (Parti socialiste) ou en 2016 (LR) des candidats d’une même famille. Et encore, l’équilibre se révélait déjà fragile. Plusieurs concurrents de la primaire de gauche en 2017, comme Manuel Valls, ont cédé aux sirènes d’Emmanuel Macron en dépit de leur engagement de soutenir Benoît Hamon. Leur adhésion commune au PS la primaire n’a pas résisté à ses fractures internes.
Tous les ballons d’essai ne cessent aujourd’hui d’élargir cette base partisane et idéologique. Comme le serment de Bagneux, opération née en 2025 – en état de mort cérébrale depuis – pour offrir une candidature commune au peuple de gauche en 2027. Le passage de Michel Barnier à Matignon a esquissé l’idée d’une primaire interne au socle commun, malgré les divergences entre Gabriel Attal et Bruno Retailleau.
« Ça apparaît comme un sauve-qui-peut »
François Bayrou se contente d’élargir le spectre à la gauche social-démocrate. « Ça apparaît comme un sauve-qui-peut, met en garde l’ex-premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis. Il ne faut pas enfermer les partis de gouvernement dans une seule offre, qui serait la lutte contre les populismes. Il faut au contraire laisser aux Français le soin de choisir l’option qui leur convient avec un jeu de vote utile, au premier tour de la présidentielle. »
Cette extension du cercle de la primaire est parsemée d’impensés. Un tel scrutin est-il le prélude à un accord de gouvernement ? Doit-il déboucher sur des candidatures communes aux législatives ou est-il animé du seul désir d’éliminer Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen du second tour de la présidentielle ? François Bayrou ne s’épanche pas sur le sujet. Le vice-président de LR Julien Aubert décèle sur X une résurgence de la « troisième force », coalition politique sous la IVe République destinée à faire échec aux gaullistes et communistes.
« Tout cela est dysfonctionnel »
Bruno Retailleau était en 2016 le premier lieutenant de François Fillon. De cette expérience, le président de LR a tiré une leçon : « La primaire ne fonctionne que si les perdants rallient le gagnant. » L’histoire en atteste : cela suppose un socle idéologique commun et une envie de faire un bout de chemin ensemble. « Par nature, la ‘superprimaire’ envisagée par François Bayrou, si jamais elle a lieu, attisera d’autant plus les divisions et rendra les ralliements et reports de voix encore plus compliqués. Tout cela risque d’être dysfonctionnel », prévient Jerôme Fourquet. Sarah Knafo ne nourrit pas ces inquiétudes. La numéro 2 de Reconquête s’est dite favorable à la tenue d’une primaire de la « droite » réunissant des prétendants très éloignés de sa radicalité, comme Xavier Bertrand. « Le but d’une primaire n’est pas que les autres vous soutiennent ensuite. Il consiste à éliminer la concurrence en vue du premier tour », confiait-elle cet hiver.
L’émergence de LFI et du RN a déréglé le système politique. La volonté de mettre en pièces ces deux forces remodèle le concept de primaire, transformé en ersazt de premier tour de l’élection présidentielle. Avec une incidence démocratique : comment les candidats vaincus dans une large primaire pourraient-ils faire entendre leur voix dans le scrutin ? Des offres politiques ne seraient-elles pas manquantes au premier tour de l’élection reine ? C’est pourtant au nom de la lutte contre les « extrêmes » – forces perçues comme antidémocratiques – que le choix des électeurs serait réduit le jour du premier tour. Il n’est pas dit que la démocratie y gagne.
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Author : Paul Chaulet
Publish date : 2026-08-12 06:00:00
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