En direct, devant ses dizaines de milliers d’abonnés, Androgenic se martèle le crâne à coups de phalanges. En extase, ses camarades l’encouragent, couvrant par leurs hurlements le bruit sourd du poing qui s’écrase contre ses pommettes. Son visage rougit à vue d’œil. Pas de quoi gommer le sourire crispé qu’il exhibe à la caméra. Tremblantes, ses paupières trahissent la douleur qu’il tente de dissimuler derrière un torse gonflé.
Quelques minutes plus tard, un autre jeune homme, tout juste sorti de l’adolescence, reproduit le rituel. Fièrement, il expose son visage tuméfié à Androgenic. C’est son tout premier essai. Alors qu’une bosse surgit à la lisière de son œil, il interroge son mentor. Doit-il s’inquiéter ? Certainement pas. « Frappe de toutes tes forces », lui rétorque l’influenceur australien, euphorique.
La scène, diffusée sur la sulfureuse plateforme de streaming, Kick, n’a rien du coup de folie ou de la mauvaise blague. Depuis quelques années, ces vidéos d’automutilation pullulent sur les réseaux sociaux. Le but du « bone smashing », ou « fracassage d’os » ? S’ »embellir » en remodelant à coups de poing la forme de son visage.
Pendant plusieurs semaines, nous avons enquêté sur le phénomène, alertés par sa banalisation auprès des jeunes. Derrière une pratique évidemment dangereuse, L’Express a découvert un business bien rodé par des influenceurs qui ne reculent devant rien. Quitte à manipuler la science, à encourager des mineurs à s’automutiler, et même à s’automédicamenter. Et si les créateurs de contenu français peinent encore à s’imposer dans le paysage looksmaxxing, le public local, lui, semble déjà conquis.
Une tendance importée par les masculinistes
Longtemps enseveli dans les abysses du web, le « bone smashing » a été popularisé par la communauté des looksmaxxers. Ces jeunes, souvent des hommes, se démarquent par leur quête obsessionnelle de beauté. Un groupe qui n’est en réalité qu’une branche, très esthétique, de la mouvance masculiniste, traversée par des discours profondément misogynes et homophobes. Les standards que les looksmaxxers s’imposent puisent leurs sources dans une conception caricaturale et datée de la virilité : biceps gonflés à bloc, abdos saillants, mâchoires carrées, joues creusées, regards de « chasseur »…
Le concept, pourtant, séduit. Sous les publications des influenceurs qui cochent ces cases, les fans affluent par milliers pour les abreuver de compliments. D’autres demandent conseils : comment leur ressembler ? Car ces starlettes assurent que la beauté est la clef du bonheur. S’adressant à une audience jeune, dont certains témoignent ouvertement de leur détresse psychologique, ils certifient que suivre leur enseignement transformera le quotidien de leurs « followers » : succès au travail, succès dans les relations sociales, succès auprès des femmes… Tous les arguments sont bons pour faire tourner la machine.
Malgré les dangers évidents que comporte le fait de s’assener des coups répétés à la tête, les promoteurs du « bone smashing » n’hésitent pas à encourager leurs fans à reproduire la méthode chez eux. Parfois en substituant les poings par des objets contondants, allant jusqu’au marteau. Qu’importent les avertissements de la communauté médicale, les looksmaxxers persistent et signent : la pratique serait sans danger, et son efficacité reposerait sur la science. En symphonie, tous recrachent inlassablement les mêmes mots : la loi de Wolff.
Des risques « d’asymétrie ou déformation permanente du visage »
Enoncée par un chirurgien allemand au XIXe siècle, cette découverte stipule que l’os d’un individu sain s’adapte aux contraintes mécaniques qu’il subit : il se renforce là où il est sollicité et se fragilise là où il ne l’est plus. Sauf que si la loi de Wolff permet d’expliquer pourquoi les sportifs développent une densité osseuse accrue dans les zones les plus mises à contribution, la pratique des « bone smashers » n’a rien à voir avec celle d’un athlète expérimenté. « La loi de Wolff concerne des contraintes physiologiques qui sont progressives, comme la marche ou la musculation, et pas des traumatismes répétés au visage », indique le docteur David Couchat, porte-parole de la fédération française d’orthodontie. Or, pour les looksmaxxers, qui invitent souvent leurs disciples à se violenter jusqu’à la frature, il n’est pas question d’un effort répété et encadré sur le long terme. « C’est une très mauvaise interprétation de la loi de Wolff, et aujourd’hui, on n’a aucune preuve scientifique montrant que cela peut remodeler le visage », détaille le médecin.
Ensuite, il est impossible de contrôler l’intensité des coups auto infligés, et encore moins de garantir la moindre symétrie d’une zone à l’autre. Si un os dont les cassures ne sont pas recollées par un plâtre peut techniquement s’agrandir lors de la cicatrisation, rien ne permet d’affirmer qu’il se reconstruira de la même manière sur chaque moitié du visage, ni qu’il gagnera en volume. C’est « complètement aléatoire », résume David Couchat.
En revanche, ce qui est certain et documenté, ce sont les nombreux risques auxquels s’exposent les adeptes du « bone smashing« . « Fracture des os du visage, lésion des dents et des racines dentaires, atteinte de l’articulation temporomandibulaire, risque de lésion nerveuse avec perte de sensibilité, asymétrie ou déformation permanente du visage…. », énumère le praticien.
Plus dangereux encore, nombre de ces jeunes ciblent leurs pommettes, espérant les rendre plus saillantes. Sauf que, dans cette zone se trouve la cavité orbitaire, c’est-à-dire « tout le paquet vasculo-nerveux » de l’œil. S’ajoutent alors les risques de traumatismes crâniens et d’hémorragies, particulièrement redoutables à ce niveau du visage, et pouvant entraîner des conséquences allant jusqu’à l’AVC.
« Les vrais hommes se fracassent le crâne directement avec des marteaux »
Alors même que l’aspect scientifique revendiqué par les looksmaxxers est très simple à démystifier, et que les dangers, eux, sont largement documentés, les avertissements de la communauté médicale ne parviennent pas à détourner les jeunes du « bone smashing ». Sur les réseaux sociaux, la tendance se popularise même de jour en jour. Si certaines plateformes ont censuré le terme, des méthodes loin d’être étrangères aux enfants permettent de contourner ces barrières en moins de deux clics. Aussi, sur des forums à mille lieues de la communauté masculiniste, certains appellent à l’aide, se disant incapables d’aborder le sujet avec leurs parents, et demandent conseil après s’être blessés.
Le marteau est couvert de sang. J’ai peut-être des lésions cérébrales
« Mon côté gauche gonfle beaucoup plus vers l’extérieur que le droit, et j’ai cette zone d’engourdissement sous l’œil qui ne disparaît pas. Ma mâchoire a également commencé à claquer, ce qui est nouveau », s’inquiète l’un d’entre eux sur un forum Reddit dédié aux adolescents, consulté par 2,2 millions d’internautes par semaine. « Je le fais tous les jours. Ça me donne un mal de tête terrible, mais je m’en fous. Ça me donne un regard d’enfer », témoigne un jeune. Et d’ajouter : « Avant, je me frappais le visage avec les phalanges ou les poings, mais maintenant j’utilise un marteau. C’est malin ou stupide ? ». Dans un autre poste, le même s’alarme : « Le marteau est couvert de sang. J’ai le visage tout enflé. J’ai peut-être des lésions cérébrales ».
Mais dans les commentaires, on retrouve de nombreux encouragements à continuer ou à sauter le pas. « Les vrais hommes se fracassent le crâne directement avec des marteaux », tranche un internaute. La remise en question est d’autant plus difficile que les influenceurs adulés brandissent eux-mêmes leurs blessures en trophées. En 2025, Androgenic postait une série de photos, visage ensanglanté et yeux tuméfiés.
Cours de « bone smashing » et d’automédication
Pour les stars du « bone smashing« , l’automutilation est avant tout un business bien huilé. Eux-mêmes ne se satisfont pas de la pratique : alors qu’ils s’époumonent à défendre son efficacité, la quasi-totalité des looksmaxxers a en réalité eu recours à la chirurgie esthétique : rhinoplastie, bichectomie – l’ablation de graisse dans les joues – injections dans les pommettes et la mâchoire…
Qu’importe, des influenceurs publient jour après jour des photos de leur évolution. Et, contre quelques milliers d’euros, certains proposent « d’enseigner » le looksmaxxing à leurs fans, leur transmettant les secrets de la méthode. En 2025, Androgenic, l’un de ces influenceurs, a fondé également son « académie » de looksmaxxing. Assurant qu’il croule sous les candidatures, cette star des réseaux sociaux exige que ses futurs élèves se soumettent à des entretiens de sélection. L’Express s’est prêté au jeu, se faisant passer pour un mineur en détresse. Rapidement, nous avons été reçus par Aaron*, l’un des employés d’Androgenic installé aux Etats-Unis. Au cours d’un échange de près d’une heure, ce dernier nous a promis de nous enseigner le « bone smashing« , assurant que la méthode était « on ne peut plus sûre ». Même pour les mineurs ? « Oui », tranche celui qui vient de fêter ses 18 ans.
S’empressant de dégainer son téléphone, le coach exhibe des photos de sa musculature à la webcam. Il fanfaronne : lui-même pratique le looksmaxxing depuis son adolescence. D’ailleurs, l’académie a l’habitude de recevoir des mineurs, jusqu’à 16 ans pour le plus jeune. L’âge n’importera que lorsqu’il sera question de régler la facture. Aaron l’assure, le consentement des parents est indispensable. La somme demandée est de fait considérable : 3 000 euros pour six mois de conseils.
Les mineurs sont également les bienvenus dans les cours de pharmacologie inclus au programme de l’académie. Au cours de ces sessions, les élèves pourront apprendre à s’automédicamenter puis « à demander des ordonnances » à leurs médecins. En cas de refus de ce dernier, pas d’inquiétude, Androgenic est en capacité de fournir les molécules à ses disciples, comme nous le promet, tout sourire, Aaron. Roaccutane, stéroïdes, testostérone, et même Ozempic, toute une pharmacie soumise à de nombreux contrôles semble désormais à portée de clic. Des captures d’écrans consultées par L’Express montrent un vaste stock de médicaments disponibles en ligne. Classé liste I en France, ces substances « présentent des risques élevés pour la santé », selon le ministère de tutelle. La livraison est garantie à condition de débourser 70 euros en moyenne pour une boîte de Roaccutane et 600 euros pour une injection d’Ozempic. Des médicaments dont il est impossible de s’assurer de l’authenticité. À plusieurs reprises, l’agence nationale de la sécurité du médicament a alerté sur les risques de ces contrefaçons qui pullulent sur le Web.
Dans les jours suivant l’entretien, le jeune vendeur n’a cessé d’insister. As-tu parlé à tes parents ? Peux-tu procéder au paiement ? Tu veux qu’on se rappelle ? Sollicité, Androgenic n’a pas donné suite à nos questions.
*Le prénom a été modifié.
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/sante/bone-smashing-enquete-sur-ce-phenomene-dangereux-qui-pousse-des-ados-a-se-frapper-le-visage-ET3D5F5X75GRRGXP5ZHPNQRQXA/
Author : Asia Dayan
Publish date : 2026-08-12 16:00:00
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