Défense : la course aux missiles hypervéloces, par Emmanuel Chiva

Dans la course moderne à l’armement, il existe un domaine très particulier : celui de l’hypervélocité. Par hypervélocité, on entend l’hypersonique manœuvrant. Toujours pas clair ? J’explique.

On parle ici des caractéristiques des missiles ou des « planeurs » de nouvelle génération, capable de se déplacer au-delà de six fois la vitesse du son (Mach 6). L’idée est ainsi de disposer de systèmes quasiment inarrêtables et capables de manœuvrer à très haute vitesse. L’intérêt est évidemment de pouvoir passer les défenses ennemies, par une capacité à aller très vite et surtout à changer sa trajectoire en fonction des impératifs de la mission.

Les défis scientifiques sont nombreux. D’abord dans le domaine des matériaux. Un missile qui se déplace aux alentours de 8 000 km/h doit être capable non seulement de résister à l’échauffement provoqué par le frottement contre l’air, mais aussi à des facteurs d’accélération capables de mettre sur le flanc les centrales inertielles classiques, c’est-à-dire les systèmes supposés assurer le guidage de l’engin. Et cela, ce n’est pas un sport de masse. Cette course à l’innovation a des applications pour nous tous car les technologies d’hypervélocité sont par essence duales, c’est-à-dire d’intérêt civil et militaire. Les applications sont nombreuses : des navettes cargo dronisées capables de délivrer des chargements à l’autre bout du monde en quelques heures. Des matériaux résistants à des températures de fusion considérables, avec toutes les applications que l’on peut imaginer. De nouveaux systèmes de propulsion et de guidage.

La course du bouclier contre le glaive

Il s’agit là d’une course mondiale qui nécessite des moyens considérables. Car pour maîtriser l’hypervélocité, il faut être capable de tester des conditions dantesques. Cela nécessite certes de la simulation numérique, par ordinateur, mais aussi de tester les véritables systèmes en situation lorsque les mathématiques ne suffisent plus, notamment grâce à des souffleries hypersoniques. Imaginez : vous développez un super-statoréacteur, soit un réacteur sans turbine qui s’allume une fois que l’air atteint une certaine vitesse à l’intérieur (la définition d’un statoréacteur). Cela, c’est déjà complexe. Mais dans un super-statoréacteur, l’air circule dans le réacteur au-delà de la vitesse du son ! Il faut donc des souffleries hypersoniques (que l’on trouve notamment en France à l’Onera) pour tester, développer, éprouver le système.

Il ne s’agit pas d’un problème simple : construire une soufflerie hypersonique nécessite de surmonter différents défis : la capacité de reproduire sans danger des situations de surchauffe, sans détruire l’installation elle-même, la reproduction de conditions extrêmes de températures et de pression pendant une durée longue, avec un système d’instrumentation et de mesure lui-même hyper-rapide. Ce sans oublier les contraintes liées à l’alimentation en électricité d’une telle installation.

Etats-Unis, Chine, France, Russie : les grandes puissances cherchent à développer ces armes quasi impossibles à intercepter. Le futur missile de la composante nucléaire aéroportée française baptisé ASN4G sera ainsi un missile hypervéloce. Les missiles russes Kinjal, Zirkon ou Orechnik sont des missiles hypersoniques, tout comme les systèmes chinois DF-21 et DF-26 ; ou encore le missile américain AGM-183 ARRW développé par Lockheed Martin (l’un des 5 programmes majeurs américains).

Outre le programme ASN4G, la France s’est engagée dans la course à l’hypervélocité avec le programme DEPHY (démonstrateur de planeur hypersonique) dont le véhicule manœuvrant expérimental VMAX est le précurseur (un planeur propulsé par une fusée suivant une trajectoire balistique, capable de rebondir sur les couches supérieures de l’atmosphère afin de rendre imprévisible sa trajectoire). Beaucoup d’acronymes complexes, pour un sujet qui l’est lui-même.

Et il y a un autre problème : comment intercepter un tel système ? C’est la course du bouclier contre le glaive. Pour intercepter un missile hypersonique, il faut de nouvelles armes, comme les armes dites à énergie dirigée : l’arme laser, qui comporte en elle-même de nouveaux défis technologiques. Ou encore le canon électromagnétique (dont la France a développé un prototype à l’Institut Saint-Louis) capable d’expédier à plusieurs centaines de kilomètres et à très haute vitesse une barre de tungstène dont la seule énergie cinétique pourrait neutraliser un tel missile. Autrement dit, il s’agit d’intercepter une balle… avec une balle.



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Author : Emmanuel Chiva

Publish date : 2026-04-02 04:00:00

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