C’est un format dont Vladimir Poutine est friand. Une brochette d’officiels, hauts fonctionnaires, gouverneurs, oligarques, parfois ministres, sagement assis en rang, manifestement terrifiés. Face à eux, le président russe, en majesté, distribue les bons et les mauvais points, admoneste, s’agace. Pourquoi telle promesse n’a-t-elle pas été tenue ? Pourquoi tel objectif n’a-t-il pas été atteint ? Ses interlocuteurs sont au supplice. Poutine se délecte et les téléspectateurs sont confortés dans leur croyance que « le tsar est bon et les boyards mauvais », comme le dit le proverbe russe. C’est une scène de ce type qui s’est déroulée le 15 avril. Les cibles du président russe : son Premier ministre Mikhaïl Michoustine, le ministre des Finances Anton Silouanov, son homologue à l’Economie Maxime Rechetnikov… et la gouverneure de la Banque centrale russe, Elvira Nabioullina. « J’attends de vous des explications complètes, leur lance Poutine, sur la situation actuelle de l’économie, et pourquoi sa trajectoire se situe en dessous des attentes. » La flèche la plus acérée est pour Nabioullina. « En dessous des attentes des experts, des analystes, mais aussi du gouvernement et même de la Banque centrale », ajoute-t-il. Le geste d’humeur du président russe a été largement commenté dans les milieux économiques. Parce qu’il souligne les mauvais chiffres de l’économie russe, lentement asphyxiée par la guerre en Ukraine et les sanctions. Et aussi parce qu’il pourrait signifier un début de disgrâce pour celle qui, jusqu’à présent, semblait complètement intouchable.
Une source bien introduite dans les milieux économique et politique russes le confirmait il y a encore deux mois : « Elle jouit d’une confiance totale du président, qui ne maîtrise guère les arcanes de l’économie monétaire… et ne s’y intéresse pas. » Du reste, l’inamovible banquière centrale a bonne réputation, même à l’étranger. « Elle est charmante, de ces gens éduqués, intelligents et cultivés que l’on a plaisir à fréquenter, s’enthousiasme un homme d’affaires parisien, qui l’a rencontrée à plusieurs reprises. Elle parle très bien français, connaît la culture et la mentalité européenne. Elle avait l’habitude, avant la guerre, de rencontrer régulièrement ses pairs. » Sa très bonne entente, à l’époque, avec Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, était de notoriété publique. « Elle n’en impose pas par sa prestance, elle est toute petite, mais quand elle prend la parole, on l’écoute religieusement, poursuit cette source. Elle est très pédagogue, extrêmement intelligente… et parce que surtout l’on sait qui elle est. »
Éviter l’hyperinflation
A son actif, un incontestable fait d’armes : au printemps 2022, elle sauve l’économie russe d’un effondrement rapide sous le coup des sanctions prises après l’invasion de l’Ukraine. La monnaie avait alors dévissé, passant d’environ 60 roubles pour 1 euro à plus de 100. La panique guette. La réaction de la Banque centrale russe est à la hauteur de la situation. Du jour au lendemain, sa patronne relève son taux directeur de 9,5 % à 20 % et annonce des mesures de contrôle des capitaux. Une thérapie de choc : la confiance dans le rouble se maintient, les Russes ne font pas la queue devant les banques pour acheter des dollars. La devise russe se stabilise finalement autour de 80 roubles pour 1 euro. Quatre ans plus tard, l’économie russe, toujours debout, permet à Vladimir Poutine de financer sa guerre. Et il sait à qui il le doit. En 2014, à peine nommée, Elvira Nabioullina avait déjà dû affronter les conséquences économiques de l’annexion de la Crimée et des premières sanctions visant la Russie. Elle avait laissé fluctuer le rouble tout en relevant ses taux directeurs. Une politique qui avait permis de ramener la devise russe, surévaluée, à son niveau réel, de stabiliser le système financier et de maintenir la confiance des investisseurs étrangers et lui avait valu, en 2015, d’être nommée « Gouverneure de l’année » par le magazine londonien Euromoney.
Dans les années suivantes, la gouverneure s’était illustrée en modernisant le fonctionnement de l’institution, puis en menant à bien un vaste programme d’assainissement du secteur bancaire russe, gangrené par la corruption. Entre 2014 et 2016, plus de 300 établissements perdent leur licence bancaire. Cette politique lui vaut des ennemis puissants… et dangereux. En 2006, l’un de ses prédécesseurs, Andreï Kozlov, alors directeur adjoint de la Banque centrale, est assassiné en pleine rue après avoir passé plusieurs règlements visant à lutter contre le blanchiment d’argent. « Elle a pris des risques personnels pour elle et sa famille, considère une source russe. Mais elle n’était pas seule, cette politique était appuyée au plus haut niveau de l’Etat. »
« Une libérale passive »
Sa politique de taux directeurs élevés, elle aussi, ne lui vaut pas que des amis. Les chefs d’entreprise russes grincent des dents. Le taux directeur de la banque centrale a beau être retombé, peu à peu, à 14,5 %, il reste extrêmement élevé, entrave l’accès au crédit et les empêche de se financer et d’investir. Nabioullina se retrouve accusée d’étouffer l’économie russe. « Mille personnes le lui reprochent, y compris des proches de Poutine, considère un représentant des milieux d’affaires. N’empêche qu’elle le fait quand même… » Il faut dire que le président russe n’a que mépris pour les milieux entrepreneuriaux et n’envisage l’économie que sous le prisme des grands conglomérats d’Etat, financés par le budget, que le coût du crédit n’entrave guère. « La politique que mène Nabioullina vise avant tout à éviter une hyperinflation qui provoquerait des troubles sociaux, confirme le politologue Andreï Pertsev. Cette stratégie vise à favoriser les moins riches pour s’assurer de leur loyauté. Poutine a ordonné à Nabioullina de faire le nécessaire pour que les prix n’explosent pas, et elle le fait. Pour ça, elle est prête à être critiquée personnellement, à encaisser les coups. Les gens comme elle sont précieux pour Vladimir Poutine. »
Elle l’est d’autant plus qu’elle n’a aucune ambition politique personnelle. Sa carrière est celle d’une technocrate, formée dans les dernières années de l’époque soviétique à l’Université d’Etat de Moscou, passant ensuite de l’Union russe des entrepreneurs et industriels, l’équivalent russe du Medef, au ministère de l’Economie. Elle finira par en prendre la tête en 2007. L’année suivante, elle devient conseillère pour les questions économiques auprès du président. En 2013, Poutine la nomme à la Banque centrale. « Nabioullina ne fait partie d’aucun clan, reprend Andreï Pertsev. Elle va où on lui dit d’aller et fait ce qu’on lui dit de faire. Peut-être, à une époque, a-t-elle eu l’ambition de devenir Première ministre, mais ce serait plus par carriérisme que par goût du pouvoir. » Elle n’en a d’ailleurs pas l’un des principaux attributs, la corruption. Elle n’a jamais été compromise dans des scandales et on ne lui connaît pas de château en Italie ou de yacht de luxe amarré sur la Côte d’Azur.
A-t-elle des convictions ? Comme la plupart des représentants de ce que les politologues russes appellent « le bloc économique », on la dit libérale et opposée à la guerre en Ukraine. Est-ce vrai ? « C’est une partisane du marché libre plus que de l’économie planifiée, c’est tout ce que l’on peut dire avec certitude, répond Andreï Pertsev. Comme tous les technocrates, elle est certainement une libérale passive, qui pense au fond d’elle que ça serait mieux d’avoir des élections démocratiques, mais qui ne va pas lutter pour cela. » Sans doute, tout de même, a-t-elle eu un pincement au cœur lorsque les Occidentaux ont coupé les ponts avec son pays. Depuis 2022, elle est placée sous sanctions des Etats-Unis et du Royaume-Uni. « Elle n’était pas au courant du début de l’invasion, estime un financier occidental. Sinon, elle aurait rapatrié les 300 milliards d’euros russes qui sont restés bloqués en Europe. De toute façon, elle ne peut pas s’exprimer ouvertement. »
La rumeur lui a prêté, au début du conflit, des velléités de démissionner. « Je l’ai entendu dire, confirme Andreï Pertsev. Mais on ne l’a pas laissée partir… et elle n’est pas partie. » Tout au plus s’est-elle présentée en public, en février 2022, toute de noir vêtue, comme une protestation muette. « C’était un signal clair, reprend ce politologue. Elle pouvait se le permettre. Mais elle continue tout de même à travailler. » La crise qui mine l’économie russe semble toutefois d’une telle ampleur que même les miracles d’Elvira Nabioullina risquent de ne pas suffire.
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Author : Léo Vidal-Giraud
Publish date : 2026-05-07 09:32:00
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