Voilà plus de soixante-quinze ans que le feu nucléaire est appréhendé comme une arme strictement défensive ; celle qui ne sera jamais employée et qui n’a vocation qu’à intimider l’autre. Ces derniers mois néanmoins, certaines voix ont laissé entendre que cette doctrine n’avait rien d’immuable : là où le régime des Mollahs – qui cherche par tous les moyens à se doter de la puissance atomique – continue de multiplier les appels à la destruction d’Israël, le président de la première puissance nucléaire mondiale a récemment menacé de « rayer de la carte toute la civilisation » iranienne.
Mais alors, avons-nous eu tort d’avoir si longtemps cessé de croire en l’impensable ? Emmanuel Macron a-t-il vu juste en proposant d’élargir le parapluie nucléaire français à nos voisins européens ? Et cette vieille Europe ; est-elle condamnée à devenir un ectoplasme dans ce jeu international dont règles semblent, en si peu de temps, avoir profondément changé ? Réponse avec Bernard Lavarini, père de l’arme laser française et l’un des plus doctes spécialistes des questions de défense et d’armements nucléaires.
L’Express : Depuis Hiroshima et Nagasaki, le feu nucléaire est présenté comme une arme de non-emploi au seul service de la dissuasion. Faut-il pour autant écarter tout risque de guerre nucléaire ? Le conflit en Iran a été déclenché notamment parce qu’Israël et les États-Unis redoutaient que Téhéran parvienne à se doter de l’arme nucléaire et s’en serve contre Israël…
Bernard Lavarini : Il ne faut pas sous-estimer les risques liés aux comportements irrationnels des humains, car même quand les nations agissent de manière rationnelle, elles agissent parfois, et même souvent — ce qui est assez déconcertant —, en s’appuyant sur une mauvaise interprétation des véritables éléments de la situation. Elles se trompent sur la manière dont les autres réagiront et sur la manière dont les autres interpréteront ce qu’elles sont en train de faire. Des frictions pourraient survenir : armes nucléaires déployées dans des lieux inconnus de l’adversaire, réaction sage ou imprudente à un blocus, ordres ignorés ou reçus trop tard. Ce qui fait dire à des analystes que les subtilités de la théorie de la dissuasion n’ont guère d’importance en temps de crise, et cela d’autant moins que la dissuasion dépend largement de la détermination de celui qui a la charge suprême d’appuyer sur le bouton nucléaire. Ainsi, durant la guerre froide, selon la RAND Corporation, aucun décideur politique dans les périodes de crise — Truman, Eisenhower, Kennedy, Nixon — n’a suivi un script préétabli, ni même les conseils de ses experts !
Une chose est certaine : au XXIe siècle, la stabilité stratégique entre les trois « grands » — États-Unis, Russie, Chine — sera beaucoup plus difficile à obtenir qu’au XXe siècle. Et pour cause : la Chine veut redevenir la première puissance mondiale qu’elle a été durant dix-huit siècles ; les États-Unis veulent le rester après un siècle ; et la Russie veut remonter les marches impériales de Catherine II.
À quoi ressemblerait une guerre nucléaire ?
Un des cas probables serait celui d’un conflit entre les États-Unis et la Chine à l’horizon 2035. À cette date, Pékin pourrait avoir atteint une forme de parité nucléaire avec Washington, tandis que le bouclier antimissile américain aurait gagné en efficacité, notamment grâce aux armes laser satellisées. L’étincelle pourrait venir de la découverte d’une attaque chinoise imminente contre les infrastructures spatiales américaines — une sorte de Pearl Harbor spatial. Si les États-Unis tirent leur supériorité militaire de la maîtrise des technologies spatiales, celles-ci représentent aussi pour eux un nouveau talon d’Achille et de grandes vulnérabilités aux attaques.
Washington sait déjà que la Chine, comme la Russie, développe des capacités destinées à neutraliser ces infrastructures spatiales. Dans un tel contexte, les États-Unis pourraient être tentés par une action nucléaire préemptive. Elle pourrait consister à détruire des forces nucléaires chinoises par une attaque surprise de missiles ICBM sur les bases 61 à 65 et sur les 320 nouveaux silos de Yumen, Hami et Yulin, les bases de Neixiang des bombardiers H-6N et d’Yalong des sous-marins, avec leur force antiforce dotée des nouveaux missiles balistiques sol-sol LGM-35 Sentinel.
Connaissant l’efficacité du bouclier antimissile américain, la Chine pourrait hésiter à riposter directement contre les États-Unis avec les missiles embarqués à bord de ses sous-marins Jin. Pékin sait en effet que Washington conserverait, au-delà de ce bouclier défensif, une capacité de représailles considérable. La flotte américaine du Pacifique dispose notamment de sous-marins Ohio équipés de missiles balistiques Trident. Depuis la fin du traité New Start, chacun de ces missiles pourrait, en théorie, emporter jusqu’à dix ogives. Une telle capacité ouvrirait la voie à une frappe d’une puissance vertigineuse : jusqu’à 1 000 mégatonnes, soit plus de 400 fois l’ensemble des bombes larguées sur l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. De quoi, selon cette logique de dissuasion extrême, menacer jusqu’à 500 millions de Chinois.
Pendant la guerre froide, la doctrine nucléaire reposait sur un équilibre entre les deux grandes puissances. Avec la montée en puissance de la Chine, on entre désormais dans un jeu à trois. Pourquoi ce « triangle nucléaire » vous semble-t-il plus dangereux ?
Des triangles stratégiques ont existé à plusieurs reprises dans l’Histoire : entre Rome, Carthage et la Macédoine antique ; entre la Prusse, l’Autriche et la France ; ou encore, au XIXe siècle, entre la France, la Russie et la Grande-Bretagne. Mais jamais ces rapports de force triangulaires n’ont mis aux prises des puissances dotées d’armes aussi destructrices que celles dont disposent aujourd’hui les États-Unis, la Russie et la Chine. Et c’est ce qui rend la situation plus dangereuse.
Pendant la guerre froide, l’équilibre nucléaire reposait sur une relation essentiellement bipolaire : chacun des deux grands adversaires devait anticiper les intentions et les capacités de l’autre. Dans un monde à trois, le calcul devient beaucoup plus instable. Chaque puissance doit tenir compte de l’évolution simultanée des deux autres, ajuster ses plans de frappe en conséquence, et envisager l’hypothèse que deux acteurs puissent, même temporairement, faire converger leurs forces contre le troisième. En cas de crise, l’arrivée d’un troisième pôle nucléaire augmente donc mécaniquement l’incertitude — et, avec elle, le risque d’escalade.
Dans un tel système, un événement mineur peut produire des conséquences disproportionnées. Une décision tactique, un incident militaire, une erreur d’interprétation ou un signal mal compris peuvent entraîner une réaction en chaîne. C’est le fameux « effet papillon » : le battement d’ailes d’un papillon en Amazonie qui, par une succession de causes et d’effets, finirait par provoquer un ouragan au Texas. L’histoire politique regorge de ces bifurcations imprévues, où un détail apparemment secondaire change le cours des événements. Pascal l’avait résumé par sa célèbre formule : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. »
Dès lors, en raison de l’imprédictibilité des réactions, le monde devra vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de lui, soumis aux joutes des trois empires, d’où l’Apocalypse pourrait s’abattre sur les têtes avec une probabilité plus grande qu’à l’époque bipolaire…
Vous alertez également sur les risques que le bouclier antimissile américain puisse rompre l’équilibre stratégique entre Moscou et Washington. Il s’agit pourtant d’un système défensif…
Depuis 1965, les États-Unis et l’URSS — puis la Russie — ont vécu sous le régime de la dissuasion réciproque. C’est ce que l’on appelle la destruction mutuelle assurée, ou MAD : chacun sait qu’en cas d’attaque nucléaire, il s’expose à une riposte capable de lui infliger des destructions inacceptables. En d’autres termes, chaque puissance accepte de devenir l’otage de l’autre. Dans la mesure où les poids démographique et économique étaient comparables entre les deux acteurs, l’équilibre de la terreur pouvait s’établir. Pour cela, ils y associaient des forces et contre-forces nucléaires qui assuraient l’équilibre stratégique. Il en est résulté une conduite prudente entre eux. Ce concept est repris aujourd’hui par les États-Unis face à la Russie et à la Chine, bien que, pour l’instant, Pékin ne soit pas entré dans une relation MAD avec Washington. La Chine s’en tient encore à la doctrine du non-emploi en premier. Mais elle s’en donne les moyens pour obtenir la parité nucléaire avec les États-Unis vers 2035.
Quant aux États-Unis, pour combler le déséquilibre démo-économique avec la Chine afin d’établir un équilibre stratégique, ils veulent cumuler la vulnérabilité mutuelle déjà opérationnelle avec la Russie et une dissuasion par empêchement. Voilà pourquoi ils s’efforcent de se doter de ce fameux bouclier antimissile. Mais, par son existence même, lorsqu’il sera opérationnel, ce bouclier engendrera en effet la rupture de l’équilibre stratégique en cours avec la Russie ! Une Russie qui, aujourd’hui, semble marcher du même pas que la Chine…
Le 5 février 2026, le traité New Start, qui encadrait l’arsenal nucléaire opérationnel des États-Unis et de la Russie, a été dénoncé. L’idée d’un nouveau traité incluant la Chine est-elle réaliste, ou sommes-nous entrés dans une période de course nucléaire sans aucun arbitre ?
Oui, hélas, il est fort probable qu’il s’ensuive une course aux armements nucléaires dans l’espace, sauf si la raison conduit les États-Unis et la Russie à un nouveau traité de limitation qui inclurait également la Chine.
Face à l’imprévisibilité grandissante des grandes puissances nucléaires, Emmanuel Macron a proposé une « dissuasion avancée ». Ce modèle vous paraît-il crédible ?
Je ne souhaite aucun isolationnisme et il m’apparaît impossible de dissocier le destin de la France de celui de l’Europe. Mais un sujet d’une telle gravité aurait dû être évoqué lors de la dernière élection présidentielle, afin que les Français mesurent par leur vote le risque de ce projet, susceptible d’aller jusqu’à un possible suicide collectif si la France devait défendre un des pays de l’UE contre la Russie. Réciproquement, les Français sont en droit de savoir si ces pays seraient prêts à mourir pour la France, ce que l’article 5 du traité de l’Otan ne garantit pas. S’ajoutent à cela de fortes disparités démo-économiques au sein de l’UE, qui poseraient au président français un dilemme cornélien : faudrait-il prendre le risque de suicider 69 millions de Français pour sauver 2 millions de Lettons ?
Revenons au principe absolu à respecter, qui contribue à fonder une dissuasion crédible : les intérêts vitaux de Pierre sont-ils devenus les intérêts vitaux de Paul, et réciproquement ? Il semble que non puisque, selon Emmanuel Macron, « il n’y aura aucun partage de la décision ultime, ni de sa planification, ni de sa mise en œuvre… En conséquence, il n’y aura pas non plus de partage de la définition des intérêts vitaux, ni de garanties au sens strict du terme ». En réalité, le président propose aux Européens une dissuasion plus incertaine que celle de l’Otan, qui, elle-même, suscite depuis toujours beaucoup d’inquiétudes et d’angoisses parmi les alliés, car elle serait liée aux incertitudes de la politique en France.
Cela supposerait aussi que les pays protégés soient alignés sur la politique étrangère française. Or, les huit pays qui ont donné un premier avis ont-ils bien saisi toutes les subtilités de la dissuasion, Britanniques à part ? Savent-ils, comme me l’a souligné un ancien délégué général pour l’armement, l’un des plus au fait du sujet nucléaire, que les Rafale équipés de l’ASMPA, déployés en dehors de l’Hexagone, déjà vulnérables à toute agression, ne bénéficieraient pas de l’effet dissuasif engendré par nos SNLE [NDLR : sous-marins nucléaires lanceurs d’engins], parce qu’ils seraient basés en dehors du territoire sanctuarisé ?
Il ne pourrait y avoir de dissuasion crédible aux yeux de l’autre que s’il y avait fusion des souverainetés ; c’est-à -dire fusion des finalités politiques et stratégiques, qui autoriserait alors l’élection d’un président représentant l’ensemble des électeurs européens, seul habilité à appuyer sur le bouton nucléaire. Ce n’est qu’alors que l’ensemble des territoires de ces pays européens serait sanctuarisé.
Il ne faut pas sous-estimer les risques liés aux comportements irrationnels
Se pose aussi la question des moyens…
À moins qu’elle ne taille dans ses dépenses sociales, la France est en effet bien incapable de protéger 450 millions d’Européens. Quelques chiffres suffisent à le démontrer : depuis 1940, les États-Unis ont investi plus de 7 000 milliards de dollars dans le nucléaire pour protéger 343 millions d’Américains. La France, seulement 200 milliards d’euros depuis 1964. Par ailleurs, en 2027, les États-Unis prévoient de dépenser 87 milliards de dollars afin de moderniser leurs forces stratégiques nucléaires ; la France, seulement 6,5 à 8 milliards d’euros en 2030.
On mesure alors le fossé qui resterait à franchir pour se doter d’une dissuasion nucléaire crédible afin de protéger 450 millions d’Européens. Un tel effort n’est envisageable qu’à l’échelle d’une Europe fédérale ou confédérale, que François Mitterrand percevait comme possible d’ici deux siècles. D’ici là , il nous faut encore nous apprêter à subir les tristes conséquences de la « solitude nucléaire ». Mais après tout, pourquoi vouloir absolument jouer dans la cour des Grands ?
Quelles doivent être les priorités du prochain président de la République en matière de défense ?
L’appartenance à l’Otan et la dissuasion nucléaire ont longtemps contribué à nous rassurer. Après la chute du mur de Berlin, la France a profité des dividendes de la paix pour réduire drastiquement ses dépenses de défense. Mais, entre-temps, l’islamisme radical et le retour des empires-puissances ont bouleversé la géopolitique mondiale. La guerre y est omniprésente. Sur le plan technologique, une révolution copernicienne est en cours. Si l’énergie nucléaire continue de fonder la dissuasion stratégique, la dissuasion conventionnelle devra désormais maîtriser la physique des électrons, avec l’emploi des armes laser, des ordinateurs quantiques couplés à l’IA, des drones, etc., venant en soutien du feu de haute intensité. Pour que la France contribue à l’autonomie stratégique de l’Europe, le prochain président de la République devrait s’efforcer de poursuivre un réarmement massif, à dix ans, en vue d’atteindre 3,5 % du PIB de dépenses pour la défense, en intégrant cette révolution. À cela, il conviendrait qu’il poursuive en parallèle le renforcement moral et civique des Français, afin de mieux valoriser le sentiment patriotique et la cohésion sociale.
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Author : Ambre Xerri
Publish date : 2026-05-17 16:00:00
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