Les enfants difficiles à table ? Fut un temps, pas si éloigné de nous, où ces derniers mangeaient de tout. Pas toujours par contrainte, mais souvent par envie. Haricots cuits au four, galettes de morue, navets, tourte à la viande hachée, crustacés… Tels étaient quelques-uns des plats préférés d’un jeune garçon de la Nouvelle-Angleterre dans les années 1850. A l’époque, les aliments ultratransformés, le marketing publicitaire et les théories freudiennes ou la psychologie positive n’étaient pas encore passés par là .
Dans le formidable Picky: How American Children Became the Fussiest Eaters in History (St. Martin’s, 2026, non traduit), Helen Zoe Veit décrit comment, en l’espace de quelques décennies, les jeunes Américains sont devenus « les mangeurs les plus difficiles de l’histoire ». Aliments industriels hyperappétissants, légumes moins frais et moins savoureux qu’autrefois, grignotage, montée de la consommation de sucre… Cette historienne, professeure à la Michigan State University, revient aux origines d’une « tempête » alimentaire qui frappe le monde entier.
Dans un entretien accordé à L’Express, elle déconstruit les nombreuses idées reçues sur les enfants et la nourriture, et montre comment il est encore temps de redonner envie aux enfants de manger de tout, avec plaisir, et sans que cela ne devienne une source d’angoisse pour les parents.
L’Express : Vous expliquez que, jusqu’au XXe siècle, les enfants étaient largement omnivores et mangeaient à peu près la même chose que les adultes. Sur quoi vous appuyez-vous pour l’affirmer ?
Helen Zoe Veit : Mes recherches ont principalement porté sur les Etats-Unis, mais c’était aussi vrai ailleurs, comme en France. J’ai consulté des mémoires et des autobiographies dans lesquels des personnes racontaient leur enfance. Evidemment, ce type de documents émane souvent de personnes relativement aisées, puisque ce sont généralement elles qui, plus tard, rédigent leurs mémoires. Mais j’ai aussi trouvé des récits d’enfants autochtones ou encore d’enfants relativement pauvres devenus ensuite instruits et reconnus. J’ai également examiné des registres scolaires, les archives d’orphelinats, ainsi que toutes sortes de livres de cuisine, dont certains pour enfants. La vision de « l’alimentation enfantine » était complètement différente au XIXe. Les enfants mangeaient presque toujours la même chose que les adultes. Il n’existait pas de nourriture qui leur était spécifiquement destinée.
La plupart des individus n’avaient absolument pas l’idée que les enfants avaient besoin d’une alimentation différente, ou qu’ils souhaitaient manger autre chose. Et il était très difficile, d’un point de vue pratique, de préparer des repas séparés. Il n’y avait pas de réfrigérateurs, ni d’aliments industriels transformés pouvant se conserver longtemps. Même dans les familles qui mangeaient à leur faim, les réserves domestiques étaient essentiellement composées de denrées non prêtes à consommer immédiatement. Donc, même si un enfant disait : « Je n’ai pas envie de manger ça », pour la plupart des parents, ce repas-là était la seule nourriture disponible. Par ailleurs, les enfants grignotaient très peu entre les repas. Là encore, pour des raisons pratiques. Manger entre les repas était aussi perçu comme mal élevé.
Enfin, les enfants se dépensaient énormément. Ils jouaient dehors, participaient aux tâches ménagères, parcouraient de plus longues distances à pied. Ils brûlaient beaucoup plus de calories. Cela valait même pour les milieux aisés. Il n’existait donc pas cette idée, en vogue aujourd’hui, du moins aux Etats-Unis, selon laquelle les enfants seraient naturellement difficiles à table. C’était même souvent l’inverse : les enfants étaient perçus comme gourmands, curieux, avides de goûter à toutes sortes de choses.
Vous affirmez que les enfants adoraient les fruits. Cela risque d’en étonner plus d’un…
Oui, tout comme les légumes, ils les dévoraient, non pas parce qu’un nutritionniste le leur disait, mais parce qu’ils les aimaient. Ils voyaient les fruits comme une forme de dessert. Les fruits frais étaient tout simplement délicieux, et il n’existait pas encore les aliments hyperappétissants et sucrés d’aujourd’hui auxquels les comparer, comme les barres de céréales. Puis certaines personnes ont commencé à se poser des questions à ce sujet. Au XIXe siècle, la mortalité infantile était très élevée. Aux Etats-Unis, environ un quart, parfois un cinquième, des enfants mourait, principalement à cause de maladies et d’épidémies, mais aussi parfois d’intoxications alimentaires ou d’autres problèmes. Les fruits crus, surtout lorsqu’ils n’étaient pas mûrs, ont été jugés dangereux pour les plus jeunes ; on pensait qu’ils pouvaient provoquer des maladies, voire des décès. En réalité, ceci était surtout lié à l’absence de réfrigération : les aliments périssables restaient longtemps à température ambiante, favorisant les infections. Mais on ne connaissait pas encore vraiment le rôle des germes, ni des bactéries.
Certaines personnes ont donc commencé à se dire : peut-être que les enfants meurent parce qu’ils mangent trop de choses différentes. Dès lors, certains ont défendu l’idée qu’ils devraient avoir une alimentation plus restreinte. On estimait qu’il fallait leur donner des aliments fades et simples, comme du porridge ou de l’avoine, non pas parce que les enfants préféraient ces goûts-là , mais parce qu’on pensait que leur organisme les digérait plus facilement.
Le pédiatre Benjamin Spock expliquait que si les parents, surtout la mère, insistaient pour que leur enfant mange certains aliments, celui-ci pouvait le vivre comme quelque chose d’oppressif
Vous montrez comment, au XXe siècle, la psychanalyse a également influencé l’éducation alimentaire. À partir de là , le refus de manger n’est plus seulement abordé comme une question de discipline ou d’appétit, mais comme un phénomène psychologique lié au développement émotionnel de l’enfant…
Oui. La sélectivité alimentaire chez les enfants fait son apparition aux Etats-Unis à partir des années 1930. On voit alors des enfants issus des classes moyennes et aisées commencer à rejeter certains aliments, hésiter davantage à manger, notamment parce qu’ils grignotent plus entre les repas. Et puis, pour la première fois, les familles de classe moyenne et aisée ont des réfrigérateurs. Elles achètent des aliments industriels, en conserve ou en boîte. Donc, lorsqu’un enfant ne veut pas manger, les parents peuvent dire : « prends plutôt des céréales », ou « je vais te réchauffer une soupe en boîte ». On commence aussi à importer des bananes, des ananas, des aliments venus du monde entier. Les enfants des milieux favorisés deviennent alors progressivement plus sélectifs sur le plan alimentaire.
Puis, dans les années 1940 et 1950, la psychologie freudienne s’est diffusée largement aux Etats-Unis et a pénétré la culture populaire. Le pédiatre Benjamin Spock, très populaire – une sorte d’équivalent de Françoise Dolto – et fortement influencé par Freud, expliquait que si les parents, surtout la mère, insistaient pour que leur enfant mange certains aliments, celui-ci pouvait le vivre comme quelque chose d’oppressif, d’autoritaire, voire de tyrannique. Selon lui, cela risquait de provoquer des blessures psychologiques. Sous l’influence de ces idées freudiennes, les parents ont commencé à avoir peur et à ne plus se sentir légitimes pour dire simplement : « Tu dois manger ce qu’il y a sur la table » Pourtant, dans tous les autres domaines, les parents continuaient à poser des limites. Si un enfant ne voulait pas mettre ses chaussures ou son pantalon, on lui disait toujours : « Tu dois t’habiller avant d’aller à l’école », ou encore « tu dois prendre un bain ».
En parallèle, on a répété aux parents que leur progéniture possède une forme de sagesse biologique naturelle : leur corps saurait instinctivement quels aliments leur convenaient. Le message était donc le suivant : « Faites confiance à l’appétit naturel des enfants. Leur instinct les guidera vers les bons aliments. Si vous les forcez à manger, vous risquez de les perturber psychologiquement, de brouiller leurs instincts naturels, de créer une relation dysfonctionnelle à la nourriture, voire de favoriser l’apparition de troubles alimentaires. Ces idées se sont profondément installées dans la culture. A bien des égards, nous vivons encore aujourd’hui avec cet héritage. Les parents ont perdu confiance.
Pourtant, vous expliquez qu’historiquement, les enfants apprenaient assez naturellement à manger ce qu’on leur servait…
Historiquement, les parents ont toujours dit : « Voici le repas. Si tu ne le manges pas, il n’y aura pas autre chose. » Pendant des centaines de milliers d’années, c’était la réalité matérielle et logistique. Les enfants apprenaient très tôt à apprécier les aliments consommés par les adultes autour d’eux. Ils arrivaient au repas avec un bon appétit. La nourriture était devant eux, et les parents leur expliquaient avec bienveillance ce qu’était le plat, pourquoi ils l’aimaient, puis ils ne proposaient rien d’autre si l’enfant refusait de manger.
Et cela reste très difficile à entendre pour beaucoup de parents aujourd’hui, parce qu’ils ont intégré ces messages psychologiques sur les dommages qu’ils pourraient causer à leurs enfants. Pourtant, un point essentiel mérite d’être rappelé : ces avertissements issus de la pensée freudienne ne reposaient pas sur des preuves scientifiques solides. Il n’existait aucune grande étude montrant que les enfants dont les parents ne proposaient pas d’alternative développaient des troubles psychologiques. Aujourd’hui, en revanche, nous disposons de données montrant que lorsqu’on ne donne aucun cadre alimentaire aux enfants, leur rapport à la nourriture peut devenir très dysfonctionnel et très sélectif. Mais malgré cela, beaucoup de parents continuent d’avoir peur.
A partir de la seconde moitié du XXe siècle, vous décrivez aussi le rôle du marketing et de la publicité dans la transformation de l’alimentation infantile.
Oui, les messages adressés aux parents selon lesquels il ne fallait surtout pas dire aux enfants quoi manger, ont représenté une opportunité immense pour le marketing et l’industrie agroalimentaire. Le nouveau discours est alors devenu : les enfants doivent choisir eux-mêmes ce qu’ils mangent, et, en tant que consommateurs, ils auraient besoin d’une catégorie d’aliments spécialement conçus pour eux.
A partir des années 1950, on assiste aux Etats-Unis à une explosion des produits alimentaires destinés spécifiquement aux enfants et commercialisés comme de la « nourriture pour enfants ». Or, ces produits sont presque toujours des aliments industriels, emballés, transformés en marques et promus à la télévision. Il ne s’agit donc généralement pas de fruits ou de légumes, mais plutôt de céréales pour le petit-déjeuner, de boissons ou de yaourts spécialement destinés aux enfants. Les emballages sont colorés, attractifs. Les produits sont souvent très sucrés, très salés, parfois très gras. Ce sont ce que l’on appelle des aliments « hautement appétissants », c’est-à -dire extrêmement faciles à aimer. Et cela repose sur des mécanismes biologiques très puissants : les êtres humains sont naturellement attirés par le sucre, le sel et le gras.
Les entreprises alimentaires sont devenues très habiles pour concevoir des produits qui combinent ces caractéristiques. Les parents ont alors constaté que certains aliments plaisent immédiatement aux enfants. Si vous donnez à des jeunes enfants des céréales très sucrées au petit-déjeuner, la plupart d’entre eux vont spontanément aimer cela dès la première fois. A l’inverse, si vous leur servez un plat de légumes au goût complexe ou amer, ils risquent de ne pas l’apprécier immédiatement. Il leur faudra parfois de nombreuses expositions avant d’apprendre à aimer ce type d’aliments.
Si on dit aux parents que « les enfants ont des instincts naturels qui leur indiquent ce dont leur corps a besoin » ou qu' »il ne faut pas dire aux enfants quoi manger », tout en leur fournissant des aliments dont ils raffolent, cela crée une tempête parfaite. Cette combinaison a contribué à faire exploser à la fois l’idée que les enfants seraient naturellement difficiles sur le plan alimentaire, et l’idée qu’il serait presque cruel de faire autre chose que de leur donner cette nourriture spécialement conçue pour eux.
La sélectivité alimentaire, l’obésité infantile et les aliments transformés vont de pair
L’évolution historique des menus enfants au restaurant est, elle aussi, révélatrice de cette sélectivité alimentaire. Les macaronis ou les fameux nuggets, aujourd’hui omniprésents, n’ont pas toujours été la norme…
Au début du XXe siècle, la plupart des établissements n’avaient pas de menus spéciaux pour les enfants. A la place, ils proposaient n’importe quel plat de la carte en demi-portion, à moitié prix. On est alors très loin de cette gamme limitée que l’on retrouve aujourd’hui partout : nuggets, hamburgers, etc.
Beaucoup de parents s’adaptent aux comportements alimentaires difficiles de leurs enfants parce qu’ils pensent que c’est ce qu’ils aiment naturellement, que c’est ce qui leur convient et ce qui leur fait plaisir. Or, selon moi, c’est précisément l’inverse : l’alimentation sélective a réduit leur plaisir alimentaire. Si nous avions une vision moins cynique, si nous croyions davantage en la capacité des enfants à aimer une plus grande diversité d’aliments, ce serait en réalité un cadeau immense que nous leur ferions. Nous leur apprendrions à apprécier une palette beaucoup plus large de goûts et de plats. Car une fois qu’ils apprennent à les aimer, cela devient de nouvelles sources de plaisir dans leur vie.
Etablissez-vous un lien entre l’essor de cette sélectivité alimentaire chez les enfants et la montée de l’obésité ? Aux Etats-Unis, plus d’un tiers des enfants sont désormais en surpoids ou obèses…
On constate qu’il y a trois phénomènes corrélés : la sélectivité alimentaire, l’obésité infantile, et les aliments transformés. Les trois vont de pair. Bien sûr, les enfants aujourd’hui sont plus sédentaires, ils ne font pas assez d’exercice et passent du temps sur leur téléphone ou des écrans. Mais nous avons aussi une vision très étroite des types d’aliments qu’ils peuvent aimer au départ. Or ceux-ci sont souvent les moins sains et les plus transformés. Ce sont eux qui contiennent le plus de sel et de sucre. Ils sont les moins riches en légumes frais, en céréales complètes, en noix et graines, toutes ces choses dont nous savons qu’elles sont bonnes pour notre corps, mais que nous considérons comme moins attrayantes pour les enfants. Là encore, le marketing a joué un rôle néfaste. On constate également qu’à travers le monde, les gens prennent moins souvent leurs repas ensemble. Dans tous les cas, aux Etats-Unis, le pourcentage d’enfants en surpoids ou obèses a quadruplé au cours des cinquante dernières années…
Vous déconstruisez les facteurs biologiques mis en avant pour expliquer la sélectivité de certains enfants en matière alimentaire…
Certains enfants, indéniablement, sont plus difficiles que d’autres. Ils ont plus de mal à aimer de nouveaux aliments, tandis que d’autres sont vraiment très curieux dès leur naissance. La néophobie est la peur de la nouveauté. De nombreuses espèces animales sont néophobes de manière brève. Elles traversent une courte période où elles ont peur des nouvelles choses. C’est aussi le cas de la plupart des humains. Mais l’histoire humaine nous montre que la plupart des gens ont surmonté la néophobie très rapidement. Quand on a faim, qu’il n’y a pas d’alternatives et que vous voyez d’autres enfants manger de nouveaux aliments, on surmonte vite sa peur. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, quand un enfant refuse un aliment, les parents se disent qu’il n’aime pas ça et qu’ils réessaieront plus tard, ce qui ne fait que renforcer la sélectivité alimentaire.
Bien sûr, si un enfant refuse vraiment quelque chose, les parents doivent se demander s’il s’agit d’une intolérance ou d’une allergie. Mais pour la grande majorité des enfants, l’histoire prouve qu’ils pourraient apprendre à aimer les mêmes aliments que leurs parents dès leur plus jeune âge.
Il y a aujourd’hui beaucoup de pression sur les parents. Quels conseils leur donneriez-vous pour se faciliter la vie tout en encourageant une alimentation plus saine pour leurs enfants ?
Les parents sont inquiets pour l’alimentation de leurs enfants. Ils veulent qu’ils soient en bonne santé, mais aussi qu’ils soient heureux. Ils se sentent déchirés par ce dilemme, d’où un grand stress chez eux. Mais les réactions positives à mon livre tendent à montrer que beaucoup réalisent aussi que nous sommes allés trop loin. Aujourd’hui, nous savons parfaitement que les céréales pour enfants transformées et colorées ne sont pas naturelles. Ce n’est pas ce que nous mangions durant des milliers d’années.
En tant que parent de trois enfants, je me suis appuyée sur des sources historiques, mais j’ai aussi tiré parti du fait que je suis un adulte du XXIe siècle disposant d’un réfrigérateur et d’un micro-onde. J’ai essayé de préserver l’appétit de mes enfants à l’heure des repas. Je leur ai donné des collations, mais en les limitant avant les repas. Je leur ai servi toujours la même chose que ce que mon mari et moi mangions, sans exception. J’étais sincèrement convaincue qu’ils pouvaient apprendre à aimer ça. Je décrivais la nourriture que nous mangions avec joie et enthousiasme. Par exemple, si un plat était épicé, je les prévenais que ça picote sur la langue et que c’est surprenant au début.
Presque toujours, ils refusaient les choses au début, par néophobie. Mais sans les forcer, je leur disais d’essayer encore, et qu’ils apprendraient à aimer. On a aussi fait des jeux, en leur offrant parfois de petites récompenses, afin de rendre ça amusant. S’ils refusaient de manger, je leur disais « ce n’est pas grave, tu n’es pas obligé, mais si tu n’as pas mangé ton repas, tu n’auras pas de dessert ni de goûter ». Je mettais leur assiette au frigo. A chaque fois, mon enfant revenait au bout d’une demi-heure et prenait quelques bouchés.
Mes enfants n’étaient pas naturellement omnivores. Mais j’avais cette confiance qui venait de mon étude de l’histoire de l’alimentation. Cela m’a beaucoup aidée. A trois ou quatre ans, ils mangeaient ainsi des choses extrêmement variées, tous les fromages français et même des escargots. Apprendre aux enfants à aimer une nourriture diversifiée est souvent décrit comme une bataille, mais cela peut être des moments très joyeux.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/les-enfants-nont-pas-toujours-ete-difficiles-a-table-leclairage-de-lhistorienne-helen-zoe-veit-73M4MBJTHJDKHJYPN73XG3LQHA/
Author : Thomas Mahler, Laurent Berbon
Publish date : 2026-05-17 15:00:00
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