Billets hors de prix, évolution du format, instauration de « pauses fraîcheur » permettant aux diffuseurs de rajouter des spots publicitaires, création d’un « half-time show » sur le modèle du Super Bowl américain… On ne compte plus les polémiques entourant la Coupe du monde de football 2026, organisée par la Fifa aux Etats-Unis, au Mexique et au Canada du 11 juin au 19 juillet. De quoi nourrir un peu plus la défiance de ceux qui dénoncent depuis des années le poids croissant de l’argent dans leur sport préféré.
Mais pour l’économiste Luc Arrondel, directeur de recherche au CNRS et chercheur à la Paris School of Economics (PSE) interrogé par L’Express, « cette critique du foot comme incarnation des dérives néolibérales mérite d’être très largement nuancée ». Le spécialiste, co-auteur avec Richard Duhautois, chercheur au CNAM, de Foot Business (Odile Jacob), paru le 27 mai, tord également le cou à certaines idées reçues sur le sport le plus populaire au monde. A commencer par l’idée selon laquelle les joueurs de foot seraient trop payés… Entretien.
L’Express : Que répondriez-vous à ceux qui perçoivent la Coupe du monde 2026 comme le symptôme des dérives d’un football moderne perverti par l’argent et la recherche effrénée du profit ?
Luc Arrondel : Il faut garder à l’esprit que la Fifa, une association à but non lucratif créée pour gérer et organiser le football à l’échelle mondiale, tire 80 % de ses ressources financières de la Coupe du monde – son évènement phare. On ne peut donc pas lui reprocher de chercher à augmenter ses profits. Mais surtout, il faut relativiser les montants en jeu. Oui, la Coupe du monde brasse énormément d’argent, mais les revenus qu’elle génère sont inférieurs à ceux d’autres grands sports collectifs, comme la NFL (la National Football League est la principale ligue professionnelle de football américain aux Etats-Unis : Ndlr) – qui rapporte plus de 20 milliards de dollars par an – ou la National Basketball Association (NBA) aux Etats-Unis, alors même que le foot reste le sport le plus populaire au monde.
Cela étant dit, il ne faut pas avoir une vision trop naïve et idyllique du rôle de la Fifa. Il existe évidemment en coulisses des dérives, des magouilles et des pratiques contestables. Il peut aussi être légitime de critiquer certaines décisions de la direction actuelle de la Fifa. A commencer par l’augmentation du nombre d’équipes, largement perçue comme une décision commerciale visant à multiplier les matchs, et donc les revenus publicitaires et les droits TV – avec une hausse prévue d’environ un milliard de dollars par rapport à la Coupe du monde 2022 au Qatar. Le débat est ouvert de savoir si ces décisions ne risquent pas, à terme, de dénaturer le football.
Faut-il y voir, comme le craignent certains observateurs, une « américanisation » du football ?
La compétition va se dérouler en grande partie aux Etats-Unis, et il est vrai que la Fifa a un peu adopté le format américain du sport-spectacle. Il y a par exemple pour la première fois dans l’histoire de la compétition un « half-time show » lors de la finale, c’est-à -dire une prestation artistique diffusée lors de la pause entre les deux mi-temps, sur le modèle du Super Bowl. On le voit également dans la billetterie, qui rompt avec le modèle plus administré des éditions précédentes et a introduit une tarification variable, où les prix peuvent évoluer selon la demande et la disponibilité des matchs. Cette logique de maximisation des revenus se rapproche de ce qui se fait dans le « soccer » américain, qui repose en grande partie sur les recettes générées les jours de match. La Fifa table ainsi sur environ neuf milliards d’euros de recettes prévisionnelles, dont trois milliards issus de la billetterie. C’est trois fois plus qu’à la Coupe du monde 2022 au Qatar.
Beaucoup de fans se sont indignés des prix de certains billets, et ont accusé la Fifa de se détourner de ses racines populaires et accessibles à tous. Qu’en pensez-vous ?
Le chiffre d’affaires du foot reste relativement limité si on le compare à celui de grandes multinationales.
Je ne suis vraiment pas d’accord avec cette idée. Le foot-business a toujours existé, depuis les origines de ce sport. Au départ, c’était même une pratique aristocratique, exercée par des personnes qui n’avaient pas besoin d’être rémunérées. La situation a changé au moment où les ouvriers se sont mis à pratiquer ce sport, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Il fallait les payer car ils n’avaient pas les moyens de ne plus travailler pour jouer. Le football professionnel est donc né de la popularisation de sa pratique. Le terme de « foot-business » est d’ailleurs apparu très tôt, au début du XXe siècle, dans la bouche de William McGregor (drapier écossais, fondateur de la Football League et président du club anglais Aston Villa : Ndlr).
Certes, il n’y avait pas autant d’argent à l’époque. Aujourd’hui, le foot engendre des sommes beaucoup plus importantes. Mais c’est avant tout en raison de son succès ! En revanche, si le foot génère une activité considérable, il ne capte pas nécessairement l’ensemble des bénéfices économiques qu’il produit. Alors même que c’est le sport le plus populaire au monde, son chiffre d’affaires, au niveau des clubs et des fédérations, reste relativement limité si on le compare à celui de grandes multinationales. On parle de neuf milliards de dollars pour la Coupe du monde, ou d’environ treize milliards pour le budget de la Fifa sur quatre ans. A titre de comparaison, une multinationale comme Nike génère près de cinquante milliards de dollars par an.
Dans votre livre, vous vous attaquez à un autre cliché, qui voudrait que le foot moderne soit une « bulle financière »…
Quand les gens parlent de « bulle » dans le football, ils pensent généralement à la très forte croissance des chiffres d’affaires, notamment des droits de retransmission, ainsi qu’à l’augmentation continue des salaires et des montants des transferts des stars mondiales. Mais c’est une vision complètement déformée de la réalité, parce que l’immense majorité des joueurs de foot ne gagnent pas autant d’argent que les superstars. Sur le marché européen des transferts, environ un tiers seulement sont payants, tandis que les deux tiers restants concernent des joueurs dont le contrat est arrivé à terme, et qui sont donc libres de s’engager ailleurs sans que leur club d’origine ne perçoive d’indemnité de transfert. De plus, la majorité des transferts pécuniaires sont loin d’atteindre les sommes astronomiques qui font la une de la presse.
Et même si l’on s’attarde sur les transferts de certaines superstars comme Neymar et Kylian Mbappé au Paris Saint-Germain en 2017, on est loin de la « bulle » que certains ont pu décrire. En économie, une bulle désigne une situation dans laquelle la valeur d’un actif dépasse la somme de ses revenus futurs attendus. Mais dans le foot, il ne s’agit pas à proprement parler d’une bulle, car l’augmentation des prix de transfert a suivi celle des revenus, essentiellement captés par les joueurs.
Reste que pour beaucoup, l’écart de salaire entre un Kylian Mbappé et un pompier ou une infirmière peut sembler indécent…
Cette critique du football comme incarnation des dérives néolibérales mérite d’être très largement nuancée. Cela peut paraître paradoxal, mais dans l’économie du foot, ce sont les travailleurs – en l’occurrence ici les joueurs – qui captent l’essentiel de la valeur créée, soit environ 70 % des revenus en Europe. Les clubs dégagent quant à eux très peu de profits. D’une certaine manière, l’économie du foot s’apparente plus à une économie marxiste qu’à une économie libérale, où ce sont en général les détenteurs du capital qui captent la plus-value. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas de fortes inégalités entre les joueurs. Mais en masse globale, le fonctionnement est assez éloigné du modèle capitaliste classique. Le contraste est également frappant avec le modèle sportif américain. Aux Etats-Unis, l’économie du sport ressemble presque à une utopie socialiste : elle est très régulée, centralisée et planifiée. Les salaires sont encadrés par un « salary cap » (plafond salarial imposé à l’ensemble des franchises afin de limiter les inégalités sportives entre les clubs : Ndlr), les effectifs sont régulés et les joueurs talentueux redistribués chaque année entre les équipes.
Par ailleurs, on peut certes juger indécent que Kylian Mbappé ou d’autres touchent des rémunérations aussi élevées. Mais ce phénomène n’est pas propre au football, on le retrouve dans le cinéma, la musique ou d’autres industries culturelles, voire le trading. C’est ce que les économistes appellent « l’effet superstar », ou « effet Pavarotti », lorsqu’un léger surplus de talent entraîne une hausse considérable de la rémunération. L’idée est assez simple : dans certains marchés, le gagnant capte presque toute la rente. Par exemple, le chanteur d’opéra italien Luciano Pavarotti vendait plus de disques parce qu’il était perçu comme légèrement plus doué que les autres, et ce petit écart de talent produisait un immense écart de revenus. Dans le foot, il n’y a qu’une petite poignée de joueurs capables de faire basculer un match, de marquer un but ou de faire le bon geste au bon moment, dans une grande compétition. Donc les clubs se l’arrachent et sont prêts à payer très cher pour les avoir.
Sur le plan moral comme économique, ces rémunérations exceptionnelles peuvent se justifier.
Cela ne règle pas la question de la moralité de telles inégalités…
Le philosophe John Rawls expliquait qu’une inégalité peut être jugée légitime si elle provient d’une activité ouverte à tous et si ses effets bénéficient largement à la société. Le football répond en partie à ces deux critères : c’est une pratique accessible à tous, et lorsqu’un joueur comme Mbappé permet à son pays de gagner une Coupe du monde, il produit un bien-être collectif considérable. Sur le plan économique aussi, ces rémunérations exceptionnelles sont justifiées par le fait qu’ils rapportent beaucoup d’argent aux clubs. Au-delà des maillots vendus, recruter un joueur du calibre de Mbappé peut permettre de renégocier à la hausse des contrats de sponsoring, de gagner plus d’argent en allant plus loin dans certaines compétitions, etc.
Pour cette Coupe du monde, l’Equipe de France est l’un des favoris. Depuis le début des années 2000, elle est certainement la nation la plus performante dans le football mondial, avec six participations à une finale de Coupe du monde ou d’Euro depuis 1998, et trois victoires. Le pays produit aussi un nombre impressionnant de joueurs de qualité. Comment expliquer, dès lors, les faibles performances sportives et économiques de la Ligue 1 – exception faite du PSG – comparé aux autres championnats du « Big Five » européen ?
Tous les championnats européens ne reposent pas sur le même modèle économique. La « Premier League » anglaise domine largement le paysage et génère des revenus considérables. Son activité courante est largement excédentaire, ce qui permet aux équipes de dépenser massivement sur le marché des transferts et d’attirer les meilleurs joueurs du monde. La situation française est très différente. La Ligue 1 affiche un déficit sur ses activités courantes, qui s’explique par un déficit structurel de revenus, avec des droits de retransmission plus faibles, une billetterie moins lucrative et des recettes commerciales moins importantes. L’écart est considérable : la « Premier League » réalise un chiffre d’affaires de plus de 7 milliards d’euros, contre environ 2 à 2,5 milliards pour le foot professionnel français. Depuis les années 1990 et le début de ce que l’on qualifie de « Trente Glorieuses » du foot, ces écarts entre ligues n’ont cessé de se creuser.
Le football français a cherché à compenser cette faiblesse en faisant de la formation son principal avantage comparatif, et en misant sur la production et l’exportation de talents. Notre pays est aujourd’hui, avec le Brésil, l’un des principaux exportateurs de joueurs au monde. Mais cette réussite a un revers : la Ligue 1 peine à retenir ses meilleurs joueurs et voit son attractivité diminuer. En misant sur la formation et l’exportation de talents, le foot français a préservé son équilibre économique au prix d’un affaiblissement relatif de son championnat.
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Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-06-12 14:00:00
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