C’est un projet qui, face à la sinistrose et la déploration générale, devrait ravir les libéraux lassés des discours déclinistes. Avec la revue Civilisation, Laetitia Strauch-Bonart, directrice de la rédaction et ex-rédactrice en chef du service Idées de L’Express ne veut pas se contenter de critiquer, mais proposer des solutions concrètes pour « réveiller le monde libre ». A l’occasion du lancement du titre, l’essayiste en profite pour diagnostiquer la situation du libéralisme en France, des dissensions pouvant compromettre l’émergence d’un parti susceptible de peser dans la future élection présidentielle au bilan d’Emmanuel Macron. Elle décrit aussi sa vision des mesures à prendre d’urgence en France, avec une promesse : « nous ne serons pas une Pravda libérale ». Entretien.
L’Express : Le libéralisme est-il suffisamment représenté politiquement en France ?
Laetitia Strauch-Bonart : Dans les partis d’aujourd’hui, on peut identifier quelques figures libérales : David Lisnard, qui a récemment quitté les Républicains, Christelle Morançais chez Horizons, Guillaume Kasbarian chez Renaissance… On retrouve aussi des niches libérales dans le monde des idées. Mais il manque un large mouvement qui en ferait son objectif premier.
Nous lançons Civilisation car nous pensons qu’il y a de la place pour une revue qui, par des articles longs abordant les sujets en profondeur, ne se contente pas de critiquer, mais propose aussi des solutions. Nous ne supportons plus la déploration générale, et cette idée, très présente à droite, que tout s’effondre et qu’il n’y a rien à faire. Nous aimerions montrer que tout n’est pas perdu, et que l’on peut – on doit même – se retrousser les manches.
Quelles seraient des mesures libérales, selon vous, à prendre d’urgence en France ?
Dans chaque numéro, nous allons nous concentrer sur un grand sujet. Le premier, qui sortira en septembre, sera consacré à l’État. Nous ne nous contenterons pas d’y proposer des idées concrètes de réforme, nous montrerons à quoi pourrait ressembler, selon nous, l’Etat au XXIè siècle. Quelques exemples : l’idée de “concurrencer l’administration de l’intérieur” nous semble très intéressante. Quand une administration est devenue trop inefficace, il peut être judicieux, au lieu de tenter la énième réforme, de fonder une administration parallèle à celle-ci afin de tester de nouvelles façons de rendre le même service public. Le but est que cette seconde organisation, plus adéquate, finisse par remplacer la première. C’est une façon de prendre le problème à la racine. Pour employer une analogie, quand la Chine communiste s’est convertie au capitalisme sous Deng Xiaoping, elle a commencé par instituer des zones économiques spéciales, comme Shenzhen. En France, on pourrait ainsi sélectionner des écoles pour tester certains modèles pédagogiques, en parallèle de l’éducation nationale : par exemple l’autonomie des établissements, dont on sait, d’après les exemples étrangers, qu’elle permet souvent à une école, dont le directeur est rendu responsable, de mieux remplir sa mission. Le “budget base zéro” représente une autre piste. Au lieu que les mêmes budgets publics soient reconduits chaque année, il serait plus pertinent de repenser chaque dépense et se demander à quoi l’État doit consacrer de l’argent, et pour quel montant.
Le point commun de ces exemples, c’est qu’il s’agit de remettre au centre de la réflexion la finalité de l’action publique, ce qu’on a cessé de faire depuis quelques décennies. Au-delà de la seule action publique, nous voulons poser la question des ressources que la société met en commun. Dans ce domaine, le sujet des retraites est crucial. L’iniquité entre générations est aujourd’hui trop forte, avec un vrai déséquilibre dans notre contrat social. Les générations futures, celles qui ne sont pas encore nées, n’y sont de fait pas incluses. Nous proposerons, dans notre premier numéro, des pistes concrètes pour la refonte du système par répartition et l’introduction d’une part de capitalisation.
Cependant, différents courants philosophiques coexistent chez les libéraux. Certains veulent réformer l’État de fond en comble, d’autres défendent un rôle stratégique de la puissance publique pour les questions technologiques, notamment l’intelligence artificielle, en raison des investissements considérables qui y sont nécessaires et des enjeux géopolitiques du secteur. Cela ne signifie pas que l’administration doive décider de tout ce qu’il faut faire, mais que l’État peut donner des directions. Civilisation fera vivre ce dialogue entre deux visions du rôle de l’Etat.
Il y a énormément de dissensions au sein des libéraux sur l’immigration, la drogue ou une figure clivante comme Javier Milei. Certains sont très progressistes, d’autres bien plus conservateurs… S’ils n’arrivent même pas à s’entendre entre eux, comment pourraient-ils former un parti ?
En politique, hélas, les libéraux ne sont pas encore assez nombreux pour constituer une minorité qui pèse. Et même s’ils l’étaient, les dissensions qui existent entre eux sont fortes. Cela devrait pourtant être le rôle de la droite que d’intégrer ce courant. Si la droite française faisait comme celles d’autres pays, à l’image du Royaume-Uni depuis deux siècles – moins aujourd’hui, car les Tories britanniques sont menacés par Reform -, elle marcherait sur deux jambes : l’une libérale, l’autre conservatrice. Et elle chercherait des compromis en permanence entre ces deux familles. Mais pour bien des raisons, cette configuration, dans notre pays, fait défaut. Aujourd’hui, c’est pire que jamais. Aucun parti ne fait de la liberté un vrai programme, et chaque “libéral” auto-proclamé représente sa propre chapelle. C’est le “narcissisme des petites différences”. Les étatistes – socialistes, écologistes, LFI -, eux, savent s’allier lorsque c’est nécessaire. Civilisation veut contrer cette malédiction : montrer que les libéraux peuvent ne pas être d’accord sur tout, mais s’entendre sur l’essentiel.
Nous ne serons pas une Pravda libérale.
Et qu’est-ce que l’essentiel ?
A mon sens, la défense de la liberté économique passe aujourd’hui bien avant la question de savoir s’il faut dépénaliser le cannabis ou légaliser la gestation pour autrui ! Je sais que certains libéraux ne seront pas d’accord avec moi. Mais si nous voulons sortir de l’opposition, il faut mettre les divergences secondaires de côté pour convaincre plus largement.
D’un autre côté, il faut aussi faire vivre ces différences. Nous ne serons pas une Pravda libérale, il y aura de la place pour différentes sensibilités. Des désaccords persisteront entre nous, notamment sur les questions de politique industrielle, de sécurité et d’immigration, et de société.
Vous avez cité le nom du maire de Cannes David Lisnard. Certains lui reprochent de se rapprocher de l’extrême droite, et notamment de son voisin Éric Ciotti, pour des raisons électoralistes…
Je pense qu’on peut parfaitement défendre en même temps la sécurité et la liberté. Aujourd’hui, beaucoup de libéraux sont d’accord pour dire qu’il n’y a pas de liberté sans sécurité, et que l’usage de la contrainte est indispensable pour préserver une société libre. La sécurité est importante, parce qu’elle permet aux personnes de vivre dans une certaine tranquillité, de ne pas avoir peur, et donc de jouir pleinement de leurs libertés. Je ne vois pas ici de contradiction insurmontable, tant que les droits fondamentaux des personnes et la séparation des pouvoirs sont respectés.
Un candidat libéral a-t-il une chance de se présenter à l’élection présidentielle qui se profile ?
Je préfère parler de “candidat de la liberté” plus que de “candidat libéral”. C’est plus parlant et concret. Quand on se présente comme libéral, beaucoup de gens pensent immédiatement à l’Union européenne, qu’ils identifient à tort au règne sans partage du “marché”. A tort, car beaucoup de libéraux considèrent que l’UE, par son usage intensif de la norme, a en réalité bafoué beaucoup de nos libertés ! En revanche, beaucoup de gens se rendent compte aujourd’hui qu’il y a un manque criant et concret de liberté dans notre pays.
Les Français paient beaucoup d’impôts, ce qui réduit leur liberté d’agir, d’investir et d’entreprendre, mais, dans le même temps, la France est plus endettée que jamais, l’économie stagne, et l’Etat se montre largement impuissant. C’est pourquoi, de façon très légitime, ils s’interrogent sur le sens de leurs sacrifices. Ensuite, ils subissent les lenteurs et absurdités de la bureaucratie et de la norme. Tout ce que nous mettons en commun, dont l’Etat devrait être le bon gestionnaire, devrait servir le pays et ses citoyens. Ce n’est plus le cas, c’est même le contraire : c’est nous qui, désormais, servons la machine de l’Etat.
Mais la liberté économique n’est qu’une manifestation d’un principe que nous défendons dans tous les domaines, notamment politique et civil. Préserver la liberté, pour nous, c’est défendre à la fois la dignité de la personne humaine, la vitalité de la société civile, et les conditions de la prospérité commune.
En ce qui concerne l’élection présidentielle, j’espère donc que nous pourrons peser sur la conversation générale en imposant ce nécessaire débat.
La situation des finances publiques ne semble toujours pas être le sujet de préoccupation numéro un en France…
Ce qui est étrange, en France, c’est qu’on ne va jamais assez mal pour que de vraies réformes se produisent. Au Royaume-Uni, quelqu’un comme Margaret Thatcher a pu émerger parce que le FMI a dû intervenir lors de la crise monétaire de 1976. En Suède, les réformes ont suivi l’explosion de l’inflation dans les années 1980. Mais la France possède tellement d’amortisseurs de toutes sortes qu’on pense toujours qu’il n’y a aucune urgence. On ne voit donc pas la nécessité d’agir – à tort. Alors qu’il faudrait prendre les devants.
Mais je vous rassure, l’Etat n’est pas le seul sujet qui nous intéresse ! Un autre thème important selon nous, ce sont les changements technologiques suscités par l’IA. Cela devrait être un sujet politique majeur. L’IA n’est pas l’apocalypse qu’annoncent certains, mais elle pose de nombreuses questions.
Emmanuel Macron a-t-il déçu les libéraux ?
Je ne crois pas que, même au début du macronisme, le président ait revendiqué le terme de « libéral ». Il est apparu assez vite qu’Emmanuel Macron restait un haut fonctionnaire. Pour moi, le macronisme est une incarnation du paternalisme d’Etat, cette idée que les experts étatiques savent mieux que les gens ordinaires, et donc que c’est à eux d’organiser la société. C’est une vieille tradition dans notre pays. Le libéralisme français tend malheureusement à être un libéralisme par le haut – et en ce sens, oui, Macron est l’un de ses avatars. Je défends à l’inverse un libéralisme issu du bas, « bottom up ». Je pars du principe que les gens ne sont pas irrationnels, et qu’aujourd’hui, leur exigence de liberté, qui consiste tout simplement à reprendre le contrôle de leur vie, doit être prise au sérieux.
Cela dit, sur le plan économique, le début du mandat d’Emmanuel Macron a été l’occasion de véritables réformes. Les milieux économiques ont d’abord été satisfaits. Il faut le reconnaître. Sur le plan international, il y a eu des ratages et un manque de cohérence. Mais le président a défendu l’Ukraine. C’est d’ailleurs l’une de nos lignes rouges. On ne peut pas être libéral et prendre le parti de la Russie contre l’Ukraine. C’est une évidence. Quand, il y a un an, je me suis exprimée au Sommet des libertés au Casino de Paris, je me suis fait huer parce que j’expliquais que, quand on est de droite, il faut soutenir l’Ukraine, une nation agressée – la droite n’est-elle pas supposée défendre la nation ?
Civilisation ne tolérera aucune ambiguïté sur ce point. Ainsi, dans notre premier numéro, un article fera le portrait d’une pilote de drones de l’armée ukrainienne. Partout dans le monde, des dissidents paient le prix fort pour leur défense de la liberté. Il faut les célébrer, et ce sera une bonne partie de notre mission.
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Author : Thomas Mahler, Alix L’Hospital
Publish date : 2026-06-13 15:00:00
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