La santé mentale a été déclarée grande cause nationale en 2025, puis reconduite en 2026. Cette décision traduit une prise de conscience bienvenue. Les arrêts de travail liés aux troubles psychiques explosent, le burn-out se banalise et le désengagement progresse. Pourtant, une question demeure : la France aborde-t-elle réellement le problème de la bonne manière ?
Des chiffres préoccupants
Selon le Baromètre absentéisme privé 2025 de WTW, réalisé auprès de près de 2 000 entreprises représentant plus de 430 000 salariés, les risques psychosociaux représentent désormais 36 % des arrêts de travail de longue durée, contre 32 % un an plus tôt, ce qui en fait la première cause des arrêts longs. Les arrêts de plus de trois mois représentent 57 % de l’ensemble des journées d’absence, contre 48 % il y a seulement cinq ans. Plus inquiétant encore, selon le Baromètre Qualisocial et Ipsos, 37 % des salariés estiment que leur travail met leur santé mentale en danger, une proportion qui atteint 47 % chez les moins de 35 ans. Selon l’étude OpinionWay pour Empreinte Humaine, près d’un salarié sur quatre déclare être en mauvaise santé mentale et le taux de burn-out a doublé depuis 2020.
En France, la santé mentale au travail reste largement pensée sous un angle individuel. Lorsque les salariés vont mal, les entreprises mettent en place des cellules d’écoute, des formations à la gestion du stress, des numéros d’assistance ou des ateliers de bien-être. Ces dispositifs sont utiles, parfois indispensables, mais ils interviennent souvent une fois que le mal est installé. Nous faisons face à une crise silencieuse. Une crise humaine, bien sûr. Mais aussi une crise économique. Nous continuons à soigner les symptômes davantage que les causes. C’est précisément là que l’expérience suédoise mérite notre attention.
Une approche proactive
Selon l’OCDE, l’OMS et Eurostat, la Suède figure parmi les pays européens les plus avancés en matière de qualité de vie au travail et de prévention des risques psychosociaux. Cette position se traduit concrètement dans les pratiques des entreprises : selon l’enquête Esener de l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail (EU-Osha), la Suède est l’un des pays européens qui réalisent le plus systématiquement des évaluations des risques professionnels. Ces évaluations portent à la fois sur la sécurité physique, les facteurs psychosociaux et les dimensions organisationnelles du travail, contribuant ainsi à prévenir le stress, les troubles psychiques et l’épuisement. Cette approche proactive montre comment la prévention intégrée à l’organisation du travail peut devenir un levier efficace pour protéger la santé mentale et favoriser le bien-être au travail.
Lorsque je suis arrivé chez Ericsson, en Suède, il y a une trentaine d’années, mon manager est venu me voir tous les matins pendant plusieurs semaines avec une seule question : « Hervé, es-tu heureux ? As-tu tout ce qu’il te faut pour bien travailler ? » En bon Français, j’ai d’abord cru à une plaisanterie. A l’inverse, la question posée en France est souvent : « Comment aider les salariés à mieux supporter le travail ? ». En Suède, elle devient : « Comment organiser le travail pour que les salariés soient heureux au travail, donc engagés et, par conséquent, efficaces ? ».
Réduire le travail sans valeur ajoutée
Les Suédois considèrent que la santé mentale est d’abord une question d’organisation du travail. Les leviers présentés ci-dessous sont issus d’une synthèse des travaux menés par la Swedish Work Environment Authority (Arbetsmiljöverket) et le Karolinska Institutet, deux institutions de référence en Suède en matière de santé au travail et de prévention des risques psychosociaux.
Le premier levier concerne l’environnement de travail. Les espaces, l’ergonomie, la qualité des équipements ou encore les outils numériques sont pensés pour limiter la fatigue physique et mentale. Chez Ikea par exemple, les espaces de travail sont conçus pour favoriser la lumière naturelle, la convivialité et les échanges informels.
Enfin, la Suède a saisi très tôt l’importance d’investir dans le bien-être au travail, en développant des programmes complets de santé et de prévention, incluant conseils nutritionnels, remise en forme, gestion du stress et soutien à la santé mentale. La santé des salariés y est considérée comme un véritable investissement stratégique : Spotify offre un soutien psychologique 24/7 aux salariés et à leurs familles, intégré aux avantages sociaux.
La culture d’entreprise constitue un troisième facteur déterminant. Les organisations suédoises cherchent à développer un fort sentiment d’appartenance en donnant du sens au travail, en encourageant la coopération et en favorisant des relations de confiance. De plus, la culture collaborative est solidement inscrite en Suède. Le fika, rituel social profondément ancré en Suède, offre un véritable temps d’arrêt pour partager, échanger et renforcer les liens au sein des équipes.
Le développement des compétences et des carrières constitue un autre pilier du modèle suédois. La formation continue y est considérée comme un investissement stratégique, étroitement lié aux besoins réels des entreprises. Les organisations offrent également des parcours professionnels clairs, répondant aux attentes des jeunes générations en matière d’évolution et de mobilité. Cette politique contribue à une meilleure fidélisation des talents, avec un taux de rotation du personnel sensiblement plus faible en Suède (environ 7 %) qu’en France (près de 15 %).
Le leadership joue également un rôle essentiel. Le manager n’est pas seulement responsable des résultats ; il est garant de la qualité de l’environnement de travail. Son rôle consiste à clarifier les priorités, développer les compétences, favoriser l’autonomie, accompagner les équipes et créer un climat de sécurité psychologique. Ensuite, les entreprises suédoises accordent une attention particulière à la qualité de l’organisation du travail. Elles cherchent à réduire le travail sans valeur ajoutée, les réunions excessives, tâches redondantes afin de préserver l’énergie mentale des équipes. Pour finir, elles encouragent une culture de l’innovation où chaque collaborateur est invité à proposer des idées, expérimenter et contribuer à l’amélioration continue. En donnant davantage d’autonomie et de pouvoir d’agir aux salariés, cette démarche renforce simultanément l’engagement, la créativité et la santé mentale.
Agir sur les causes et les symptômes
La Suède figure parmi les pays européens les plus innovants, affiche des niveaux d’engagement des salariés particulièrement élevés et demeure l’un des écosystèmes entrepreneuriaux les plus dynamiques au monde. Les enquêtes de l’Agence suédoise pour l’environnement de travail montrent que près de neuf salariés sur dix considèrent leur travail comme porteur de sens. Ce modèle a une répercussion positive sur la santé mentale au travail. Là -bas, 84 % des salariés estiment que leur travail est intéressant et stimulant, et 89 % le jugent porteur de sens, selon le rapport 2024 de cet organisme.
Performance économique et santé mentale ne s’opposent donc pas. Elles se renforcent mutuellement. Le Plan Santé au Travail 2026-2030 ouvre une fenêtre d’opportunité. En renforçant les exigences de prévention, il invite les entreprises à dépasser une logique de réparation pour construire une véritable stratégie de prévention. En matière de santé mentale au travail, la Suède ne nous donne pas une leçon. Elle nous tend un miroir.AÀ nous de décider si nous voulons continuer à réparer les conséquences ou commencer enfin à agir sur les causes. La santé mentale et la qualité de vie au travail ne sont plus seulement des enjeux RH. Elles deviennent des leviers stratégiques d’engagement, d’attractivité et de performance durable.
L’expérience suédoise montre qu’une autre voie est possible : intégrer la santé mentale au cÅ“ur de l’organisation du travail, grâce à la prévention des risques psychosociaux, à un management centré sur l’humain et à un équilibre assumé entre performance et conditions de travail. Pour les entreprises françaises, le défi est clair : agir sur les causes organisationnelles du mal-être, et pas seulement sur ses symptômes.
*Hervé de Villers est l’auteur de L’efficacité Viking : Inspirez-vous du modèle suédois pour votre entreprise (Gereso, 2024). Ancien cadre chez Ericsson en Suède et Nokia, il accompagne aujourd’hui les entreprises dans la transformation de leurs pratiques managériales.
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Publish date : 2026-07-23 06:45:00
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