La prospérité tient parfois à un simple bras de mer. Après avoir vécu une longue phase de prospérité grâce au commerce maritime, l’Opep redécouvre dans la douleur, la valeur de certains nÅ“uds stratégiques. Les Houthis du Yémen, alliés de l’Iran, ont annoncé le 20 juillet dernier, un blocus naval visant l’Arabie saoudite, le long de la mer Rouge. Un nouveau coup dur pour le royaume pétrolier, qui comptait sur cette route pour écouler son or noir en pleine crise du détroit d’Ormuz, et pour le cartel. Jamais celui-ci n’a paru aussi affaibli, aussi ballotté par l’actualité internationale. « L’Opep a clairement perdu ses superpouvoirs », confirme Tatiana Mitrova, chercheuse au Center on Global Energy Policy de la Columbia University.
Certes, les manuels d’histoire se souviennent encore de son tour de force du 17 octobre 1973. A l’époque, les sept pays membres annonçaient un embargo pétrolier contre les États-Unis, le Canada, le Japon, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, en représailles à leur soutien à Israël pendant la guerre du Kippour. Dans la foulée, le prix du baril quadruplait. Aux États-Unis, les files de voitures qui s’étiraient devant les stations-service obligeaient Richard Nixon à imposer une limitation de vitesse nationale à 55 miles par heure. En Europe, plusieurs gouvernements européens interdisaient la circulation automobile le dimanche. Le début d’une longue stagflation.
Une hémorragie de départs
Mais cinquante-trois ans plus tard, un constat s’impose : l’Opep n’a plus autant de prise sur le marché. Reflet de la crise que traverse le cartel, ses membres claquent la porte les uns après les autres. Le Qatar est parti en 2018, l’Équateur en 2020, l’Angola a suivi en 2024, et les Émirats arabes unis ont formellement quitté l’organisation le 1er mai 2026, après près de soixante ans d’appartenance. Quatre départs en huit ans : l’institution n’avait jamais connu pareille hécatombe. « L’Opep d’aujourd’hui n’est plus un club de producteurs aux intérêts alignés ; c’est une coalition disparate de pays aux structures de coûts et aux besoins budgétaires radicalement différents », explique Felipe Germini, dirigeant de Germini Energy, un courtier spécialisé sur les produits pétroliers. L’expert a fait ses calculs : l’Arabie saoudite a besoin d’un baril à environ 82 dollars pour équilibrer son budget ; l’Irak vise les 97 dollars ; le Nigeria, plus de 120 dollars. Impossible de satisfaire tout le monde.
Pendant longtemps, l’Arabie saoudite a réussi à colmater les brèches. « Lorsque certains membres s’affranchissaient de leurs quotas, Riyad brandissait la menace d’ouvrir grand les vannes pour faire effondrer les prix, rappelle Ben Cahill, directeur de l’analyse des marchés énergétiques à l’Université du Texas, à Austin. Mais aujourd’hui, face à l’érosion continue des parts de marché de l’Opep, cette arme a perdu de son efficacité ». La chute est impressionnante : la part de l’Opep dans la production mondiale de pétrole, qui dépassait 50 % au début des années 1970, s’établit aujourd’hui autour de 26 %, selon Pickering Energy Partners. « Dans ce contexte, quitter l’Opep n’est plus un tabou : c’est devenu un instrument de pression dans les négociations internes », précise Tatiana Mitrova. Au point que certains se demandent qui, après les Emirats, sera le prochain à quitter le navire.
Essor des producteurs hors cartel
« La fracture est aussi géopolitique, rappelle l’économiste Michel Santi. Abu Dhabi et l’Arabie saoudite ne parlent plus le même langage. La coalition a implosé à fin décembre, lorsque Riyad a bombardé ce qu’il a décrit comme une cargaison d’armes destinée à des séparatistes soutenus par les Emirats. La guerre en Iran, démarrée en mars 2026 a scellé la rupture, Abu Dhabi estimant que le cartel n’offrait ni protection militaire ni liberté économique ».
Chaque jour de guerre supplémentaire ajoute aux difficultés. Avec la fermeture du détroit, l’Irak et le Koweït, sans façade maritime alternative, ont vu leurs livraisons s’effondrer. L’Arabie saoudite et les Émirats, dotés d’oléoducs, ont mieux résisté, jusqu’à l’annonce du blocage maritime par les Houthis. La fermeture totale du détroit de Bab el-Mandeb, qui sépare le Yemen de Djibouti, réduirait l’approvisionnement mondial en pétrole de 7 %, diminuant fortement les exportations saoudiennes.
Sur le continent américain, les pays concurrents se frottent les mains. Selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA), la croissance de la production mondiale de pétrole est aujourd’hui portée presque exclusivement par des pays extérieurs au cartel : environ 1,8 million de barils par jour de croissance supplémentaire attendue cette année, contre une contribution quasi nulle de l’Opep elle-même. Cette croissance reste tirée par un groupe restreint de pays — les États-Unis, le Canada, le Guyana et le Brésil — qui n’obéissent à aucun système de quota et n’ont aucun intérêt à en adopter un. « L’Opep n’a pas su enrayer la montée en puissance du gaz de schiste américain », analyse Felipe Germini. La fracturation hydraulique et le forage horizontal ont rendu économiquement exploitables des formations rocheuses jusque-là considérées comme non rentables. Le cartel a bien tenté de réagir. En 2016, face à la croissance rapide de ce nouvel adversaire, l’Arabie saoudite avait choisi d’inonder le marché, provoquant un effondrement volontaire des prix (de plus de 100 dollars à moins de 30). L’objectif était clair : tester si la filière du schiste pouvait survivre. Mais cette stratégie, qui avait fonctionné contre des concurrents antérieurs, s’est révélée inefficace : l’industrie américaine a réduit ses coûts, puis elle est repartie de plus belle, contribuant depuis à l’affaiblissement de l’Opep.
Quotas de la discorde
Au pied du mur, l’organisation cherche la parade. Comment retrouver son poids d’antan ? Recruter de nouveaux membres s’apparente à un véritable casse-tête. « Le Qatar s’est retiré en 2019, l’Équateur en 2020, l’Angola en 2024, et aucun d’entre eux n’en a payé le prix de manière visible », note Felipe Germini. A l’inverse, le départ émirati récent a rappelé le coût parfois très élevé de l’adhésion au club. Avant de claquer la porte, le taux d’utilisation des capacités des Émirats arabes unis s’élevait à seulement 66 % en 2025, alors que ceux de l’Arabie saoudite et le Koweït, s’élevaient respectivement à 77 % et 84 %.
Le Brésil l’a bien compris. En 2025, il a annoncé son adhésion à la Charte de coopération de l’Opep+ [la coalition réunissant les membres de l’Opep et dix autres pays, NDLR], mais sans conditions contraignantes. Et il n’ira probablement pas plus loin. « Nous ne ferons jamais partie d’une organisation qui imposerait des quotas de production au Brésil », martelait le patron du géant national Petrobras en 2023. Les autres puissances pétrolières montantes, telles que le Guyana, sont toutes sur la même ligne. « Les producteurs que l’Opep souhaiterait le plus attirer sont précisément ceux dont la production est en expansion et qui ne manifestent guère d’intérêt pour les limites de production. L’Opep s’élargira, le cas échéant, par le biais de cadres de coopération plus souples (tels que le statut d’observateur ou la Charte de coopération) plutôt que par l’adhésion d’un grand nombre de nouveaux membres à part entière », estime Tatiana Mitrova.
Une échéance décisive approche : dès 2027, certains membres se verront attribuer de nouveaux quotas de production davantage alignés sur leurs capacités respectives. Or « ces négociations s’annoncent critiques, en particulier pour l’Irak et le Kazakhstan, qui vont pousser pour exploiter leurs fortes capacités excédentaires », rappelle Francis Perrin. Bagdad a récemment mis la pression sur l’Opep en menaçant de se retirer si son quota n’était pas relevé. « Leur attribuer des volumes plus importants serait un des moyens d’apaiser les tensions au sein de l’Opep+, suggère Hamad Hussain, économiste spécialisé sur les matières premières chez Capital Economics. Certains pays pourraient néanmoins être déçus, comme la Russie, d’autant que sa capacité de production a été affectée par la guerre en Ukraine et qu’elle n’a pas été en mesure de produire conformément à ses quotas actuels ».
Scénarios maussades
Reste l’épineuse question du détroit d’Ormuz. « En tant qu’organisation, l’Opep ne peut pas faire grand-chose face à cette crise. Elle se contente d’adopter une attitude attentiste », poursuit Ben Cahill. Mais qu’importe le scénario, les perspectives restent maussades. Une succession prolongée d’ouvertures et de fermetures de cette artère cruciale pousserait les clients des pays du Golfe à se tourner vers d’autres fournisseurs pour une partie de leurs volumes. « Un raffineur qui modifie ses approvisionnements de bruts ne fait pas machine arrière, alerte Felipe Germini. Les chocs des années 1970 ont poussé le Japon et l’Europe à se tourner vers le nucléaire, le gaz et les économies d’énergie, et cette demande n’est jamais revenue ».
A l’inverse, un déblocage durable du détroit provoquerait un effet de rattrapage. « Les pays producteurs seraient tentés d’écouler les volumes qu’ils n’ont pas pu livrer jusqu’alors, entraînant une chute substantielle des prix, ce qui n’est une bonne nouvelle ni pour l’Opep ni pour l’Opep+ », analyse Francis Perrin. Pour Tatiana Mitrova, « le pire scénario combinerait une perturbation prolongée suivie d’un retour rapide de l’offre sur un marché affaibli. L’Opep apparaîtrait d’abord incapable de fournir du pétrole en période de pénurie, puis incapable de coordonner une modération de la production en période d’excédent ».
Un marché du brut sans personne à la barre ? C’est sans doute le futur auquel il faut désormais se préparer. Avec à la clef, un retour de la volatilité. « Dans un contexte où l’influence de l’Opep s’est amenuisée ces dernières années, les déterminants du prix du baril sont devenus beaucoup plus complexes et divers, confirme Philippe Dauba-Pantanacce, économiste senior chargé de la géopolitique à Standard Chartered. Les signaux envoyés par l’organisation ne suffisent plus, à eux seuls, pour comprendre l’équilibre mondial entre offre et demande ».
En réalité, « le véritable produit de l’Opep n’a jamais été le pétrole. C’était la prévisibilité, précise Felipe Germini. Les capacités de réserve faisaient office d’amortisseur pour le marché, à l’image d’une banque centrale pour le brut. Si l’on retire un producteur d’appoint crédible, il en résulte des fourchettes de prix plus larges et des cycles plus rapides dans les deux sens ». Un va-et-vient qui a lui aussi un coût économique. Washington n’y a jamais vraiment fait attention. Outre-Atlantique, la perte d’influence de l’Opep est souvent considérée comme une bonne nouvelle. Donald Trump, Jimmy Carter ou encore Joe Biden ont tous en leur temps pris le cartel en grippe, l’accusant de favoriser des prix élevés. « En frappant l’Iran et en mettant la main sur la production pétrolière du Venezuela, les Etats-Unis ont clairement contribué à affaiblir le cartel », soulignent plusieurs analystes américains. Mais par la même occasion, ils ont fait disparaître un amortisseur dont profitait également leur économie. Toute la question est de savoir s’ils le regretteront un jour.
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Author : Sébastien Julian, Tatiana Serova
Publish date : 2026-07-24 06:45:00
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