Le service de renseignement des Pays-Bas est devenu l’un des plus respectés du continent. Le verdict est quasiment unanime : pour un pays de 18 millions d’habitants, l’Algemene Inlichtingen-en Veiligheidsdienst (AIVD) « boxe dans une catégorie supérieure à la sienne », ont affirmé plusieurs dirigeants de premier plan à L’Express. Reconnus notamment pour leur expertise cyber, les Néerlandais sont un partenaire recherché. Jusqu’à récemment très liés à la CIA, La Haye a surpris en annonçant, en octobre, une réduction du partage de renseignements avec Washington. Son directeur sortant, Erik Akerboom, s’exprime pour la première fois depuis son départ, en mars.
L’Express : Le conflit en Ukraine a-t-il reconfiguré les priorités des services secrets européens depuis 2022 ?
Erik Akerboom : Oui, mais avec des conséquences différentes selon les pays. Lors de mes six dernières années à la tête de l’AIVD, nous avons vu monter simultanément le Moyen-Orient, la Chine, la Russie. Mais aussi des opérations cyber de plus en plus agressives, et des enjeux plus domestiques, comme le crime organisé, facteur de déstabilisation de notre société. Les services de renseignement sont confrontés à une multiplication des priorités. Avant la guerre en Ukraine, nous avons eu la chance d’avoir anticipé en créant une « Russia House », une structure civilo-militaire qui agrège toutes les données et sujets liés à la Russie. Ce n’est pas anodin : le pire scénario serait que les batailles internes sur « qui gère quoi » empêchent de traiter correctement les affaires. Dans beaucoup de pays, on trouve trois, quatre, cinq, six, sept services de renseignement qui tentent de travailler ensemble, ce qui crée des frictions inutiles.
La menace russe a un visage différent de ce qu’on imagine : économique, technologique, scientifique. Elle concerne toute la société et tout le gouvernement – sans qu’aucun conflit n’ait été déclaré. Les démocraties sont forcément désavantagées dans cette configuration, parce que leur réglementation est construite sur la paix, très différente de l’état de guerre. Dans les Etats autocratiques, cette séparation n’existe pas. Ce qui oblige les démocraties à améliorer leurs capacités techniques aussi vite que possible, et à coopérer, car ni le Royaume-Uni ni la France ne peuvent faire face seuls.
Certains services de renseignement européens ont-ils mieux absorbé ce choc que d’autres ?
Les services qui s’en sont le mieux sortis sont d’abord ceux qui pensent en termes de communautés de renseignement – pas d’un seul service. Le Royaume-Uni ne raisonne plus seulement en partant du MI6, mais mêle ses services intérieurs, le MI5, et le GCHQ, responsable des interceptions. Ensuite, les organisations remarquées sont celles qui ont pu le mieux coopérer avec les pays alliés. Etre un bon partenaire est très difficile : il faut partager le même sentiment d’urgence et apporter quelque chose. Si vous ne créez pas de valeur ajoutée, vous n’intéressez personne.
La menace russe a-t-elle stimulé la coopération entre services européens ?
Elle s’est améliorée, mais doit encore progresser. Sur le terrorisme, la coopération est déjà très étendue, y compris au niveau opérationnel. L’AIVD a un accès direct aux services d’autres pays et un partage de données en temps réel lors d’une menace. Sur le contre-espionnage, c’est différent : c’est plus sensible, plus politique. La coopération avec nos collègues français a été très efficace. En règle générale, les coalitions sont celles qui fonctionnent le mieux : des pays qui créent des groupes de travail après l’invasion de 2022, auxquels d’autres peuvent se joindre pour aller plus vite et produire des résultats.
Est-il nécessaire de créer un service de renseignement européen ?
Plusieurs structures existent déjà. Au contre-terrorisme s’ajoute une coopération analytique, le centre de situation et du renseignement de l’Union européenne (Intcen). Le dispositif est complété par le Siac – le Single intelligence analysis capacity – qui a un accès exclusif aux décideurs européens, y compris à la commission, pour les informer des questions de renseignement.
Créer une CIA ou un FBI européen est illusoire : intégrer tous ces services nécessiterait des mécanismes de contrôle et des dispositifs de surveillance – ce qu’il est impossible de faire à l’échelle européenne. La vraie priorité est d’avoir une meilleure coopération. L’urgence est que les pays contributeurs livrent du renseignement qui ne soit pas seulement analytique de haut niveau, mais qui puisse être traduit au niveau opérationnel – comme des sanctions contre l’Etat russe.
N’y a-t-il pas un risque à partager quand certains services ont été pénétrés par les Russes, comme le montre l’affaire Egisto Ott, par exemple ?
Bien sûr. Les Pays-Bas sont légalement tenus d’évaluer chaque service partenaire en termes de professionnalisme, de protection des données, d’Etat de droit. Cette évaluation détermine jusqu’où il est possible d’aller dans la coopération. Si un service est à risque, nous ne pouvons pas partager de données. Un incident majeur comme celui que vous citez a des conséquences. Parfois, il faut aussi aider un partenaire à se remettre sur les rails. Un problème structurel peut prendre des années à être réparé, idem pour la confiance.
En octobre, les Pays-Bas ont annoncé restreindre l’accès des Etats-Unis aux informations collectées par ses agences de renseignement. La relation entre les services secrets néerlandais et la CIA est-elle dégradée depuis le retour de Donald Trump ?
D’abord, l’AIVD ne négocie pas avec la Maison-Blanche, mais travaille avec les services de renseignement, en essayant d’être aussi apolitique que possible. La coopération avec les services secrets américains reste très importante. Les Européens travaillent avec eux sur des sujets essentiels, et continueront. Deuxièmement : les Etats-Unis envoient en ce moment à l’Europe le meilleur message possible : prenez soin de votre propre sécurité. Notre première priorité est d’améliorer la coopération européenne. Cela ne signifie pas interrompre la coopération avec Washington. Mais dans un monde géopolitique en mutation, nous devons penser davantage à ce qui est notre intérêt. Ce qui se passe aux Etats-Unis est l’un des développements géopolitiques les plus importants du moment. ll faut être plus critiques qu’avant, sans pour autant cesser de travailler avec eux.
L’Europe est-elle dépendante des capacités techniques américaines d’agences comme la NSA ?
Il est fondamental que les services européens développent leurs propres capacités techniques. Bien sûr, des entreprises comme Microsoft, Apple ou Amazon sont importantes pour tout le monde, services secrets inclus. Mais avoir ses propres hackers, ses propres spécialistes techniques, est devenu indispensable. Aux Pays-Bas, nous avions pendant longtemps une loi qui interdisait au renseignement d’accéder à nos câbles de communication — c’était un problème majeur. Cela signifiait que d’autres pays nous transmettaient des communications qu’ils captaient et que nous ne pouvions pas lire ou écouter. Nous avons pourtant l’Amsterdam Internet Exchange, l’un des plus grands nœuds de connexion mondiaux. Si vous ne voyez pas ce qui s’y passe, vous êtes hors-jeu.
Les infrastructures techniques évoluent si vite qu’il est désormais plus difficile d’obtenir des résultats sans coopération. Si on ne le fait pas, on sera plus vulnérables qu’avant, parce que d’autres pays avancent très vite, de manière très offensive. Division des efforts, des capacités, coopération – c’est ce qui doit nous guider.
Comment les services de renseignement peuvent-ils protéger nos démocraties face à la désinformation et aux menaces hybrides ?
La situation actuelle est asymétrique. Les services de renseignement chinois et russes ont l’initiative dans l’attaque des pays européens sur le plan technique, économique, financier, cyber. Il y a deux réponses à cela : améliorer ses capacités techniques dans toute la société et développer une coopération européenne plus efficace. Si on ne le fait pas, ils conserveront l’avantage. Moscou et Pékin n’ont pas besoin de provoquer un conflit qui déclencherait l’article 5 de l’Otan – la clause de défense mutuelle. Ils ont déjà l’avantage. C’est précisément pourquoi ils n’ont aucune envie de franchir des seuils qui leur imposeraient les limitations d’un conflit classique. La Russie et la Chine détestent nous voir coopérer. Ils attaquent systématiquement la coopération européenne, l’Otan, tout ce qui ressemble à une coalition – parce qu’ils savent que cela limite leurs capacités.
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-08-05 16:00:00
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