Depuis juin, les services de sécurité allemands constatent une forte hausse des contenus de désinformation à l’approche des élections régionales du 6 septembre en Saxe-Anhalt, dans l’est du pays. L’opération, baptisée « Matriohchka » par les spécialistes qui la suivent, cible les adversaires de l’Alternative fur Deutschland (AfD), parti d’extrême droite en tête dans les sondages. Mais les faux contenus ont une particularité assez facile à repérer : ils sont, comme le rapporte le Financial Times, presque tous en anglais.
La langue seule résume le changement de méthode : jusqu’ici, les opérations russes soupçonnées de chercher à peser sur la politique allemande s’adressaient surtout aux Allemands. Cette fois, les autorités estiment que les auteurs cherchent d’abord à convaincre des utilisateurs américains de X, notamment dans les milieux proches de Maga et plus largement à droite. L’idée derrière cette nouvelle stratégie : publier un faux contenu sur l’Allemagne, le faire circuler aux États-Unis, puis attendre qu’il soit repris suffisamment pour revenir dans le débat allemand.
Les codes visuels de médias reconnus
Le matériel, lui, soigne la présentation : plus d’une centaine de vidéos ont été recensées par les autorités allemandes. Elles reprennent les logos, les codes visuels et la présentation de médias reconnus, notamment la BBC ou la chaîne publique allemande ARD. Seul problème : ces médias ne sont bien sûr pas à l’origine de ces contenus. Les vidéos diffusent de fausses accusations contre des responsables politiques locaux, allant de la corruption et du détournement de fonds aux agressions sexuelles ou à la pédophilie. Le choix des cibles n’a rien d’aléatoire : selon les sources de sécurité citées dans la recherche, les campagnes cherchent notamment à affaiblir les principaux rivaux de l’AfD. Alors que les relations entre Berlin et Moscou sont au plus bas depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, le parti, qui pourrait arriver largement en tête en Saxe-Anhalt, est favorable à un rétablissement des relations avec Moscou.
Mais pourquoi passer par des comptes américains qui, pour beaucoup, ne parlent même pas allemand ? Parce que certains utilisateurs américains de X disposent d’une audience importante et relaient déjà volontiers des contenus présentant l’Europe comme politiquement faible, mal gouvernée ou en déclin. Les autorités allemandes estiment que ces comptes peuvent diffuser une fausse information sans nécessairement connaître son origine. Une fois très partagée, celle-ci peut être reprise par un responsable allemand, arriver sur les réseaux germanophones ou simplement pousser un média à la vérifier. Et, dans ce dernier cas, même le démenti fait connaître l’accusation à des lecteurs qui ne l’avaient jamais vue.
Rien ne permet, à ce stade, d’affirmer que l’opération fonctionne. Le ministère allemand de l’Intérieur reconnaît que les contenus disposent encore d’une portée limitée auprès du public germanophone et que beaucoup ont déjà été retirés des plateformes. « Cette campagne n’atteint actuellement pas une portée significative en ligne », a indiqué ce mercredi un porte-parole, tout en précisant qu’elle restait considérée comme sérieuse. Berlin surveille donc « Matriohchka », sans lui attribuer pour l’instant un effet mesurable sur les intentions de vote.
Moscou dément, Berlin surveille
Les autorités allemandes se montrent en revanche beaucoup plus affirmatives sur son origine. Quatre sources sécuritaires interrogées par Reuters disent considérer que ces opérations sont coordonnées depuis la Russie, avec l’aide de plusieurs sociétés. Des investigations sont également en cours dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. L’Allemagne avait déjà dénoncé une campagne russe avant ses dernières élections fédérales ; Moscou a aussi été accusé récemment d’opérations similaires en Moldavie et en Arménie, mais conteste tout. Son ambassade à Berlin a ainsi dénoncé ce jeudi 6 août une « hystérie anti-russe » : « Des accusations de propagande véhémentes contre la Russie sont régulièrement lancées, fondées sur des spéculations sans fondement et de fausses allégations… Bien entendu, aucune preuve concrète n’est présentée à l’appui de ces affirmations », a-t-elle balayé, affirmant que la Russie « n’intervient pas dans les affaires intérieures de l’Allemagne ». Le gouvernement allemand soutient exactement l’inverse et décrit les opérations de désinformation russes comme une activité durable et dirigée par l’État.
Le scrutin du 6 septembre explique l’attention particulière accordée à cette campagne. Avec plus de 41 % dans les sondages cités par le Financial Times, l’AfD pourrait devenir la première force politique de Saxe-Anhalt. Même sans majorité absolue, un tel résultat poserait une nouvelle fois la question qui divise la droite allemande : jusqu’où maintenir le « cordon sanitaire » qui interdit à la CDU de gouverner avec l’AfD ou grâce à ses voix ? Certains élus conservateurs demandent déjà de revoir cette règle.
« Matriochka » ne concerne pas seulement l’Allemagne : la campagne a également ciblé la France, où Gabriel Attal a été visé ces derniers jours par une opération de déstabilisation attribuée à ce réseau prorusse. Le succès de ces tentatives d’ingérence ne se mesure donc pas seulement au nombre de personnes convaincues. Pour Matriochka, faire suffisamment circuler une fausse information pour obliger journalistes et responsables politiques à la réfuter constitue déjà une forme de victoire : le faux contenu est démenti, certes, mais il a été vu.
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Publish date : 2026-08-06 15:11:00
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