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    « L’Europe a besoin du Maroc pour contrôler sa frontière sud » : l’analyse de Nando Sigona

    IntelliNewsBy IntelliNewsaoût 6, 2026Aucun commentaire9 Mins Read
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    Ils ont voulu resserrer les rangs après s’être déchirés sur la crise migratoire de Ceuta. Quelques heures après la réunion en visioconférence de ses ministres de l’Intérieur, l’Union européenne s’est déclarée le 4 août « pleinement solidaire » de l’Espagne. Pour le commissaire européen aux Migrations Magnus Brunner, cet épisode, qui a vu l’arrivée de près de 70 000 ressortissants marocains en l’espace de quelques heures au sein de l’enclave espagnole, était un « test pour notre résilience européenne ». Une réunion convoquée à l’initiative de l’Italie lors de laquelle les ministres ont appelé à des mesures plus fermes contre les réseaux de passeurs de migrants, à des procédures de retour plus efficaces et à une coopération plus étroite avec les pays hors de l’Union.

    Mais pour Nando Sigona, directeur de l’Institute for Research into International Migration and Superdiversity (IRIS) de l’université Birmingham et chercheur associé au Refugee Studies Centre d’Oxford, les agissements des réseaux de passeurs ne peuvent expliquer qu’en partie ce drame qui a fait au moins 77 morts, selon Madrid. D’après ce spécialiste qui étudie depuis plus de vingt ans les crises frontalières en Méditerranée, l’afflux massif de migrants à Ceuta relève aussi d’un signal politique envoyé par Rabat, sur fond de rapprochement contesté entre Pedro Sanchez et l’Algérie et d’une proximité entre le roi Mohammed VI et Donald Trump. Entretien.

    L’Express : Les autorités espagnoles ont attribué l’ampleur de la crise à Ceuta à des réseaux de passeurs qui auraient exploité de fausses rumeurs auprès des migrants. Cette explication vous paraît-elle convaincante ?

    Nando Sigona : Non, pas entièrement car l’ampleur est sans précédent, comparée aux épisodes similaires qu’a connus Ceuta par le passé. Tout indique un geste calculé du Maroc, une manière de démontrer publiquement la faiblesse d’une frontière – la majorité des personnes étant d’ailleurs reparties volontairement dans les heures suivantes.

    Il y avait bien sûr aussi de vrais candidats à l’exil : autour de Ceuta, comme à Calais, des migrants attendent en permanence une occasion de passer. Mais la grande majorité de ceux qui ont franchi la frontière ce jour-là ne se comportaient pas comme des personnes cherchant réellement à émigrer. Rien ne ressemble à une opération montée par des réseaux de trafiquants : ces filières n’ont pas la capacité logistique pour organiser un tel mouvement de masse, et les autorités espagnoles auraient depuis longtemps démantelé une organisation capable d’un tel coup.

    Malgré la gravité de la crise, Pedro Sanchez n’a jamais directement mis en cause le roi Mohammed VI, et Rabat a adopté la même prudence à son égard. Pourquoi ?

    Publiquement, ni Madrid ni Rabat n’avaient intérêt à se fâcher. L’Union européenne et l’Espagne ont besoin du Maroc comme partenaire pour une bonne gouvernance migratoire. C’est un partenariat efficace depuis plus d’une décennie pour limiter les passages irréguliers. L’Espagne ne voulait donc surtout pas accuser publiquement le gouvernement marocain. Et le Maroc, de son côté, ne voulait pas rompre avec l’Union européenne.

    La relation entre l’Espagne et le Maroc ne repose pas uniquement sur la coopération migratoire. Elle s’appuie aussi sur des liens économiques très étroits : le Maroc est un partenaire commercial majeur de Madrid, avec des investissements espagnols importants dans l’industrie, les infrastructures et l’énergie. Cette interdépendance explique en partie la prudence des deux pays lorsqu’une crise politique éclate. Mais je suis certain qu’en coulisses, dans un cadre diplomatique plus discret, la question a été soulevée, et que les discussions y sont bien plus franches.

    Quel message le roi Mohammed VI aurait-il cherché à envoyer à Pedro Sanchez ?

    Je crois qu’il y avait trois messages. Le premier : sans l’aide des autorités marocaines, l’Espagne seule ne peut pas contrôler la frontière terrestre de Ceuta – l’Union européenne et Madrid ont besoin de Rabat pour cela.

    Le deuxième message concerne la récente visite de Pedro Sánchez en Algérie. Cette initiative intervient dans un contexte particulièrement sensible, alors que les relations entre Alger et Rabat demeurent très tendues, notamment en raison du conflit autour du Sahara occidental. L’Algérie reste par ailleurs un partenaire stratégique pour l’Espagne sur le plan énergétique, notamment pour son approvisionnement en gaz, même si la crise diplomatique provoquée par le rapprochement de Madrid avec Rabat en 2022 a fragilisé cette relation.

    Le troisième message tient au rapprochement du Maroc avec Trump, qui a validé l’idée d’une intégration du Sahara occidental sous souveraineté marocaine avec une autonomie limitée. Tout se passe comme si le royaume voulait rendre une faveur à Trump pour cette reconnaissance, en marquant un point contre Sanchez – devenu l’un des adversaires les plus visibles du président américain en Europe.

    Mais l’Espagne n’a-t-elle pas, elle aussi, fait un pas pour la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental ?

    Pas tout à fait. Madrid a accepté que la proposition marocaine d’autonomie élargie était la voie à privilégier. Mais lors de son déplacement à Alger, Sanchez a rouvert la discussion sur le statut de la région – ce qui a immédiatement déplu à Rabat. Si l’on regarde l’épisode précédent, en 2021, quand près de 8 000 à 10 000 personnes étaient entrées à Ceuta en l’espace de deux jours, cela s’était produit dans un contexte similaire de rapprochement entre Madrid et Alger. Il existe donc un précédent clair.

    Vous le disiez, le roi Mohammed VI a construit une relation étroite avec Donald Trump. Il a reconnu les plans marocains sur le Sahara occidental et le royaume a, lui, rejoint les accords d’Abraham [NDLR : normalisant les relations entre Israël et plusieurs pays arabes]. Dans quelle mesure cet épisode s’inscrit-il dans un agenda géostratégique plus large ?

    On peut lire cet épisode comme une forme de service rendu à l’administration Trump, qui a ensuite contribué à affaiblir Pedro Sanchez, à l’approche d’échéances électorales en Espagne en 2027. Le Maroc développe depuis plusieurs années une posture « panatlantiste », se positionnant comme un pont entre l’Afrique, le Moyen-Orient et les Etats-Unis.

    C’est une partie d’échecs complexe. Cet épisode permet à Rabat de cocher plusieurs cases à la fois : se présenter comme un partenaire stratégique incontournable dans le cadre des accords d’Abraham, tout en consolidant son rôle de puissance de premier plan en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.

    Quelle était la stratégie de Rabat, vis-à-vis de Sanchez ?

    Il y avait une volonté de souligner la fragilité du gouvernement socialiste espagnol, et de questionner sa politique migratoire – le programme de régularisation, une approche fondée sur les droits fondamentaux de l’Union européenne. Autant d’éléments regardés très négativement par Trump et par les gouvernements de droite en Europe.

    L’Espagne se retrouve ainsi un peu encerclée par des pays hostiles. Le Danemark et l’Italie ont attaqué frontalement Madrid, de façon d’ailleurs assez infondée. Mais d’autres gouvernements européens comprennent qu’affaiblir l’Espagne reviendrait à affaiblir l’Union elle-même ce qui fait aussi partie du jeu géopolitique de Trump.

    L’Italie a clairement ciblé l’Espagne en l’accusant d’être responsable de la situation, sans jamais évoquer la responsabilité du Maroc. Comment expliquez-vous la position de Giorgia Meloni ?

    Suspendre l’Espagne de Schengen n’a aucun sens, puisque Ceuta n’appartient pas directement à l’espace de libre circulation. C’est en revanche un symbole politique fort. L’Italie a déjà connu une situation comparable avec la Tunisie en 2023, lorsque les déclarations du président Kaïs Saïed contre l’immigration subsaharienne et la dégradation de la situation économique et sécuritaire du pays avaient contribué à une forte hausse des départs vers les côtes italiennes. Après un afflux record à Lampedusa, des négociations bilatérales et européennes avec Tunis avaient permis de réduire progressivement les arrivées. Donc pour Rome aussi, la relation avec l’Afrique du Nord est stratégique.

    Cette fois, je pense que Meloni poursuivait deux objectifs. Le premier, intérieur : elle subit une forte pression de la droite, notamment d’un nouveau parti Futuro Nazionale mené par l’ex-général Vannacci qui l’attaque pour sa supposée faiblesse sur l’immigration, sur une ligne très trumpienne. En s’en prenant à l’Espagne et à Sanchez, qui incarnent une approche fondée sur les droits humains, elle a cherché à reprendre le contrôle du récit migratoire.

    Le second objectif est extérieur : renouer avec l’administration Trump après plusieurs mois de tensions. Les angles d’attaque du gouvernement italien ne diffèrent d’ailleurs guère des déclarations que Trump a lui-même formulées après les événements de Ceuta.

    Le Maroc revendique depuis des décennies la souveraineté sur Ceuta et Melilla, tout en sachant bien qu’il ne peut pas gagner cette bataille. Pourquoi persister ?

    En laissant cet épisode se produire, le Maroc a démontré son levier : l’Europe et l’Espagne ne peuvent pas défendre seules la frontière terrestre de Ceuta. Et dès que Rabat l’a voulu, l’aide marocaine a permis à Madrid de reprendre immédiatement le contrôle de la situation.

    Il existe aussi une pression interne au Maroc. Il y a bien une revendication ancienne autour de la « récupération » de Ceuta et Melilla, avec l’argument d’une continuité territoriale avec le sol marocain, même si l’Espagne rappelle à juste titre qu’elle contrôlait ces territoires avant même l’existence du Maroc comme Etat. Rabat n’a jamais engagé de démarche officielle pour les récupérer, mais la revendication diplomatique reste vivante.

    Le Maroc espère-t-il aussi tirer un bénéfice économique de cette crise, sous forme de financements ou de partenariats renforcés avec l’Union européenne ?

    C’est un schéma classique, si l’on compare avec l’accord UE-Turquie ou avec ce qui s’est produit récemment entre l’Italie et la Tunisie. Les pays qui assurent le contrôle des frontières pour le compte de l’Europe utilisent ce levier pour négocier de meilleures conditions tels que des investissements ou une coopération renforcée. La question migratoire devient alors un instrument pour obtenir des avantages plus larges, économiques et stratégiques.

    C’est là que la politique d’externalisation des frontières de l’Union européenne mérite d’être interrogée : en confiant de plus en plus le contrôle migratoire à des pays tiers, l’UE se rend d’autant plus vulnérable à ce type de pression, pour ne pas dire de chantage.



    Source link : https://www.lexpress.fr/monde/proche-moyen-orient/leurope-a-besoin-du-maroc-pour-controler-sa-frontiere-sud-lanalyse-de-nando-sigona-ZR2OSRZ5Q5F3ZCKA6MBBI3WZOY/

    Author : Charles Carrasco

    Publish date : 2026-08-05 09:56:00

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