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    Hugo Duminil-Copin, Médaille Fields 2022 : « Le stéréotype de l’inné est un tueur sanguinaire pour les maths »

    IntelliNewsBy IntelliNewsseptembre 9, 2026Aucun commentaire13 Mins Read
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    Le verdict du dernier classement Pisa publié ce mardi 8 septembre est sans appel : en quinze ans, le niveau des élèves français s’est nettement dégradé. Si, en 2025, la France se situe, comme elle l’a toujours été, dans de la moyenne des 37 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en mathématiques, en lecture et en sciences, cette apparente stabilité cache une réalité plus préoccupante. En mathématiques, le score moyen des élèves français perd 16 points par rapport à 2022, et près de 30 points depuis 2018, alors qu’il était resté stable auparavant. L’affaissement moyen des résultats s’accompagne d’une augmentation de la part des élèves en grande difficulté, notamment en mathématiques et en compréhension de l’écrit, où ils représentent désormais plus d’un tiers des adolescents soumis aux tests. Dans le même temps, la proportion de ceux ayant les résultats les plus élevés ne cesse de diminuer : 5 % en maths, contre 8 % en moyenne dans les pays de l’OCDE.

    Faut-il pour autant parler de décrochage ? Le constat est plus subtil. La France conserve une tradition scientifique de premier plan et continue de former des chercheurs mondialement reconnus. Mais le fossé se creuse entre cette excellence et le niveau général, mais également entre les élèves les plus favorisés et les plus défavorisés. La France a-t-elle encore les moyens de former les grands scientifiques, ingénieurs ou mathématiciens de demain ? Pour L’Express, le mathématicien Hugo Duminil-Copin, lauréat de multiples prix prestigieux dont la Médaille Fields 2022, également professeur à l’Institut des hautes études scientifiques (IHES) et à l’Université de Genève, révèle ce que la France doit changer pour redresser le navire. Des pistes qu’il explore également dans son livre coécrit avec Emmanuel Sander, De l’autre côté du tableau noir (Editions du Seuil) paru le 4 septembre, dans lequel il milite pour réhabiliter une discipline profondément humaine.

    L’Express : En voyant le classement Pisa 2025 de la France, qu’est-ce qui vous a le plus frappé, la dégringolade du niveau moyen des élèves de 15 ans en mathématiques notamment par rapport à la moyenne des pays de l’OCDE ?

    Hugo Duminil-Copin : Il y a quand même de bonnes nouvelles. On voit d’abord que les élèves français croient beaucoup à leur capacité de progresser, et c’est précisément un moteur très favorable à l’apprentissage. Sur ce point, les chiffres sont même bien meilleurs que la moyenne de l’OCDE. Ils sont également curieux et persévérants : sur le plan de l’attitude, c’est donc encourageant ! En revanche, la performance au test reste en dessous de la moyenne de l’OCDE avec une grande variabilité, notamment liée à l’origine sociale : par exemple l’écart entre les 25 % d’élèves français les plus favorisés et les 25 % les plus défavorisés atteint 100 points en sciences, contre 85 dans l’OCDE. Mais la grande mauvaise nouvelle c’est que la dégringolade en mathématiques se poursuit par rapport aux élèves français des années précédentes. Et c’est probablement le plus grave.

    Il s’agit maintenant de se demander comment nous en sommes arrivés là. On voit dans les indicateurs mesurés qu’il y a un manque de moyens. Par exemple, la proportion d’établissements qui affirment manquer d’enseignants est nettement plus élevée en France que dans les autres pays de l’OCDE. Un autre point intéressant de cette enquête concerne le rapport à l’école. On est bien en deçà de ce qu’on trouve dans l’OCDE en ce qui concerne le soutien familial, c’est-à-dire l’intérêt marqué par les parents pour les résultats scolaires de leurs enfants. Et j’ignore si c’est une conséquence mais j’y vois au moins une forme de corrélation : la perception qu’ont les enfants eux-mêmes de l’utilité de l’école est également plus faible en France que dans les autres pays de l’OCDE.

    Un point clé pour la question des futurs ingénieurs que vous mentionniez : le pourcentage d’élèves qui performent très au-dessus de la moyenne (niveaux 5 et 6) est de seulement 5 % en mathématiques, contre 8 % ailleurs. En sciences, on est à 7 %. Cela est inquiétant dans l’optique de garantir un vivier de jeunes se dirigeant vers les filières scientifiques et susceptibles d’exercer des fonctions à haute valeur ajoutée.

    Est-ce que, en tant que mathématicien, vous avez le sentiment que la France décroche totalement scientifiquement ?

    De manière générale, le rapport de la France à son école est parfois délicat, avec des conséquences potentiellement directes. Lorsqu’une société ne valorise plus la connaissance, c’est autant d’enfants qui risquent de ne pas se diriger vers des études longues et parfois difficiles. C’est ce que nous défendons dans notre livre : il faut changer notre rapport aux disciplines scientifiques, notamment les mathématiques, pour donner aux enfants le goût de s’y engager et de les apprendre. Cela passe notamment par le fait de contrecarrer un certain nombre de stéréotypes qui altèrent la perception de la discipline.

    Est-ce qu’un système peut avoir une excellente élite scientifique tout en ayant une école scientifique globalement défaillante ?

    Ce n’est simplement pas tenable. Les mathématiques ne sont pas réservées à quelques personnes faisant avancer la science au plus haut niveau. Si on laisse perdurer cette myopie, on en reviendra toujours à cette question lancinante : « Mais à quoi ça sert, les maths, à moi en tant qu’individu ? ». Or, comme nous le montrons dans notre livre, les mathématiques ont également une portée citoyenne fondamentale, et ne pas mettre en valeur cette dimension est lourd de conséquences. On ne fera pas émerger les talents si on ne vit pas dans une société réconciliée avec les mathématiques. Face à ce syndrome de « fierté d’être nul en maths », que je n’ai eu que trop souvent l’occasion de constater, mettons plutôt en avant la fierté de savoir des choses dans ce domaine ! Il est essentiel d’insister sur l’apprentissage des mathématiques pour tout le monde.

    La France a produit et produit encore des mathématiciens de tout premier plan. Peut-on encore dire que la France est un grand pays de mathématiques ? Et si elle l’est encore, est-ce grâce à son système scolaire ou malgré lui ?

    La France a une grande tradition scientifique, et mathématique en particulier, qui fait qu’il y a, et qu’il y aura encore, de très grandes et de très grands scientifiques français. Mais un grand pays de mathématiques n’est pas un pays qui compte simplement ses médailles Fields. Un grand pays de mathématiques est un pays qui a su transmettre une compétence mathématique citoyenne, partagée par tout le monde et qu’on peut mobiliser dans la vie de tous les jours. C’est cette compétence qui permet d’aller à l’encontre des biais cognitifs et qui offre les outils à nos concitoyens pour mieux comprendre le monde qui les entoure. J’ai donc du mal à affirmer que la France est un grand pays de mathématiques lorsque je vois que les résultats de Pisa sont si faibles, ou lorsque je constate le ressenti négatif que beaucoup expriment vis-à-vis de cette discipline.

    À quel moment peut-on perdre un futur scientifique : à l’école primaire, au collège, au lycée, ou plus tard dans l’enseignement supérieur ?

    Pour faire émerger les scientifiques de demain, les enfants qui aiment cela ne devraient jamais se retrouver entravés. C’est l’image du tuyau percé, utilisée dans d’autres contextes mais qui s’applique ici aussi : cela se joue à tous les étages. Et cela commence très jeune. Lorsque les enfants entrent au CP, il n’y a aucune différence entre la réussite scolaire des garçons et celle des filles en mathématiques. Mais rapidement on voit un décrochage de ces dernières à la fin du CP et en CE1. De nombreuses jeunes filles ne se sentent plus légitimes dans ces disciplines et les délaissent. Cela nous fait perdre un vivier potentiel de futures scientifiques de premier plan. On ne peut pas se couper d’un pan entier de la population ! C’est vrai pour les filles, mais aussi pour les élèves issus de milieux défavorisés. La société joue donc un rôle central dans l’équation : celui de ne pas projeter sur les enfants des stéréotypes délétères. Un enfant a envie de s’exprimer, de se développer, et il faut avant toute chose éviter de l’en dissuader. Bien entendu, cela ne résout pas tout, mais c’est un prérequis pour avancer en mathématiques.

    Lauréat de multiples prix prestigieux dont la Médaille Fields 2022, Hugo Duminil- Copin enseigne à l’université de Genève et à l’Institut des Hautes Études Scientifiques de Paris-Saclay. Il est spécialiste de la théorie des probabilités.

    Selon vous, les mathématiques sont-elles trop souvent enseignées comme une succession de recettes à appliquer plutôt que comme une manière de penser ? Est-ce que l’école française cherche trop à faire réussir les élèves à un examen et pas assez à leur faire comprendre ce que sont réellement les mathématiques ?

    Nous offrons quelques pistes dans notre ouvrage pour nourrir la réflexion sur l’apprentissage mathématique, notamment en montrant la profonde continuité entre la manière dont les enfants d’âge préscolaire construisent leurs premiers concepts et celle dont les mathématiciennes et les mathématiciens professionnels font progresser leur discipline. À chaque fois, la compréhension est au cœur de l’apprentissage, et toute situation qui réduit l’usage des mathématiques à l’application de formules sans signification en éloigne. Ainsi, il ne sert à rien de savoir accomplir des calculs complexes si l’on ne sait pas dans quel contexte les appliquer. Cette évidence révèle un point crucial sur l’apprentissage : il s’agit de parvenir à ce que les élèves sachent transférer les techniques qu’ils ont apprises à de nouvelles situations où elles sont opportunes.

    Quand il entre dans une salle de classe, un enfant n’est pas un vase vide. Il possède déjà une multitude d’intuitions qu’il a construites en dehors de l’école ou au cours des années scolaires précédentes. Par exemple, l’élève aura l’intuition que soustraire, c’est ôter avant même de commencer à étudier la soustraction à l’école. Cette intuition est précieuse, car elle constitue un point d’appui de la compréhension de la notion. Mais parfois, c’est pour calculer un gain qu’il faut réaliser une soustraction. L’enfant doit donc dépasser ses intuitions premières pour former de nouvelles intuitions. Pour cela, il est important que l’élève ne soit pas uniquement confronté à des « situations concordantes », c’est-à-dire des exercices qui correspondent à son intuition première. Il faut parfois l’amener vers des « situations discordantes » qui le conduisent à faire évoluer ses intuitions premières pour les faire grandir. Des études menées par mon coauteur Emmanuel Sander montrent que le corpus d’exercices proposé dans les manuels scolaires est déséquilibré vers trop de concordance, ce qui donne moins souvent l’occasion aux élèves de faire face à ces situations qui favorisent tout particulièrement leurs progrès.

    Quels sont, selon vous, les principaux « tueurs de vocation » scientifique et mathématique ?

    Pour les mathématiques, il y a un tueur sanguinaire et implacable : le stéréotype de l’inné. Soit vous êtes bon en maths, soit vous ne l’êtes pas. Ce serait soi-disant inscrit dans vos gènes. Nous expliquons son absurdité dans notre livre. Ce stéréotype de la bosse des maths, très répandu, a un effet terriblement délétère. Lorsque vous êtes confronté à votre première difficulté, vous serez tenté de vous dire : « Les maths, ce n’est pas fait pour moi ». Or il n’y a rien de plus naturel que de rencontrer des difficultés dans un apprentissage. Kylian Mbappé n’a pas su tout de suite jouer au foot comme il le fait aujourd’hui, et ce n’est pas différent pour les mathématiques.

    Il y a aussi un deuxième tueur : l’illusion que les maths se réduisent à des formules ou des symboles complexes. Cela empêche beaucoup d’enfants de s’identifier à cette discipline qui mobilise pourtant des émotions, des intuitions, tout notre caractère humain finalement. Or, un enfant est toujours en recherche d’émotions et d’exploration. Rien de plus démobilisant pour un élève qu’une vision des maths consistant à uniquement implémenter des calculs austères et formels. Cette vision froide des mathématiques doit être déconstruite car elle se combine avec une certaine manie de mettre les gens dans des cases : tu seras littéraire, musicien, sportif, scientifique.

    La combinaison de ces deux freins fait que l’on se coupe de tout un pan de la société qui aurait pu aimer les maths et les sciences, mais se construit l’idée que ce n’est pas fait pour eux car ce n’est pas une activité suffisamment humaine. Notre livre, pour reprendre son sous-titre, met à bas cette illusion en présentant des mathématiques « à visage humain ».

    Le classement Pisa 2025 indique que 37 % des élèves français utilisent des chatbots d’IA pour apprendre au moins une fois par semaine, contre 46 % dans l’OCDE. Si une IA peut résoudre en quelques secondes un problème de mathématiques, pourquoi faudrait-il encore apprendre les mathématiques ?

    Utiliser un chatbot revient essentiellement à utiliser un hélicoptère pour arriver en haut d’une montagne. Si le but est de prendre une photo depuis le sommet, pas de problème. Mais si vous mettez un enfant dans un hélicoptère pour aller en haut d’une montagne, il aura juste appris à se faire conduire en hélicoptère ; il n’aura rien appris en alpinisme. Or il s’agit d’apprendre à nos enfants à gravir les montagnes qui se dressent et se dresseront devant eux. L’usage des LLM dans l’apprentissage ne doit jamais remplacer le cheminement qui permet de trouver la solution à un problème. Tout simplement parce que c’est ce cheminement qui sera ensuite utile dans la vie de tous les jours lorsqu’il s’agira de mobiliser soi-même des concepts mathématiques face aux situations rencontrées. J’ai en tête ces ‘maths citoyennes’ indispensables dans un monde où la donnée abonde et où son interprétation est cruciale pour avancer.

    Vous êtes la preuve qu’on peut devenir un mathématicien français de tout premier plan. Mais si un jeune Hugo Duminil-Copin avait 15 ans aujourd’hui, aurait-il encore envie de devenir mathématicien ?

    L’équation est parfois simple : j’aimais les maths et je voulais en faire, tout simplement. Je suis devenu mathématicien par amour de l’exploration intellectuelle. J’ai retrouvé dans les maths ce que j’avais vécu dans le sport. On s’entraîne beaucoup, puis à un moment le beau mouvement arrive et cela procure un bien fou. En maths, passer de l’incompréhension à la compréhension est quelque chose de merveilleux. À partir du moment où l’on ressent dans son corps ce plaisir personnel, on ne s’arrête plus. C’est aussi cela qui propulse l’humain toujours vers l’avant. Donc aujourd’hui, je ne me poserai pas plus de questions qu’à l’époque : si je ressentais ce plaisir, je me lancerais tout autant dans ces études et dans ce métier.



    Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/hugo-duminil-copin-medaille-fields-2022-le-stereotype-de-linne-est-un-tueur-sanguinaire-pour-les-DI3CTZYDWVGOTHOPCXQQPDUDTQ/

    Author : Yohan Blavignat

    Publish date : 2026-09-08 15:30:00

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