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    « Chez les jeunes Chinois, l’IA suscite un mélange d’enthousiasme et d’appréhension » : l’éclairage de l’anthropologue Xiang Biao

    IntelliNewsBy IntelliNewsseptembre 18, 2026Aucun commentaire10 Mins Read
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    L’IA connaît un formidable engouement en Chine, qu’il s’agisse de Doubao, l’équivalent de ChatGPT, ou d’OpenClaw, un agent IA capable réserver des billets d’avion, gérer des emails ou effectuer des paiements. Le gouvernement chinois, qui mise à fond sur cette technologie, ne compte pas en rester là : il vise une pénétration de l’IA de 70 % de la société d’ici à 2027 et de 90 % d’ici à 2030.

    Directeur de l’Institut Max-Planck pour l’anthropologie sociale, à Halle, en Allemagne, et ancien professeur à Oxford, Xiang Biao, l’un des meilleurs spécialistes de la société chinoise, analyse dans une interview à L’Express les conséquences de ce phénomène sur la jeunesse chinoise. Entretien.

    L’Express : Comment les jeunes Chinois vivent-ils l’incroyable essor de l’IA dans leur pays ?

    Xiang Biao : Avec un mélange d’enthousiasme et d’appréhension, assez proche de ce qu’on observe ailleurs en Asie, mais avec des spécificités. L’enthousiasme se joue à deux niveaux : pour le progrès technologique en tant que tel, mais aussi pour les avancées du pays, qui créent un sentiment de fierté dans la compétition avec les Etats-Unis. La peur, elle, concerne l’avenir de chacun. C’est en réalité un schéma ancien en Chine : on est fier et optimiste pour la nation prise collectivement, mais plus pessimiste dès qu’on redescend à l’échelle individuelle.

    D’où vient cet optimisme collectif pour la technologie ?

    La société chinoise est technophile depuis au moins les années 1970-1980 — c’est un héritage socialiste. Contrairement à l’idée reçue selon laquelle le capitalisme serait plus avancé technologiquement, le socialisme a en réalité embrassé la technologie de façon encore plus offensive, parce qu’il croit que le progrès matériel est le fondement du progrès social. Le slogan des « Quatre Modernisations » — industrie, agriculture, technologie, armée — remonte à la fin des années 1970, et a été renforcé après les réformes qui s’ensuivirent. Depuis les années 2010, la numérisation a placé la Chine à l’avant-garde de la compétition technologique mondiale pour une raison bien précise : la reconnaissance faciale ou les modèles de langage de l’IA ont besoin d’une base de population immense et de quantités massives de données.

    La taille de la population chinoise, sa langue unifiée et son organisation sociale homogène rendent la diffusion de la technologie à grande l’échelle particulièrement facile. Contrairement à celui des Etats-Unis (généraliste et polyvalent), le modèle chinois est davantage appliqué à des secteurs spécifiques (logistique, agriculture, manufacture, administration, santé) qu’aux Etats-Unis, et « open source » [NDLR, accessible et réutilisable gratuitement par tous]. Cela permet à beaucoup plus de gens d’utiliser l’IA et d’en ressentir les bénéfices au quotidien — même quand le modèle sous-jacent n’est pas le meilleur. Presque tout le monde en Chine a une application d’IA comme Doubao [NDLR, l’équivalent chinois de ChatGPT, développé par ByteDance, la maison mère de TikTok], et plusieurs modèles sont gratuits. Cela explique l’enthousiasme.

    L’IA séduit également les jeunes Chinois car elle répond à un désir particulièrement fort de « faire avancer les choses ». La société chinoise est imprégnée d’une forte culture pragmatique ; les gens estiment que rien n’a de valeur tant que cela ne se traduit pas par un résultat tangible. L’IA est particulièrement efficace pour transformer des idées vagues en textes, images ou vidéos que l’on peut montrer aux autres. Cela s’avère bien sûr très utile pour de nombreux jeunes diplômés dont le travail quotidien consiste à produire des textes et des vidéos.

    L’optimisme vis-à-vis de l’IA en Chine est enfin lié à ce que j’appelle le « fétichisme de l’information ». Il s’agit de la conviction que l’information est primordiale ; les pauvres sont pauvres parce qu’ils ne disposent pas de suffisamment d’informations. Si l’on en sait davantage, par exemple sur ce qu’il faut acheter ou vendre dans le cadre d’une activité commerciale, ou sur la filière à choisir à l’université, on peut changer son destin. Dans cette optique, l’IA offre de nouvelles opportunités aux personnes défavorisées.

    Vous parlez aussi d’appréhension — d’où vient-elle ?

    Les gens utilisent l’IA et se sentent immédiatement aidés, mais l’instant d’après, ils réalisent que si tout le monde peut l’utiliser, chacun obtient à peu près les mêmes performances. Ce qui rend en réalité la concurrence plus féroce. Ainsi, avant l’IA, certains obtenaient 20, d’autres 40, d’autres 80, quelques rares personnes 90 ou 100 sur 100 — on était en concurrence sur toute cette échelle. Maintenant, l’IA relève tellement le niveau de base de chacun (autour de 80 sur 100) que la marge pour se différencier devient extrêmement étroite : il faut fournir un effort disproportionné pour obtenir un tout petit avantage. Cela accentue encore la compétition, qui était déjà très forte en Chine, et la porte à un niveau inédit.

    Il y a ensuite la peur du remplacement pur et simple. Je n’ai pas encore de données agrégées sur les licenciements, on en est surtout au stade de la projection plutôt que de plans de départs massifs. Pour l’heure, le chômage actuel tient surtout à des causes structurelles, liées au ralentissement économique et aux séquelles du Covid.

    Comment réagissent les gens, dans ce contexte ?

    Quand j’ai demandé à des habitants de Pékin comment ils conciliaient ces deux sentiments contradictoires, la réponse était en général que la course à l’IA paraît impossible à arrêter. Selon eux, la seule attitude sensée est de saisir l’opportunité plutôt que de mettre l’IA sur pause et se demander si la société devrait la réguler. C’est différent des Etats-Unis, où le débat sur l’IA est devenu politiquement polarisé, entre droite et gauche. En Chine, il n’y a pas ce genre de clivage au sein de la population — le clivage est interne, à l’intérieur de chaque personne : « je veux embrasser l’IA en général, mais j’ai peur pour moi-même ».

    J’observe aussi des attitudes paradoxales. Des programmeurs de la fin de la trentaine ou du début de la quarantaine, déjà considérés comme « vieux » dans l’informatique, sont licenciés parce que l’IA automatise très bien la programmation. Que font-ils ensuite ? Certains achètent des actions d’entreprises d’IA. Et d’autres partent monter des cabinets de conseil pour aider les petites et moyennes entreprises à déployer l’IA — ils surfent sur la vague même qui les a évincés.

    Quelles vont être les conséquences du développement de l’IA sur l’emploi des jeunes ?

    De plus en plus de jeunes vont probablement se retrouver sur un marché du travail précaire — le nombre de chauffeurs inscrits chez Didi, l’Uber chinois, augmente chaque mois. Mais l’IA émerge au moment où l’économie chinoise a déjà ralenti et où le marché du travail est déjà en difficulté, ce qui explique en partie pourquoi le gouvernement se montre si enthousiaste à son égard — elle apparaît comme une source possible de croissance nouvelle.

    A mon sens, l’inquiétude autour du remplacement des salariés par l’IA est en partie mal placée. Le problème de fond reste structurel : la Chine produit trop de diplômés universitaires alors que la formation professionnelle reste trop faible et de qualité insuffisante ; les jeunes se concentrent excessivement dans les grandes villes, laissant les villes de second et troisième rangs, comme les campagnes, sous-développées ; les petites entreprises, qui créent le plus d’emplois, manquent cruellement de soutien ; et l’e-commerce continue de tuer le commerce physique. Sur les réseaux sociaux, on présente l’IA comme la cause unique du chômage, ce qui détourne l’attention de ces problèmes structurels bien plus difficiles à résoudre.

    L’usage intensif de l’IA peut-il selon vous avoir un impact sur la psyché des jeunes Chinois ?

    Il existe des recherches établissant un lien entre un usage intensif d’Internet et une baisse du mariage et de la fécondité — quand le monde virtuel devient central, on consacre moins de temps aux rencontres et à la fondation d’une famille. La jeunesse chinoise dépend énormément de ce monde virtuel, et on y ajoute désormais les compagnons IA et les romances avec l’IA. A court terme, un petit ami ou une petite amie IA apaise instantanément la solitude. Mais j’appellerais cela l’engourdissement de la solitude : on est toujours seul, mais on ne le remarque simplement plus, parce que l’IA fournit la sensation d’être accompagné. Cela rend les choses supportables à court terme, cela peut même stabiliser l’humeur, mais aggrave la situation à long terme, parce qu’on s’isole davantage. Je m’attends à une baisse du nombre de mariages et de naissances, et à une augmentation de la solitude. Cela deviendra-t-il une véritable crise de santé mentale pouvant faire l’objet d’un diagnostic ? Je ne dispose pas encore de preuves concrètes pour l’affirmer.

    Depuis juillet 2026, la Chine interdit aux IA de simuler des relations amoureuses avec les mineurs et leur interdit d’induire une dépendance affective, pour quelle raison selon vous ?

    La plus grande inquiétude du gouvernement, c’est que des jeunes qui ne parlent qu’à l’IA ne se marient pas et n’aient pas d’enfants, ce qui aggraverait la crise démographique.

    Le recours à l’IA peut-il avoir un effet sur le phénomène tang ping (« rester allongé », ne rien faire) ?

    Oui, je pense que l’IA va contribuer à généraliser la mentalité « tang ping ». Cela peut paraître étrange, car en Chine, l’IA est associée à l’espoir. Mais l’optimisme technologique peut, paradoxalement, créer le sentiment que le monde nous échappe. Regardez ce qui se passe : presque chaque mois, un nouveau modèle d’IA fait son apparition ; chaque modèle semble incroyable, jusqu’à ce que le suivant arrive. Mais les gens ne savent pas d’où viennent réellement ces modèles, comment ils fonctionnent, ce qu’ils signifient pour la société et pour eux-mêmes. Au bout d’un certain temps, cela engendre une sorte de lassitude. « Tout ce que l’on peut faire, pensent-ils, c’est s’adapter à l’IA, mais on n’a pas notre mot à dire. L’IA ne donne pas un sens plus profond à notre existence ; au contraire, elle nous donne l’impression d’être moins connectés à notre propre vie. »

    Cela conduit davantage de personnes à penser que cela ne vaut plus la peine de faire autant d’efforts. Mais je tiens à préciser que la mentalité tang ping se traduit rarement par un véritable désengagement de l’action. Très peu de gens peuvent réellement se permettre d’arrêter de travailler. La plupart de ceux qui ressentent cela sont simplement épuisés et désorientés, mais continuent en pratique à travailler très dur — pris dans une compétition féroce et sans but, tout en aspirant psychologiquement à « rester allongé ».

    L’IA accentue-t-elle en Chine la tendance à privilégier la vie virtuelle à la vie réelle ?

    L’IA est en réalité un prolongement de ce que les réseaux sociaux avaient déjà entamé : elle rend le monde virtuel si riche et si absorbant que le monde physique proche finit par paraître ennuyeux et pesant en comparaison. Tout ce que propose l’IA est instantané et pratique, si bien qu’on perd la patience nécessaire pour apprécier les petites choses ordinaires — une discussion avec un voisin sur le match de foot de la veille, par exemple. C’est ce que j’entends par mon concept de « disparition du proche » : ce n’est pas le monde physique qui disparaît, mais notre attention à son égard, et notre capacité à y trouver du sens.

    Mais il y a là aussi une opportunité : c’est précisément parce que tant de jeunes se sentent anxieux face à l’IA qu’ils se posent des questions plus profondes sur ce que signifie être humain — et cela peut se transformer en un effort sincère, même modeste, pour reconstruire l’attention au proche, plutôt que de seulement pleurer sa disparition.



    Source link : https://www.lexpress.fr/monde/asie/chez-les-jeunes-chinois-lia-suscite-un-melange-denthousiasme-et-dapprehension-leclairage-de-7WXMEHMD2FCDVATVYMS35GO5WM/

    Author : Cyrille Pluyette

    Publish date : 2026-09-17 15:00:00

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