Strasbourg, 15 septembre 2026. Le Parlement européen a des airs de fourmilière, où grouillent élus, journalistes et lobbyistes, venus écouter le traditionnel discours d’Ursula von der Leyen sur l’état de l’Union. Mais cela n’intéresse pas une poignée d’hommes en costard, qui se font discrets. Leur rendez-vous n’est inscrit à aucun agenda officiel. En fin de journée, ces grands acteurs de la distribution rencontrent, à leur demande, quelques eurodéputés RN. Ces représentants de Carrefour, Auchan, Leclerc, Coopérative U et Intermarché s’inquiètent d’un projet de révision de la directive sur les pratiques commerciales déloyales. Pour détendre l’atmosphère, Gilles Pennelle, élu RN, ose un trait d’humour : « Au football, à la fin, c’est toujours l’Allemagne qui gagne. Dans les négociations entre les agriculteurs, les industriels et la grande distribution, c’est toujours l’agriculteur qui perd. » Sourires crispés des interlocuteurs, qui ne posent qu’une seule question, après leur démonstration : voteront-ils en faveur ce texte ? Ils n’auront pour réponse qu’un haussement d’épaules.
Dans la capitale alsacienne, les révolutions se font à bas bruit. Il est même des révolutions qui se font en silence. Celle-ci en est un bon exemple. Hier marginalisés, les députés d’extrême droite, qui sont si nombreux qu’ils peuvent désormais faire passer des textes avec la droite, sont aujourd’hui reçus avec considération par des patrons de grands groupes privés, qui se montrent « attentifs, voire approbatifs », quand ils étaient « méfiants », sinon « condescendants », il y a quelques années, raconte un pilier du groupe des Patriotes pour l’Europe, présidé par Jordan Bardella. Bien sûr, les intéressés s’enorgueillissent de ce brusque changement de pied. « Avant, on était des figurants ; aujourd’hui, on est l’interlocuteur », résume, tout sourire, Philippe Olivier, eurodéputé RN depuis 2019 et beau-frère de Marine Le Pen. « On est devenus sexy ! », s’emporte un autre lepéniste.
Ce qui était exceptionnel devient récurrent. Avec le temps, les élus, qui reconnaissent les lobbyistes, sont passés du vouvoiement au tutoiement. Tel élu RN confie ainsi connaître deux lobbyistes de TotalEnergies – le principal groupe que rencontre la délégation française des Patriotes -, tel autre entretient « d’excellentes relations » avec le vice-président de la FNSEA, Franck Sander. Gilles Pennelle se réjouit de rencontrer l’ambassadeur du Maroc pour parler d’importations de tomates tandis que son collègue Fabrice Leggeri reçoit l’ambassadeur d’Egypte. Sésame, ouvre-toi…
Des portes s’ouvrent ; d’autres claquent. Un jour, un représentant de producteurs de fruits et légumes affirme à son interlocuteur du Rassemblement national que la France a besoin d’accueillir davantage d’immigrés pour les récoltes. L’intéressé, agacé, répond qu’il y a d’autres solutions et le lobbyiste, qui comprend que c’est peine perdue, tourne les talons. Le 17 juin 2026, des chercheurs de l’Institut national de recherche pour l’Agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) cherchent le bureau de Céline Imart, eurodéputée LR et agricultrice, qu’ils finissent par trouver. A quelques minutes d’un vote sur les nouvelles techniques génomiques (NTG), ils espèrent la dissuader de voter en faveur de ce texte. En vain. Ils retenteront leur chance avec Gilles Pennelle, prévenu par Céline Imart, qui les éconduira également. « Globalement, on n’édulcore pas notre discours », jure Philippe Olivier, que l’on est prié de croire sur parole. Alors qu’à chaque session plénière, certains textes passent à quelques voix – un vote s’est même joué à une voix en septembre – les lobbyistes ont bien compris l’intérêt de mettre une amicale pression sur ces élus. « Ils sont très habiles, ils personnalisent leurs mails et analysent dans les moindres détails les caractéristiques des électorats de chaque groupe », raconte un élu qui siège dans l’intergroupe de « lutte contre la corruption ».
Cadeaux
Si vous ne venez pas à moi, je viens à vous. Le 7 octobre 2024, Sarah Knafo est en Floride pour participer, avec Donald Trump et des cadres du parti républicain, à la commémoration du 7 Octobre. Le 4 novembre, l’élue Reconquête, qui siège dans le même groupe que l’AfD, se rend, avec les fonds du Parlement européen, en Pennsylvanie, pour assister au dernier meeting de campagne de Trump avant de célébrer, le lendemain à New York, sa victoire. Les élus des trois groupes d’extrême droite – les Patriotes, les conservateurs et réformistes (ECR) et ceux de l’Europe des nations souveraines (ESN) – ont tendance à rencontrer des lobbies trumpistes qui ne sont pas inscrits au registre de transparence de l’UE. Ainsi Marion Maréchal avait-elle rendez-vous le 26 mai 2025 avec le think tank « Heritage Foundation », proche de la sphère Maga ; l’Autrichien Harald Vilimsky a reçu sept fois le Heartland Institute, think tank climatosceptique. Ils siègent dans trois groupes différents mais partagent un point commun : ils se soucient comme d’une guigne des ONG, qu’ils rencontrent peu. « Quand je reçois un mail d’une ONG que je ne connais pas, je demande directement à voir les financements », confie un élu du groupe de Jordan Bardella, qui estime que « l’exigence de transparence doit s’appliquer à tout le monde ».
Plus transparent, tu meurs. Le 29 septembre 2025, l’eurodéputé allemand Daniel Freund reçoit un joli paquet. A l’occasion des 35 ans de la réunification de l’Allemagne, Philip Morris a envoyé à l’écologiste un grand coffret bleu, rempli de gants blancs et de journaux de l’époque accompagnés d’une lettre au ton mielleux. L’élu, qui copréside l’intergroupe de lutte contre la corruption, s’en amuse. La ficelle est un peu grosse. Sur ses réseaux sociaux, pour mieux se moquer de ces entreprises qui espèrent l’amadouer, il a même réalisé une série de vidéos dans lesquelles il déballe les cadeaux que les lobbies lui envoient. D’autres élus semblent plus réceptifs aux attentions de Philip Morris… Le groupe fait un tabac auprès des Patriotes pour l’Europe – c’est le principal lobby que les eurodéputés du troisième groupe du Parlement européen rencontrent. Le 5 mars 2026, par exemple, l’élu RN Pierre Pimpie les rencontrait pour évoquer la taxation du tabac. « Le cas de Philip Morris est éclairant. Il figure parmi les 15 lobbies les plus actifs au Parlement européen alors qu’un traité international des Nations unies prévoit de limiter les contacts avec les lobbies du tabac ou d’en garantir la publicité », relève Raphaël Kergueno, de l’ONG Transparency International.
Mauvais élèves
Ont-ils oublié quelque chose ? Le 4 décembre 2025, une notification s’affiche sur le téléphone des 30 eurodéputés RN. Thierry Mariani envoie dans leur boucle interne un article de l’Observatoire des multinationales ainsi titré : « Quels lobbies les eurodéputés d’extrême droite (et les autres) rencontrent-ils à Bruxelles ? » Le papier, qui se fonde sur le site Integrity Watch – lequel recense l’ensemble des rendez-vous des 720 eurodéputés, tenus depuis 2023 de tout déclarer – démontre que les eurodéputés d’extrême droite déclarent, proportionnellement, nettement moins de rendez-vous que leurs collègues. Le groupe des Patriotes déclare moins de 3 000 rendez-vous sur les 74 000 enregistrés. « Mon message, c’était : déclarez vos rendez-vous, vous ne serez pas embêtés », raconte Thierry Mariani. Il y a les mauvais élèves qui déclarent peu de rencontres, comme Jordan Bardella – qui n’en enregistre que 13, contre 142 pour Mariani -, ceux qui n’en déclarent aucun et ceux qui « oublient » de les déclarer. Ainsi l’élue RN Virginie Joron a-t-elle omis d’enregistrer sa participation à un événement, qu’elle a organisé avec l’association évangéliste Alliance for Freedom, en mai 2025. Elle n’a pas non plus déclaré sa participation au lancement, en octobre 2025 à Bruxelles, du mouvement Make Europe Great Again, qui gravite dans la sphère trumpiste.
Bien sûr, ces élus, à la rhétorique antisystème bien rodée, vous répondront qu’ils sont, par comparaison à d’autres élus visés par des soupçons de conflits d’intérêt, plus blancs que blancs. La main sur le cœur, ils jurent que les cas problématiques sont concentrés à la droite de l’hémicycle. La Finlandaise Aura Salla (EPP), ex-lobbyiste de Meta, a été nommée en février rapporteure du Digital Omnibus. L’Allemand Stefan Köhler (EPP) siège dans la commission agriculture alors qu’il préside par ailleurs l’association des agriculteurs bavarois et une autre élue allemande siège à la commission des affaires juridiques du Parlement tout en étant rémunérée par un grand cabinet d’avocats.
En tout, un tiers des eurodéputés perçoivent des revenus annexes à leur mandat. Tout cela fait dire à la socialiste Chloé Ridel, qui copréside l’intergroupe de lutte contre la corruption, qu’ »aujourd’hui, on peut être lobbyiste et député ». Ces cas ont été portés à la connaissance de la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, qui « n’a rien fait », regrette Daniel Freund. Les élus qui ne déclarent pas leurs rendez-vous avec des lobbies ne sont pas davantage inquiétés puisque, pour l’heure, tout repose sur l’autodéclaration. Les eurodéputés sont enfin jugés par leurs propres collègues – une commission déontologique composée de 8 membres, 4 conservateurs et 4 progressistes est, en principe, chargée de tout contrôler.
« J’avais proposé la création d’un organe éthique indépendant mais le PPE, avec l’aide de l’extrême droite, l’a bloquée », relève l’écologiste Daniel Freund. C’est aussi, évidemment, un enjeu pour les formations d’extrême droite. Comment empêcher l’émergence d’un nouveau Qatargate, dont ils pourraient cette fois être à l’origine ? L’affaire, révélée en 2022, avait sérieusement entaché l’image du Parlement européen. Jordan Bardella, à l’époque, moquait une Union européenne « donneuse de leçons », où « la religion des droits de l’Homme s’arrête là où commencent les valises de billets ». Quatre ans plus tard, son groupe s’est institutionnalisé et l’accusation que ses troupes portaient hier pourrait se retourner contre eux demain. Pour critiquer, encore faut-il être irréprochable. Après la lune de miel, le divorce ?
Quelques chiffres :
1 070
Le record de rendez-vous avec des lobbys est détenu par le Finlandais Sebastian Tynkkynen, du groupe ECR : 1 070.
73 905
Au total, 73 905 rendez-vous ont été déclarés depuis le début de la 10e législature, en 2024, selon le site Integrity Watch.
27
Les élus du groupe de Jordan Bardella ont rencontré à 27 reprises le cigarettier Philip Morris.
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Author : Sébastien Schneegans
Publish date : 2026-09-27 16:00:00
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