C’est le livre qui manquait à l’historiographie gaullienne : une étude dépassionnée, documentée et pluraliste de l’histoire particulière de Charles de Gaulle avec les Juifs. Quelle relation cet homme né six ans après la condamnation du capitaine Dreyfus, lecteur de Barrès, Péguy et Bergson, entretint-il avec le monde juif tout au long de sa vie ? Était-il antisémite, comme certains le prétendirent ? Comment appréhenda-t-il le sionisme ? Quels rapports se nouèrent entre ce courant et la France libre ? Quelle perception avait-il de l’Etat d’Israël ?
L’ouvrage collectif « Charles de Gaulle, les juifs français et l’Etat d’Israël », qui paraîtra le 8 octobre aux éditions Perrin, dissipe nombre de malentendus grâce aux contributions d’éminents historiens et universitaires, français comme israéliens : Arnaud Teyssier, Benjamin Stora, Samy Cohen, Ilan Greilsammer, Haïm Korsia… Ce travail de recherches est le fruit d’un colloque organisé par la Fondation Charles-de-Gaulle en 2023, à Paris, Ra’anana et Netanya.
Comme le rappellent dans leur introduction les deux maîtres d’œuvre de ce projet, Denis Charbit et Frédéric Fogacci, deux formules encombrent l’imaginaire collectif quand on évoque cet aspect de l’héritage gaullien. La première, lorsque le Général évoque au soir de sa vie les premiers Français libres : « Les juifs lucides, une poignée d’aristocrates et les braves pêcheurs de l’île de Sein ». Qu’entendait-il par « juifs lucides » ?
La seconde, o combien discutée, extraite de sa conférence de presse du 27 novembre 1967, après la guerre des Six Jours, sur le « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur ». Le héros de la lutte contre le totalitarisme nazi n’avait-il pas été le premier chef occidental à se rendre à Auschwitz quelques semaines plus tôt ? La sortie du Général inspira un éditorial cinglant à Jean-Jacques Servan-Schreiber dans les colonnes de L’Express. Mais le dessin de Tim montrant un déporté dans une posture napoléonienne clamant derrière les barbelés « sûr de lui et dominateur », destiné au journal, avait finalement paru dans Le Monde, nous apprend l’ouvrage. Raymond Aron dira que cette déclaration « autorise solennellement un nouvel antisémitisme ». De Gaulle s’expliquera sur ses mots dans une longue missive à Ben Gourion.
L’excellent biographe Arnaud Teyssier, à qui l’on doit notamment Charles de Gaulle : L’angoisse et la grandeur (Perrin) a décortiqué cet épisode dans notre série podcast sur « Les grands stratèges de l’Histoire » : « Selon De Gaulle, l’Etat d’Israël était devenu un Etat-nation comme les autres, explique-t-il, avec les mêmes droits, mais aussi les mêmes responsabilités que les autres, et aussi les mêmes tentations de puissance. Il redoutait un engrenage fatal au Proche-Orient. On a mal interprété cette déclaration, pensant qu’elle inaugurait une politique ‘arabe’. Celle-ci est apparue plus tard, sous l’impulsion de Georges Pomidou. »
Un personnage historique n’est réductible à aucune citation, comme le souligne Hervé Gaymard, président de la Fondation Charles-de-Gaulle, qui publie au même moment un très inspiré Dictionnaire amoureux d’André Malraux (Plon), personnage clé dans sa relation avec le monde juif. « De Gaulle connaît la forte identité des Juifs français, écrit Gaymard, mais aussi leur diversité, et sait que leur solidarité avec Israël ne constitue en rien une « double allégeance ». Il existe en Israël un « regret gaullien, c’est-à-dire sans doute l’idée d’avoir mal évalué le repositionnement français lié à la Ve République. »
Pour donner aux lecteurs de L’Express un premier aperçu de cet ouvrage, nous en avons sélectionné trois extraits significatifs.
« Je ne connais que deux catégories de Français… »
Par Denis Charbit et Frédéric Fogacci
« De Gaulle approche les cinquante ans en juin 1940, aussi sa pensée est-elle déjà formée au moment d’être confrontée au grand vent de l’Histoire. Sa connaissance du judaïsme et des juifs se poursuit plus que jamais au temps de la France libre par des rencontres et des liens personnels établis avec des hommes tels que René Cassin, Lazare Rachline, Georges Boris ou Romain Gary. C’est là qu’il mesure, au-delà des engagements personnels, ce que ceux-ci doivent au patriotisme, mais tout autant à une exigence éthique et à une fidélité que ses compagnons tirent de leur expérience juive. La France libre est un lieu et un moment de contacts qui renouvelle le regard gaullien.
Derrière les ‘juifs lucides’, il existe sans doute chez de Gaulle une part d’admiration, mais également une part de déception à l’égard de ceux qui le furent moins, ou moins immédiatement. Chez beaucoup de membres de la haute société juive, le réflexe immédiat en 1940 est celui d’un légitimisme à l’égard de Pétain. Que l’on songe à René Mayer, présent à Londres à l’été 1940 (où il dirige la mission de liaison économique jusqu’à sa dissolution) et qui, après avoir envisagé un exil américain, rentre en France de peur de perdre sa nationalité, croyant ‘de son devoir de partager le sort de ses compatriotes et de ses coreligionnaires israélites’. Au contraire, de Gaulle retrouve à Londres des hommes venus de la gauche ou du radicalisme et qu’il ne connaît pas encore, tels René Cassin, le juriste de la France libre, ou Georges Boris, proche de Mendès France, qui toque à sa porte dès le 19 juin 1940. Cassin est, bien évidemment, l’une des figures initiales de la France libre, mais aussi l’un des témoins privilégiés de la mutation du sursaut de juin 1940 en organisation politique de redressement. C’est du reste au sujet de Boris que de Gaulle se positionnera contre les relents antisémites qu’il décèle chez les militaires les plus nationalistes présents à Londres – car Boris est un Juif de gauche, tenant du Front populaire. La mise au point est claire, et explicite peut-être ce que le désormais général de Gaulle place derrière le terme de ‘juifs lucides’ : ‘Eh bien, M. Georges Boris est peut-être juif, partisan de M. Léon Blum et bien d’autres choses encore ; moi je ne vois qu’une seule chose, c’est que c’est un Français qui s’est engagé pour combattre à cinquante-deux ans, qui a fait la campagne de Flandres et qui veut se joindre à nous pour continuer à lutter pour la France. Cela me suffit. Je ne connais pas de différence de race et d’opinion politique entre nous ; je ne connais que deux catégories de Français : ceux qui font leur devoir et ceux qui ne le font pas. M. Georges Boris fait son devoir. Il a sa place ici. C’est la dernière fois que je veux entendre des remarques de ce genre.’ Plus tard viendront de nouvelles figures, comme Pierre Mendès France, arraché à son escadron pour intégrer le Comité français de la libération nationale (CFLN), puis le Gouvernement provisoire de la République française (GPRF). Jay Winter retrace les étapes du long compagnonnage avec René Cassin, qui ne s’est pas démenti malgré l’épisode ultime de la conférence de presse. De Gaulle est conscient que l’adhésion de nombreux Juifs va nourrir d’improbables hypothèses antisémites sur leur rôle occulte. Mais chaque fois que ces rumeurs malveillantes surgissent à Londres dans les rangs de la France libre, il engage son autorité pour couper court à ces allusions perfides. »
« J’éprouve pour le sionisme de la sympathie et de l’admiration »
Par Ilan Greilsammer
« Le 9 août 1940, le Général rencontre à Londres l’écrivain Albert Cohen, alors délégué de l’Agence juive et représentant personnel de Haïm Weizmann. ‘Notre entretien, relate ce dernier, a porté tout d’abord sur le sionisme, dont le général de Gaulle m’a parlé avec une sympathie qui ne m’a pas paru conventionnelle. Il a visité la Palestine en 1931 et il a pu voir personnellement nos réalisations. Je cite d’ailleurs, dit Cohen, une phrase de lui, de Gaulle aurait dit : ‘J’éprouve pour le sionisme de la sympathie et de l’admiration.’ Le général m’a dit qu’un aspect du sionisme qui l’intéresse particulièrement est le fait que notre mouvement a pour objet et pour résultat la création d’une société nationale complète avec une forte proportion de producteurs.
D’autre part, il m’a dit qu’il était convaincu de la nécessité et de la fécondité d’un mouvement qui tende à donner au peuple juif la possibilité d’accomplir enfin un effort créateur spécifique et autonome dans tous les domaines de l’activité humaine. » Albert Cohen communique immédiatement son impression positive de De Gaulle à Haïm Weizmann et aux dirigeants sionistes, et elle parvient sans doute à Léon Blum, alors prisonnier de Vichy. La personnalité du Général, dit Albert Cohen, est sympathique et attachante. Le Général donne une impression de jeunesse, de loyauté et d’énergie, accentuée encore par son apparence physique volontaire et résolue (…) »
Ventes d’armes et bombe atomique (1956-1959) : le point de vue de Jérusalem
Par Zach Levey
« Au cours des années 1950, les décideurs politiques israéliens se divisaient entre les partisans d’un rapprochement avec les Etats-Unis et ceux qui privilégiaient une alliance avec la France. Ainsi, Sylvie Crosbie et Michael Bar-Zohar ont montré que, fin 1956, les Israéliens, après avoir fait le constat d’une relation insuffisante avec les Etats-Unis, avaient choisi de renforcer leur partenariat avec la France. Comme le souligne Crosbie, ‘Israël s’est laissé guider par la France dans sa décision d’opter pour une orientation européenne en politique étrangère’. Bar-Zohar ajoute que, par le biais du développement des relations entre la France et le ministère israélien de la Défense, le directeur général de ce dernier, Shimon Peres, ‘posa les fondations […] d’une orientation ‘européenne’ dans la politique étrangère israélienne’.
Des documents déclassifiés révèlent pourtant qu’en réalité, Israël a noué des liens avec la France à contrecœur du fait que les Etats-Unis n’étaient ni réceptifs à une relation stratégique avec l’Etat hébreu, ni disposés à lui vendre des armes. De plus, ces archives montrent que la plupart des décideurs politiques israéliens considéraient l’accord stratégique avec la France comme un arrangement à court terme et nourrissaient de sérieuses réserves quant à la dépendance vis-à-vis de ce pays.
Par conséquent, la présente étude soutient qu’Israël considérait ses relations avec la France principalement comme un moyen d’acquérir les armes de pointe que les Etats-Unis lui refusaient et que la Grande-Bretagne ne lui fournissait qu’en quantité et qualité limitées. Même en satisfaisant intégralement la demande israélienne en armement, la France n’aurait pas pu se substituer aux Etats-Unis comme partenaire stratégique. Le Premier ministre David Ben Gourion aspirait à entretenir des liens étroits avec l’autoproclamé leader du monde libre et percevait la France comme un succédané. Le même identifiait aussi des dangers dans cette dépendance envers la France, notamment à cause des intérêts nationaux très spécifiques que celle-ci poursuivait au Moyen-Orient.
Les membres pro-israéliens au sein de l’establishment français de la défense, avec lesquels les dirigeants hébreux avaient tissé des liens étroits, ont facilité des transactions d’armes limitées dès 1953, puis permis des ventes d’armements significatives en juin et septembre 1956. C’est l’instabilité politique et les rivalités bureaucratiques internes de la IVe République qui ont offert au gouvernement français la possibilité de contourner les orientations officielles de son propre ministère des Affaires étrangères (le Quai d’Orsay). Crosbie désigne cette approche sous le terme de ‘diplomatie non orthodoxe’. L’antipathie mutuelle envers Nasser a conduit la France à fournir à Israël les armes nécessaires pour contrer l’accord tchéco-égyptien de septembre 1955 et a également facilité la coopération militaire franco-israélienne d’octobre 1956. Malgré ces liens, des documents conservés dans les archives du ministère israélien des Affaires étrangères et du Parti travailliste israélien (Mapaï), ainsi que les journaux intimes de Ben Gourion, montrent que Jérusalem a toujours considéré la politique de Paris au Moyen-Orient comme incompatible à long terme avec la sienne.
Les événements de l’été 1958 renforcent la conviction de Ben Gourion selon laquelle la France ne partage pas les préoccupations générales de l’Occident en ce qui concerne le Moyen-Orient. En juillet 1958, le Premier ministre fait part à l’ambassadeur de France de sa surprise quant à l’absence de participation française aux côtés des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne dans l’envoi de troupes au Liban. Les approches israélienne et française face aux bouleversements au Liban, en Irak et en Jordanie à cette époque sont fondamentalement différentes. Les Israéliens souhaitent voir une politique occidentale de confinement du nassérisme. En revanche, Charles de Gaulle, à peine revenu des affaires, privilégie une approche multilatérale des problématiques du Moyen-Orient, incluant la participation de l’Union soviétique, position perçue par Israël comme une véritable abomination.
Il est parfaitement plausible qu’à cette époque, Israël ait exercé des pressions sur la France afin d’obtenir à la fois les moyens de développer une bombe atomique et les missiles susceptibles d’en assurer la livraison, avant qu’un changement dans leurs relations ne rende une telle coopération impraticable. Le 3 octobre 1957, Paris et Jérusalem signent un accord prévoyant la fourniture par la France des plans, de l’assistance technique et des matériaux nécessaires à la construction d’un réacteur de 24 mégawatts à Dimona, dans le désert du Néguev. Le ministère français des Affaires étrangères s’est opposé à cet accord et a insisté pour qu’Israël promette de consulter la France sur toute question relative à la construction du réacteur. Shimon Peres, acteur clé israélien dans ces négociations, s’est engagé à ce que le réacteur soit exclusivement destiné à des fins civiles.
Moins de trois mois plus tard, Ben Gourion informe le comité central du Mapaï que le développement du nucléaire militaire n’est pas une option envisageable pour Israël. Pourtant, certains historiens avancent des arguments solides démontrant que les Israéliens, et particulièrement Ben Gourion, envisageaient en fait des applications militaires pour cette technologie. Frank Barnaby affirme que ‘au moins à partir de la guerre de Suez,et possiblement antérieurement, Israël était résolu à acquérir les moyens nécessaires pour la fabrication d’armes nucléaires’. Il souligne qu’Israël a initié l’acquisition des technologies et des compétences humaines indispensables à la fabrication de matériaux nucléaires à usage militaire presque immédiatement après la création de l’Etat en 1948. Shlomo Aronson, pour sa part, note qu’au début de l’année 1958, plusieurs scientifiques de premier plan ont démissionné de la Commission israélienne de l’énergie atomique en réaction aux projets visant à développer une capacité nucléaire militaire pour Israël. Des preuves solides indiquent que, malgré l’opposition du Quai d’Orsay, des personnalités influentes en France ont agi en coulisses pour fournir aux Israéliens la technologie nécessaire au développement d’une capacité nucléaire à usage militaire. Crosbie soutient que le gouvernement de Bourgès-Maunoury, signataire de l’accord octroyant à Israël le réacteur de 24 mégawatts, avait manifestement pour intention de permettre aux Israéliens d’accéder à une telle capacité. Barnaby soutient cette thèse en se référant à une interview de 1986 de Francis Perrin, haut-commissaire français à l’énergie atomique de 1951 à 1970, dans laquelle ce dernier reconnaît que la France a secrètement transmis à Israël des informations relatives à la technologie nucléaire4. Malgré l’importance de cette coopération, la manière ‘clandestine’ et improvisée à laquelle Jérusalem a été contrainte de procéder pour obtenir l’accord de la France en vue de fournir le réacteur a sans doute renforcé chez les Israéliens la conviction qu’il leur fallait chercher un autre fournisseur d’armes. »
Charles de Gaulle, les Juifs français, et l’Etat d’Israël. Perrin, 25 euros.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/peuple-sur-de-lui-et-dominateur-de-gaulle-et-les-juifs-le-livre-qui-bouscule-les-idees-recues-33HLPIA5MNB3RPHZOPQQ4ZOWKU/
Author : Sébastien Le Fol
Publish date : 2026-09-27 14:58:00
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