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    L’Express

    Torture animale : plongée dans un marché clandestin aux méthodes calquées sur les réseaux pédocriminels

    IntelliNewsBy IntelliNewsseptembre 27, 2026Aucun commentaire9 Mins Read
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    Au téléphone, la voix d’Héliya s’interrompt. La présidente de l’association MNV International tente de décrire une vidéo découverte au cours de ses investigations dans les réseaux de torture animale. Sur les images, une femme écrase un chiot sous son pied jusqu’à la mort, tandis que d’autres chiens et chats assistent à la scène. « On voit l’horreur des animaux qui sont derrière », souffle-t-elle. Ce n’est qu’une vidéo parmi les dizaines de milliers du même genre qui circulent à travers le monde. Chats, chiens, lapins, rongeurs, grenouilles, singes… Aucune espèce ne semble épargnée. La souffrance animale n’est pas seulement filmée : elle se commande, se fabrique et se monnaye. Ce phénomène porte un nom : l’ »animal crushing ». A l’origine, le terme désignait principalement un fétichisme sexuel, le « crush fetish », où des femmes écrasaient de petits animaux sous leurs pieds pour satisfaire un public de niche. Mais le phénomène a changé d’échelle et, surtout, de nature.

    « Une culture de la torture se développe. Ce n’est pas juste l’envie de faire du mal : on veut voir jusqu’où on peut aller, combien de temps l’animal peut tenir, comment le disséquer, le réanimer pour qu’il reste le plus longtemps vivant », décrypte Héliya. D’après elle, la diffusion en 2023 d’une vidéo montrant un chat placé dans un mixeur a marqué un tournant dans la propagation de ces contenus. Depuis, les investigations de MNV International ont mis au jour une organisation qui présente de troublantes similitudes avec celle des réseaux pédocriminels : cercles d’accès hiérarchisés, épreuves imposées aux nouveaux membres, violences tarifées selon les demandes des clients, ramifications internationales. Deux univers dont les frontières peuvent parfois se confondre.

    Un système à trois niveaux

    Nul besoin, au départ, de s’aventurer dans les profondeurs du dark web. Quelques mots-clés suffisent pour tomber, sur les réseaux sociaux les plus connus, sur des playlists entières consacrées à la maltraitance animale. Un singe à qui l’on met du savon dans les yeux, que l’on enferme dans un gobelet ou que l’on force à ingurgiter un produit. Des contenus qui semblent de prime abord éloignés des actes de torture les plus extrêmes mais qui reposent déjà sur une même mécanique : la souffrance est filmée, diffusée et commentée. Et c’est précisément dans les commentaires que le système commence à se dévoiler. Comme L’Express a pu le constater, certains, rédigés dans toutes les langues, réclament des violences toujours plus graves : « remplis le gobelet d’eau », « mets-le dans un mixeur », « lave-le à l’eau bouillante et à l’eau de Javel ». D’autres renvoient vers des groupes Telegram, portes d’entrée vers des cercles beaucoup plus fermés.

    Le réseau s’articule autour de trois piliers : des sites web accessibles à tous, qui servent aussi de passerelles vers d’autres plateformes ; Tor, qui donne accès à une bibliothèque de vidéos explicites ; et des messageries cryptées comme Telegram. C’est au sein de ces dernières que se décèle aussi une hiérarchie à trois niveaux. Dans le premier, relativement accessible, des mèmes, des messages codés et des références indirectes à la torture animale sont partagés. Dans le deuxième, plus sélectif, les membres doivent démontrer leur intérêt pour les activités du réseau, c’est-à-dire décrire leur méthode de torture préférée, détaille Audrey, coprésidente de MNV International. Dans le troisième, véritable noyau dur du réseau, il est exigé de filmer soi-même la torture et la mise à mort d’un chat ou de rémunérer un tiers pour commettre ces actes. Une sélection destinée à réserver l’accès aux groupes les plus sensibles aux membres ayant déjà participé directement ou financièrement aux sévices.

    Une architecture qui frappe Me Juliette Chapelle. Cette avocate spécialisée dans la lutte contre la pédocriminalité en ligne, membre de l’association Les Enfants d’Argus, ne connaissait pas l’expression « animal crushing » avant d’être interrogée par L’Express. Elle y reconnaît toutefois des mécanismes rencontrés dans ses propres dossiers. « C’est une ascension dans la violence, comme s’ils gagnaient un badge à chaque étape », observe-t-elle.

    Quand les réseaux de torture animale croisent ceux de la pédocriminalité

    Dans les deux univers, les violences sont des produits négociables. Dans les affaires pédocriminelles suivies par Juliette Chapelle, le prix varie selon la nature et la gravité de la demande. « Plus c’est long, plus c’est jeune, plus c’est tordu, plus c’est cher », résume-t-elle. Une logique commerciale que les enquêtrices de MNV International retrouvent dans les groupes de torture animale. Le client peut choisir l’espèce, la nature des sévices, leur durée. « L’animal peut souffrir pendant des jours, pendant des semaines, décrit Audrey. Ils les soignent, ils les réaniment et ils recommencent. »

    Sur les réseaux qu’elle surveille, une nouvelle vidéo de torture apparaît environ toutes les deux heures. Les tarifs peuvent s’élever à plusieurs milliers d’euros. Héliya, de son côté, estime que plusieurs dizaines de milliers de personnes gravitent autour de ces groupes. Des chiffres avancés par l’association dont l’ampleur demeure difficile à vérifier indépendamment. Elle suppose un approvisionnement constant en animaux. Les investigations de MNV International font apparaître plusieurs circuits : animaux de compagnie volés, chiens et chats errants capturés dans la rue, fausses adoptions ou encore animaux malades et invendus récupérés à bas prix. Les petits rongeurs, peu coûteux et faciles à acheter, peuvent être acquis par dizaines, voire par centaines.

    Plus troublant encore, Audrey affirme avoir observé dans certains groupes la circulation simultanée de vidéos de torture animale et de contenus pédocriminels. Une porosité confirmée à L’Express par la Division nationale de lutte contre la maltraitance animale (DNLMA), rattachée au ministère de l’Intérieur. Derrière les pseudonymes, aucun profil social ne semble se dégager. Dans les dossiers pédocriminels suivis par Juliette Chapelle, les mis en cause sont âgés de 18 à 83 ans et sont, dans leur immense majorité, des hommes. Leurs professions sont extrêmement diverses : gendarmes, chefs d’entreprise, comptables, caissiers ou agriculteurs. Audrey affirme observer une diversité comparable dans les groupes qu’elle infiltre. Elle dit y avoir identifié des médecins, des avocats, des psychiatres et même un vétérinaire. « Ce n’est pas un profil de psychopathe ou de dérangé. Ce sont des gens de tous les jours, des Monsieurs Tout-le-monde », lance-t-elle. Des profils également confirmés par la DNLMA.

    La France concernée

    A l’image des réseaux pédocriminels, ceux de la torture animale ignorent les frontières. Selon MNV International, une part importante des groupes trouve son origine en Chine, où il n’existe pas de loi nationale générale sur la protection ou le bien-être animal. Mais les enquêtrices affirment aussi avoir identifié des exécutants en Turquie [NDLR : un groupe Telegram identifié réunit plus de 70 000 personnes], au Japon, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et en France. Une présence sur le sol hexagonal confirmée par la Division nationale de lutte contre la maltraitance animale qui travaille avec l’UNCyber, l’unité cyber de la gendarmerie, pour les identifier. Mais le caractère transnational de la filière complique considérablement le travail des enquêteurs. Le commanditaire peut se trouver dans un pays, l’exécutant dans un autre, tandis que la plateforme ou le serveur hébergeant les vidéos relève d’une troisième juridiction. A la difficulté d’identifier les individus derrière leurs pseudonymes s’ajoute celle de coordonner les investigations et les poursuites au-delà des frontières, confie la DNLMA.

    Reste un paradoxe. Si le droit français sait sanctionner celui qui torture, celui qui filme et celui qui diffuse, il peine à atteindre celui qui paie pour voir. Depuis la loi du 30 novembre 2021, les sévices graves et actes de cruauté envers un animal sont punis de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. Lorsque l’animal meurt, la peine peut atteindre cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende. Le fait d’enregistrer sciemment ces actes est assimilé à de la complicité et puni des mêmes peines ; leur diffusion sur Internet est passible de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende. Mais la simple consultation d’une vidéo ou le fait de payer pour accéder à un contenu ne constitue pas, en tant que tel, une infraction spécifique. Surtout, la commande d’une torture destinée à être filmée n’est pas explicitement appréhendée comme telle. Pour les enquêteurs de la DNLMA, qui plaident pour une évolution de la loi, il s’agit de l’un des principaux angles morts du dispositif actuel.

    Touchés par le phénomène, les Etats-Unis ont légiféré sur ce point. Le Pact Act, adopté en 2019, criminalise non seulement l’acte de torture, mais aussi la vente, la distribution et la publicité de ces vidéos sur le territoire américain ou à l’étranger, dès lors qu’ils sont destinés au marché américain. La France, elle, n’a toujours aucun équivalent. Un vide que plusieurs associations et quelques élus tentent, en vain pour l’instant, de faire remonter jusqu’au gouvernement.

    La Fondation Droit Animal, Ethique et Sciences (LFDA) a sollicité, en juin 2026, les présidents des groupes de l’Assemblée nationale pour la création d’une commission d’enquête parlementaire. Sans succès à ce stade. Le 23 avril dernier, la sénatrice Paulette Matray a interrogé le ministère de l’Agriculture sur « la lutte contre la diffusion et la monétisation de contenus de cruauté animale en ligne ». Sa question est toujours indiquée en attente de réponse. Le 23 juin, la députée Alexandra Martin a à son tour interrogé le gouvernement sur la diffusion et la commercialisation de vidéos de torture animale. Là encore, aucune réponse n’a été formulée. Interrogée par L’Express, l’élue regrette que le sujet ne soit « pas pris au sérieux » et prépare une proposition de loi pour permettre la poursuite des commanditaires des tortures animales en ligne.

    Le calendrier gouvernemental pourrait pourtant offrir une occasion de remettre le sujet sur la table. A la fin du mois de juillet, Sébastien Lecornu a demandé à neuf ministres d’engager onze actions destinées à intensifier la lutte contre la maltraitance animale, avec une échéance fixée au 1er octobre. Aucune ne mentionne l’animal crushing. Contactés par L’Express, les ministères de l’Agriculture et de l’Intérieur n’ont pas répondu à nos sollicitations.



    Source link : https://www.lexpress.fr/societe/torture-animale-plongee-dans-un-marche-clandestin-aux-methodes-calquees-sur-les-reseaux-3T67ADOZNJCOXBPUGDUAVWXS3Q/

    Author : Laura Laplaud

    Publish date : 2026-09-27 10:00:00

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