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    « La mauvaise gestion a fini par rattraper la France » : le regard inquiet de Jonah D. Levy, professeur à Berkeley

    IntelliNewsBy IntelliNewsoctobre 20, 2026Aucun commentaire9 Mins Read
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    La France est-elle au bord de l’implosion ? C’est la question que se posent de nombreux observateurs étrangers depuis ce week-end, en voyant défiler sur leur fil d’actualité les images de la mairie de Limoges ravagée par les flammes, ou les photographies aériennes de Paris aux airs apocalyptiques. Pour le politiste américain Jonah D. Levy, professeur à l’université de Berkeley et spécialiste de la France, les violences survenues en marge des manifestations du 17 octobre illustrent l’impuissance de « l’état d’anesthésie sociale » qui caractérise la France depuis les années 1980. Résultat ? « La seule façon pour les citoyens d’obtenir l’attention des pouvoirs publics est de faire suffisamment de bruit », explique l’auteur de Contested Liberalization : Historical Legacies and Contemporary Conflict in France (Cambridge University Press, 2023).

    L’Express : Dans l’histoire récente, rarement l’atmosphère politique de la France n’a été aussi tendue. Comment expliquer un tel déchaînement de violence, alors même que les Français auront l’occasion de s’exprimer dans les urnes dans quelques mois ?

    Jonah D. Levy : Il y a certainement un lien de causalité entre ces événements et l’élection présidentielle à venir, car de nombreux Français considèrent que cette échéance électorale n’apportera pas de réponse à leurs problèmes. Depuis 1981, les Français ont essayé à peu près toutes les configurations démocratiques imaginables, avec une succession d’alternances entre la droite et la gauche. Ils ont même essayé une sorte de troisième stratégie démocratique avec Emmanuel Macron, qui affichait l’ambition de réinventer le centre.

    Bref, les Français ont tout fait pour mettre des démocrates au pouvoir et éviter les options populistes et radicales de l’extrême droite et de l’extrême gauche. En 2022, ils ont ainsi voté en faveur d’Emmanuel Macron de manière très responsable, alors même qu’ils ne l’approuvaient pas, ni lui ni sa politique, précisément pour éviter les dangers associés à Marine Le Pen et au Rassemblement national.

    Mais aujourd’hui, ils ne semblent plus voir dans les élections une solution au problème. En 2027, ils auront le choix entre une solution démocratique inefficace, et deux alternatives dangereuses, à savoir le Rassemblement national et La France insoumise. Cela crée de l’anxiété. De plus, le régime macronien est en fin de règne, avec un Premier ministre qui se décrit lui-même comme le plus faible de la Ve République et un gouvernement incapable de répondre aux demandes de la société…

    Comment expliquez-vous cette impuissance ?

    La mauvaise gestion des finances publiques par les gouvernements successifs a fini par rattraper la France. Face à la possibilité d’une crise budgétaire – surtout si les taux d’intérêt continuent à augmenter -, le gouvernement n’a plus de marge de manœuvre pour faire de véritables concessions aux revendications des manifestants, aussi légitimes soient-elles.

    L’immobilisme s’explique aussi par l’absence de majorité cohérente. Le budget présenté par le gouvernement est plutôt équilibré et répartit soigneusement les efforts. Certes, il n’est pas d’une ambition débordante, mais il permet de s’engager dans une trajectoire de réduction du déficit. Malgré cela, il ne trouve pas de soutien au Parlement, en partie parce que les différents partis préparent l’élection présidentielle et ne veulent pas prendre le risque de perdre des électeurs. S’y ajoute enfin un contexte économique anxiogène dû en partie à la guerre inutile de Donald Trump en Iran, qui fait grimper les prix de l’énergie.

    Comment expliquer que l’étincelle soit partie d’un mouvement lycéen ?

    L’inquiétude est particulièrement marquée chez les jeunes. Ils ont le sentiment que le jeu est truqué, qu’ils manquent de perspectives et que leurs préoccupations ne sont pas entendues par les politiques. Ils estiment à raison que les dépenses publiques sont trop orientées vers les personnes âgées. De fait, les retraites et l’assurance-maladie constituent les plus grands postes de dépenses, tandis que les établissements scolaires sont dans un état déplorable et qu’il manque des enseignants.

    Ils ont aussi le sentiment que les moyens sont insuffisants pour les accompagner dans des études supérieures et un monde professionnel de plus en plus concurrentiel. Comment obtenir la formation de son choix sur Parcoursup si un professeur de français est absent pendant une grande partie de l’année ?

    A chaque crise ou tentative de réforme, on retrouve le même schéma : les groupes qui s’estiment lésés se mobilisent pour défendre leurs intérêts. Pourquoi ?

    La place centrale de l’Etat aux dépens des corps intermédiaires fait qu’il est impossible de résoudre les conflits par la négociation et le compromis. Alexis de Tocqueville, au XIXe siècle, déplorait déjà cette dynamique. La manière de gouverner d’Emmanuel Macron, qui a presque théorisé l’impuissance et l’inutilité des corps intermédiaires, et a dédaigné toute coopération ou négociation véritable avec eux, a aggravé les choses. Il n’a même pas réussi à travailler avec la CFDT, qui partage pourtant 90 % de son programme économique et social.

    Dans ces conditions, la seule façon pour les citoyens d’obtenir l’attention des pouvoirs publics est de faire suffisamment de bruit. C’est vrai pour tous les groupes sociaux. Par exemple, lorsque les agriculteurs sont mécontents de la hausse du coût de l’énergie et des engrais, ils prennent leurs tracteurs pour bloquer les autoroutes, déversent du fumier devant les préfectures et font défiler leurs moutons sur les Champs-Elysées. Les lycéens s’inscrivent pleinement dans cette logique. C’est ainsi que se font les choses en France.

    Justement, les lycéens réclament plus de moyens pour l’Education nationale. Pourtant, la France est l’un des pays de l’OCDE où la dépense publique est la plus élevée…

    Dans les années d’après-guerre, l’Etat dirigiste orientait l’essentiel du développement économique du pays, avec un certain succès. Mais cet Etat dirigiste est entré en crise dans les années 1970 et au début des années 1980. A partir de 1983, ce modèle de politique industrielle a été progressivement démantelé. Pour gérer les bouleversements sociaux liés aux fermetures d’usines et à la désindustrialisation, le gouvernement a mis en place ce que j’appelle des mesures « d’anesthésie sociale », destinées à prendre en charge les victimes et les opposants à la libéralisation économique.

    Ces mesures comprenaient par exemple les préretraites, les politiques de développement régional destinées aux vieux bassins industriels, et diverses formes de prestations sociales. Elles ont certes permis d’atténuer la douleur du passage du modèle dirigiste à une économie plus libérale, mais ont coûté très cher. Aujourd’hui, la France a l’un des niveaux de dépenses sociales les plus élevés de l’OCDE, et elles sont davantage orientées vers les personnes âgées que dans d’autres pays.

    N’est-il pas possible de corriger cet « état d’anesthésie sociale » ?

    C’est le défi de la France depuis trente ans. Le problème, c’est que le modèle créé dans les années 1980 est coûteux : il suppose une fiscalité élevée qui nuit à la croissance et à la création d’emplois.

    L’enjeu est donc d’aller vers un modèle plus soutenable économiquement et socialement. Mais jusqu’à maintenant, la principale orientation des réformes a consisté à réduire les dépenses pour permettre des baisses d’impôts. C’est compréhensible, dans un système où la fiscalité et les dépenses sont aussi élevées. Mais c’est politiquement impossible à faire accepter, car vous demandez aux gens de sacrifier leurs services publics. Les citoyens assistent à la suppression des lignes ferroviaires, à la fermeture de bureaux de poste, de cabinets médicaux, scolarisent leurs enfants dans des établissements délabrés, mais paient toujours autant d’impôts.

    Le deuxième obstacle à la transformation, c’est le modèle de décision hérité du dirigisme d’après-guerre et de la volonté de la Ve République d’établir un exécutif fort et centralisé. Il consiste à confier le pouvoir à un seul acteur au sommet de l’Etat pour décider au-dessus des intérêts corporatistes. Dans ce modèle de gouvernance, l’Etat et ses technocrates sont censés savoir mieux que la société civile et les corps intermédiaires, perçus comme des obstacles.

    Vous plaidez pour le fait de s’inspirer des pays nordiques. Pourquoi ?

    S’en inspirer permettrait de se concentrer sur le redéploiement des dépenses plutôt que sur leur réduction, afin de passer d’un modèle d’anesthésie sociale à un modèle d’investissement social. C’est d’ailleurs le discours que tenait Emmanuel Macron en 2017 : orienter les dépenses pour favoriser une plus grande participation au marché du travail. Cela aurait l’avantage d’être politiquement plus acceptable que de dire « devenons davantage comme les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne de l’après-Thatcher en réduisant nos impôts et nos dépenses ». Ce genre d’argument ne sera jamais vendeur en France.

    Les réformes sociales les plus importantes dans les pays nordiques, comme celles des retraites ou du marché du travail, ont été négociées avec les syndicats, les organisations patronales ou les oppositions. L’objectif était de partager la responsabilité des choix difficiles, ce qui permettait de réduire les possibilités de mobilisation. Pour le dire simplement : si les syndicats approuvent un accord sur les retraites, ils n’appelleront pas à manifester contre cette réforme. Malheureusement, les gouvernements français successifs ont presque toujours considéré avec beaucoup de dédain l’idée de partager le pouvoir et les responsabilités avec d’autres acteurs.

    Fin août 2025, vous expliquiez à nos lecteurs que plus la France attendrait avant de se réformer, plus l’ajustement serait violent. Etes-vous encore plus pessimiste aujourd’hui ?

    En tant qu’Américain, je sais ce que c’est que de vivre avec les conséquences de choix électoraux désastreux, et je crains que la France ne suive le même chemin. Quoi qu’il en soit, le vainqueur de l’élection devra composer avec les contraintes historiques évoquées plus tôt, et la tâche ne sera pas facile.

    Aucun motif d’espoir ?

    Il existe dans la société civile française des ressources sous-estimées. Mes étudiants sont toujours étonnés de la capacité de mobilisation de leurs homologues français. On peut d’ailleurs interpréter ces protestations comme une forme d’engagement civique : des jeunes qui se soucient de leurs établissements, des étudiants du supérieur qui se préoccupent du sort des lycéens. Il y a une forme de solidarité, aux antipodes du stéréotype du Français enfant gâté et égoïste.



    Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/la-mauvaise-gestion-a-fini-par-vous-rattraper-le-regard-inquiet-de-jonah-d-levy-professeur-a-HNX7DONC7FFAPCFE4NZJJSLEGQ/

    Author : Baptiste Gauthey

    Publish date : 2026-10-20 16:00:00

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