La politique de sécurité économique change d’âge. Pendant longtemps, elle est restée relativement étrangère à la vie quotidienne de la plupart des dirigeants d’entreprise. Dans l’imaginaire collectif, la sécurité économique concernait d’abord la base industrielle et technologique de défense ; dans l’action publique, elle était notamment associée à son instrument le plus visible : le contrôle des investissements étrangers.
Cette représentation est désormais trop étroite. Non parce que le périmètre de la politique de sécurité économique se serait soudainement élargi, mais parce que les dirigeants de tous les secteurs qui concourent à notre souveraineté doivent désormais prendre pleinement leur part à son efficacité.
C’est l’un des enjeux majeurs de la nouvelle doctrine présentée par le gouvernement lors des premières Assises de la sécurité économique réunies à Bercy. Télécommunications, énergie, systèmes financiers, agroalimentaire, technologies, infrastructures critiques : la politique de sécurité économique ne peut être pleinement efficace que si les dirigeants de l’ensemble de ces secteurs se considèrent eux-mêmes comme des acteurs de cette politique.
L’ère de la « post-mondialisation
L’urgence est réelle. En 2025, les services de l’Etat ont traité environ 750 alertes de sécurité économique, soit trois fois plus qu’en 2020. Si nos capacités de détection se sont améliorées, cette fulgurante progression tient surtout à des menaces plus fréquentes, plus graves et plus complexes.
Les prises de contrôle capitalistiques demeurent de loin le principal mode opératoire, représentant 60 % des alertes. Mais la coercition, la prédation et, plus largement, la guerre économique empruntent également des voies de plus en plus diverses et sophistiquées : espionnage industriel, captation de savoirs technologiques, débauchage de talents scientifiques, cyberattaques, manipulation de l’information, arsenalisation des régimes juridiques, déstabilisation des chaînes de valeur, voire sabotage d’infrastructures critiques. Et ces menaces ont un point commun : elles exploitent nos vulnérabilités et, singulièrement, nos dépendances.
C’est ici que la « mondialisation heureuse » s’est interrompue. Que nous sommes entrés dans la « post-mondialisation ». Pendant plusieurs décennies, l’organisation des chaînes de valeur a privilégié l’efficience à la sécurité, les marges à la résilience : spécialisation, concentration des fournisseurs, flux tendus, accès aux technologies, aux capitaux et aux marchés mondiaux…
Ces choix ont produit des gains économiques considérables. Ils ont aussi créé des dépendances qui peuvent être arsenalisées par des puissances qui cherchent à redessiner la carte du monde autour de sphères d’influence géoéconomiques.
Un approvisionnement énergétique, un composant, une technologie, une infrastructure, un fournisseur, un marché ou une source de financement difficilement substituable n’est pas seulement un risque opérationnel. Celui qui le contrôle peut disposer d’un levier de coercition. Voilà pourquoi le changement d’âge de notre politique de sécurité économique appelle aussi un changement de culture dans les entreprises.
L’Etat dispose d’outils puissants pour détecter les ingérences, contrôler les investissements étrangers, mobiliser le renseignement ou protéger les actifs stratégiques. La doctrine présentée à Bercy réaffirme précisément l’importance d’une coopération étroite entre les services de l’Etat et les acteurs privés.
Mais aucune administration ne peut cartographier à la place d’une entreprise ses fournisseurs critiques, éprouver la résilience de sa chaîne de valeur ou déterminer son degré d’exposition acceptable à une technologie, un marché ou un financement étranger. Cette responsabilité appartient aussi aux dirigeants. C’est dans cet esprit que l’Essec crée, en partenariat avec le ministère de l’Economie, un « Observatoire de la sécurité économique ». Les questions qu’il soulève sont très concrètes.
Prenons un cabinet d’audit. Une entreprise lui ouvre ses comptes, ses contrats, parfois ses données les plus stratégiques. Elle ne choisit donc pas seulement un prestataire : elle choisit un acteur auquel elle confie une partie de sa sécurité économique.
Peut-elle avoir confiance si celui-ci répond, par le régime de droit auquel il est assujetti, à une puissance étrangère dont les lois extraterritoriales permettent d’accéder à ces informations sensibles ? Et que vaut la protection d’une donnée stratégique si elle peut être « légalement » extraite par un Etat susceptible de l’utiliser au bénéfice de ses propres intérêts économiques, voire diplomatiques ?
Voilà le type de question que soulève l’enjeu de la sécurité économique pour les entreprises, leurs conseils d’administration, leurs comités des risques et leurs comités exécutifs. La nationalité d’un prestataire, les juridictions auxquelles il est soumis, le lieu où il stocke les données ou les puissances capables de lui imposer leurs lois ne sont plus des considérations périphériques. Elles font partie de l’analyse du risque.
Et elles obligent à regarder lucidement la géographie de nos dépendances. Car celle-ci ne se confond pas nécessairement avec celle de nos alliances. Certains décideurs publics résument la situation d’une formule limpide : « en matière de sécurité économique, nous avons bien quelques amis, mais nous n’avons aucun allié ».
Un tabou à lever
La deuxième édition du Baromètre Géopolitique & Business de l’Essec, qui sera révélée par L’Express le 29 septembre à 16 heures, montre que les dirigeants d’entreprise français ont saisi ce principe : 30 % des dirigeants interrogés considèrent les Etats-Unis de Donald Trump comme la principale menace pour la sécurité économique européenne.
Le paradoxe n’est qu’apparent. Les Etats-Unis demeurent notre principal allié mais, alors que la relation transatlantique se dégrade très rapidement, avec un effondrement du pilier politique de l’Otan et une mise en tension du pilier militaire de l’Alliance, Washington se montre de plus en plus coercitif, plus offensif et même plus hostile à nos intérêts de sécurité économique.
La guerre commerciale engagée par Donald Trump contre l’Europe l’a démontré : elle dépassait de loin l’enjeu des droits de douane. Elle visait aussi à renforcer la dépendance européenne à l’énergie américaine et à capter davantage de capitaux européens pour financer l’économie américaine. Alors une question se pose : que se passe-t-il lorsque des dépendances technologiques, financières, énergétiques et surtout militaires peuvent être mobilisées dans une négociation commerciale, voire diplomatique ? Comment nommer la prédation lorsqu’elle vient d’un allié ?
C’est peut-être là le principal tabou que la sécurité économique nous oblige à lever : la vulnérabilité créée par une dépendance critique ne se dissout pas dans une alliance militaire. Au contraire, elle s’aggrave.
La nécessité d’une réponse européenne
Face à cette réalité, la réponse nationale ne suffit pas. La politique européenne de sécurité économique, présentée par la Commission, est indispensable pour réduire nos dépendances critiques et faire face à la coercition. Pour la rendre efficace, il faudra par ailleurs une articulation très étroite entre politique étrangère et de sécurité, politique industrielle et politique de sécurité économique. Car c’est à ce niveau de jeu qu’opèrent nos compétiteurs stratégiques.
Mais changer d’échelle ne signifie pas déplacer la responsabilité. La politique européenne et l’action de l’Etat ne peuvent être pleinement efficaces que si les entreprises réduisent elles-mêmes les vulnérabilités sur lesquelles prospèrent les stratégies de coercition et de prédation.
L’efficacité de notre politique de sécurité économique se jouera donc également dans chaque entreprise. Plus de vigilance pour anticiper les rapports de force. Plus de résilience pour traverser les chocs. Moins de dépendances pour réduire les leviers susceptibles d’être utilisés contre elles.
C’est à cette condition que la politique de sécurité économique changera véritablement d’âge : lorsqu’elle ne sera plus seulement une politique publique qui protège les entreprises, mais une politique publique à laquelle les entreprises concourent pleinement.
Sur ce point, les dirigeants français commencent à lever un tabou : si Trump est encore un partenaire diplomatique, quoique de plus en plus imprévisible et de moins en moins loyal, la coopération économique avec les Etats-Unis n’est plus un totem.
* Thomas Friang est directeur exécutif de l’Institut Géopolitique & Business de l’Essec
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Publish date : 2026-09-28 10:00:00
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