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    Bienvenue dans un monde où on ne lit plus : pourquoi les dégâts risquent d’être plus importants qu’on ne le croit

    IntelliNewsBy IntelliNewsoctobre 14, 2026Aucun commentaire13 Mins Read
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    Little Nell est-elle morte ? Nous sommes en 1841, à New York. Des navires britanniques viennent d’atteindre les docks tandis qu’une foule compacte piaffe d’impatience. Y aurait-il, à bord, la dernière starlette du moment ? Non, la seule question qui vaille est braillée depuis les quais en direction des passagers : le personnage inventé par Charles Dickens dans son roman-feuilleton Le Magasin d’antiquités, dont le dernier épisode vient de paraître dans le périodique anglais Master Humphrey’s Clock, est-il oui ou non encore en vie ? La légende raconte même que certains s’évanouirent en apprenant la nouvelle. Un lecteur tombé en catatonie ce jour-là et réveillé récemment serait sidéré de découvrir qu’en 2026, un pavé littéraire n’est plus un plaisir populaire, mais un repoussoir.

    Il ne faut pas se fier à la vitrine chargée de L’Amie prodigieuse, une librairie située dans le très intellectuel Ve arrondissement de Paris. Ici, les ouvrages les plus vendus ne sont pas L’inconnue du quai de Javel (528 pages, Flammarion) de Philippe Jaenada, toujours en lice pour le sacro-saint Goncourt, ou Ligne de feu (656 pages, Gallimard) de l’espagnol Arturo Pérez-Reverte, qui postule au prix Médicis étranger. Mais de petites anthologies d’une centaine de pages disposées sur le comptoir, parfois Le Petit Prince, qui fête ses quatre-vingts ans cette année, ou bien les ouvrages polémiques du moment comme C’était ça ou mourir (Grasset), dont l’auteur, Thélyson Orélien, est accusé d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle et au plagiat. « Les gros livres font peur, il faut les pousser, confie Mustapha Ben Abdeladhim, le gardien des lieux. Les gens n’ont plus le temps pour ça ».

    Ce jeune homme qui vient de pousser la porte de L’Amie prodigieuse, le pas déterminé de celui qui sait ce qu’il vient chercher (De l’inconvénient d’être né, d’Emil Cioran, environ 250 pages) n’y changera rien : d’après le Centre national du livre (CNL), le temps dédié par les Français à la lecture dépassait à peine les 3 h 30 en moyenne par semaine en 2025, soit plus d’une heure de moins qu’en 2023. En revanche, notre consommation d’écrans hebdomadaire a gagné 49 minutes de plus en deux ans, passant à 23 h 27. Autrement dit : nous consacrons presque autant de temps aux écrans chaque jour qu’aux livres en une semaine.

    Les grands lecteurs se font rares

    Ere « post-alphabétisée »

    Nous ne lisons pas seulement moins, mais moins bien. D’après les derniers chiffres de l’OCDE pour la France, 28 % des 16-65 ans avaient un niveau faible en littératie en 2022-2023 ; c’est-à-dire qu’ils pouvaient au mieux comprendre des textes courts. De quoi faire passer le score de notre pays à 255 points sur 500, soit moins que la moyenne de l’OCDE. Les récents résultats de la dernière enquête du Programme international pour le suivi des élèves (Pisa) confirment la tendance. Si les scores de lecture ont chuté de 28 points en dix ans sur l’ensemble des pays membres de l’organisation, en France, seulement 67 % des élèves de 15 ans atteignent le niveau minimum de compréhension de l’écrit permettant d’identifier l’idée principale d’un texte de longueur modérée, contre 69 % en moyenne à l’échelle de l’OCDE. Pis : seuls 5 % atteignent le niveau permettant de comprendre des textes longs, manier des concepts et distinguer faits et opinions.

    Délaisser la lecture, c’est aussi abandonner notre modèle sociétal basé sur l’égalité et la liberté

    Bienvenue dans ce que le magazine The Atlantic ou le journaliste anglais James Marriott qualifient d’ère « post-alphabétisée » : une société lisant sans doute plus de mots qu’avant l’arrivée d’Internet (via les mails, textos et réseaux sociaux), sachant les décoder au sens technique, mais de façon fragmentaire, au détriment de l’attention qu’exigent les textes longs et complexes. C’est précisément ce qui nourrit l’inquiétude de Maryanne Wolf, éminente neuroscientifique américaine et auteure de Lecteur, reste avec nous ! (éditions Rosie & Wolfe). Car la lecture approfondie demande de mobiliser nombre de facultés essentielles à tout individu, qu’elle contribue ensuite à développer progressivement. Ainsi de la pensée analogique (le fait de comprendre quelque chose de nouveau en le rapprochant de quelque chose de connu), l’inférence (qui consiste à tirer une conclusion à partir d’informations sans que celle-ci soit dite explicitement), l’empathie et l’esprit critique. La lecture ne reposant pas sur une région cérébrale propre, mais sur la création de connexions neuronales entre différentes zones du cerveau, s’en priver au profit du défilement continu sur écran et d’un accès aux informations facilité via le web ou l’intelligence artificielle pourrait, selon elle, « mettre en péril le développement cognitif des enfants, et le maintien des compétences acquises chez les adultes ».

    Mais la lecture n’est pas qu’une histoire de câblage. « Lire un livre, ce n’est pas seulement savoir comment s’est comporté tel ou tel personnage ou comment termine une histoire. C’est se plonger dans un monde à part entière, prendre conscience qu’il y a autre chose que soi dans l’univers, se questionner sur l’existence », réfléchit à voix haute Amin Maalouf, secrétaire perpétuel de l’Académie française, lauréat du prix Goncourt (1993) et auteur du Siècle de notre métamorphose (Grasset). « Ce faisant, la lecture nous permet de prendre conscience de qui sont les ‘autres’, et donc de nous interroger sur qui l’on est, soi » nous dit l’auteur franco-libanais, prolongeant ce que Marcel Proust écrivait dans le dernier volume d’A la recherche du temps perdu (Le Temps retrouvé, 1927). A savoir que « chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même ».

    La fin de la démocratie libérale ?

    Mais plus qu’un simple miroir, la lecture fut aussi, tout au long de l’histoire, un formidable vecteur d’égalité des conditions ; laquelle est, comme l’écrivit Alexis de Tocqueville, le « fait générateur » de la démocratie moderne. En témoigne le destin de l’Américain Frederick Douglass, réduit à l’esclavage à la naissance et devenu, grâce à la lecture, l’un des chefs de file du mouvement abolitionniste américain. Ou encore celui de Malcolm X, qui recopia en prison le dictionnaire et se plongea dans la lecture avant de se faire l’une des voix du mouvement des droits civiques. Autant d’exemples qui font dire à Sarah-Jane Murray, professeure irlandaise spécialisée dans les grands textes et la création littéraire au sein du Honors College de la Baylor University (Texas) que « délaisser la lecture, c’est aussi abandonner consciemment notre modèle sociétal basé sur l’égalité et la liberté ».

    L’universitaire américain Adam Garfinkle, cofondateur avec Francis Fukuyama de The American Interest, n’a pas attendu la dernière enquête Pisa pour se préoccuper des conséquences collectives que pourrait entraîner le déclin de la lecture. Bien avant le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025, l’élection de Javier Milei en Argentine, celle de l’Italienne Giorgia Meloni ou encore la montée en puissance de l’AfD allemande, celui-ci craignait déjà qu’une société délaissant la lecture ne devienne davantage émotive, instable et de plus en plus perméable à des formes de pouvoir basées sur le charisme. « La démocratie libérale est née d’une culture écrite, rappelle-t-il. Il n’est tout simplement pas possible de comprendre le sens de nos institutions et de nos lois sans lire. Par ailleurs, la lecture nous aide à apprendre à réfléchir par nous-mêmes, développer notre esprit critique et structurer notre pensée. Si l’on s’en prive, l’information finira par moins compter que la personne qui l’incarne. Ainsi, la société devient plus soumise à ses émotions, donc poreuse aux discours populistes, identitaires et autoritaires – voire, à certains égards, aux théories du complot, qui capitalisent sur les affects collectifs ». Donald Trump ? Un « pur produit de notre époque post-lettrée ».

    « Le déclin de la lecture rend-il la politique plus stupide ? », titrait récemment le vénérable The Economist. Le magazine prend pour exemple les discours parlementaires britanniques, raccourcis d’un tiers en dix ans. De même que le discours d’investiture de Donald Trump, de niveau lycée selon le test de lisibilité Fresch-Kincaid, contre un niveau postuniversitaire pour celui de George Washington. Et l’hebdomadaire de suggérer que « la diminution de la sophistication littéraire peut conduire à une diminution de la sophistication politique ». Est-ce un problème pour autant ? Pour Sir Jonathan Bate, professeur d’anglais à Oxford cité par The Economist, perdre la capacité de lire de la prose complexe pourrait avoir un impact sur la capacité à développer des idées compliquées et nuancées. Preuve que la lecture est non seulement un enjeu politique, mais aussi de sécurité nationale : depuis 1989, le programme de lectures professionnelles du commandant du Corps des Marines américain ambitionne chaque année de pousser les militaires à développer leur esprit critique. Pour 2026, la liste officielle était organisée selon quatre catégories : héritage, innovation, leadership et stratégie.

    La face cachée de l’IA

    Dans les couloirs des plus prestigieux lieux de savoir, certains n’en perdent pas leur latin pour autant. A commencer par Sam Wineburg, professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université Stanford. « Nous vivons certes une transformation massive de notre rapport à la lecture et à l’information, et il est légitime de s’en préoccuper, mais pendant que nous nous lamentons sur le déclin de la lecture, comme toutes les sociétés l’ont fait à chaque fois qu’une nouvelle technologie est apparue, nous négligeons la façon dont les nouvelles générations consomment aujourd’hui l’information et se cultivent. Résultat : nous ne leur apprenons pas à réfléchir avec les outils de leur temps, des réseaux sociaux à l’intelligence artificielle », dit-il.

    L’entrée fracassante de l’IA dans nos vies a indéniablement transformé notre rapport à la lecture. L’écrivain et journaliste Thomas Chatterton Williams, professeur d’humanités au Bard College (New York) a vu la situation se dégrader de manière rapide. « Les étudiants ne lisent plus, ils ne savent plus comment écrire, assure-t-il. Je ne pense pas qu’ils en viendront même à concevoir la paternité littéraire comme nous l’avons apprise en grandissant. Quand je leur donne Fiodor Dostoïevski ou Albert Camus à lire, je ne sais pas si l’ensemble les lit vraiment. Certains doivent demander à ChatGPT « dis-moi ce qui se passe dans La Peste« . C’est déprimant ».

    On songe au succès retentissant d’Everything Bad is Good for You (2005), du théoricien des médias américain Steven Johnson. Lequel défendait le potentiel de plusieurs innovations, dont Internet, pour entraîner l’esprit plutôt que l’abrutir. Et se demandait, provocateur, comment nous aurions jugé les livres si ceux-ci étaient apparus après les jeux vidéo… Alors l’IA serait-elle susceptible de compenser positivement la lecture ? On ose à peine demander à Amin Maalouf si un résumé chirurgical du Monde d’hier de Stefan Zweig, l’un de ses livres de chevet, ne vaut pas mieux que de ne jamais rien connaître du génie viennois… Sa réponse : « pourquoi avoir au rabais ce que l’on peut avoir dans la plénitude ? »

    Du passé au présent

    Aux sceptiques, aux performatifs chroniques et autres apôtres de l’efficacité, on suggère les premiers résultats d’une étude menée cette année par des chercheurs d’Oxford, Berkeley ou encore du MIT, portant sur plus de 1 200 personnes auxquelles ont été soumises des tâches de raisonnement mathématique ou de compréhension de lecture. Résultat : si l’assistance de l’IA améliore la performance immédiate, les participants réussissaient nettement moins bien sans elle et abandonnaient plus souvent. Particulièrement préoccupant, selon les auteurs, en ce que « la persistance est le fondement de l’acquisition de compétences et l’un des meilleurs prédicteurs de l’apprentissage à long terme ». A l’inverse, un édifiant sondage OpinionWay publié en janvier 2024, portant sur les lacunes historiques des jeunes Français de 16 à 24 ans, montre combien la lecture reste, à certains égards irremplaçable. Parmi ceux qui ne lisaient aucun livre, 32 % ignoraient ce qu’est la Shoah, contre 14 % chez ceux qui lisent au moins trois livres par mois.

    C’est d’autant plus dommageable que, bien souvent, la compréhension du présent passe par la connaissance de l’histoire. Ce que l’essayiste britannique John Harris relevait récemment dans les colonnes du Guardian, au moment des manifestations anti-migrants qui se sont déroulées début septembre à Dover et Portsmouth (sud de l’Angleterre), et ont donné lieu des affrontements et intimidations de la part d’hommes cagoulés. Selon l’institut de sondage YouGov, 53 % des 18-24 ans n’avaient pas d’avis sur légitimité de la façon dont les individus masqués ont manifesté. Symptomatique, selon Harris, du déclin de la lecture. Celle-ci aidant, écrit-il, non seulement à « suivre les événements nationaux et mondiaux, mais aussi à les clarifier et les contextualiser ». Pour lui, « la peur que beaucoup d’entre nous ont ressentie en regardant ce qui s’est passé dans les deux ports était sans doute nourrie de perspectives glanées au fil d’années à absorber livres et journaux ».

    Croissance et leadership

    Plutôt que d’accabler sa génération, Elan Kluger, fraîchement diplômé du Dartmouth College (New Hampshire) et désormais à la tête du média The New Critic, pointe la perte de prestige associée à la lecture. « Certains pensent que les gens lettrés, les experts, sont précisément ceux qui nous ont apporté des problèmes : les économistes, qui ont failli à prédire la crise de 2008, ou les spécialistes des politiques publiques, qui ont encouragé l’invasion de l’Irak en 2003. En d’autres termes, si ce que la lecture apporte, c’est l’expertise, alors lire des livres ne rendra pas forcément le monde meilleur ».

    Si la lecture ne sauvera peut-être pas la planète, elle la rend en tout cas plus prospère. Dans une étude sur « le rôle des compétences cognitives dans le développement économique » (Journal of Economic Literature ; 2008), les économistes de l’éducation Eric Hanushek et Ludger Woessmann démontrent que les compétences cognitives d’une population sont fortement corrélées à la croissance. Mieux : d’autres travaux menés par les deux chercheurs montrent que lorsque la proportion d’élèves qui maîtrisent les bases de la lecture augmente de dix points, la croissance annuelle du PIB gagne environ 0,3 point. L’effet étant encore plus net quand ce sont les meilleurs élèves qui progressent. « Quelqu’un qui lit va développer sa curiosité, mais aussi ses performances dans toutes les matières, y compris les mathématiques. Mécaniquement, cela finit par avoir un impact sur l’économie, tant à l’échelle macroéconomique que microéconomique », précise Eric Hanushek. En témoigne une autre étude (2015) dirigée par le chercheur, selon laquelle les plus forts en numératie et littératie touchent généralement des salaires plus élevés. Sans parler du fait que la lecture a tendance à développer l’empathie et la compréhension d’autrui, lesquelles sont associées à de meilleures performances managériales.

    Mais comment faire comprendre tous les bienfaits de la lecture aux jeunes générations quand, comme le relève Sarah-Jane Murray, celles-ci s’entendent dire qu’elles « ne savent plus lire, que leur capacité d’attention est catastrophique à cause de TikTok et l’intelligence artificielle » ? La professeure n’a pas de baguette magique, mais elle a peut-être trouvé de quoi réconcilier certains d’entre nous avec les livres volumineux. « Ces dernières années, j’ai surtout observé une montée de l’anxiété face à la lecture chez mes élèves. Au fond, je crois que pour retrouver le goût pour les livres, il faut justement dédramatiser ce débat ». Dans les classes de Sarah-Jane Murray, rares sont ceux qui n’ont jamais entendu ce précepte : « si vous arrêtez de croire qu’il faut nécessairement prendre cinq heures d’affilée pour lire un livre, et que vous vous en tenez à trois ou quatre pages par jour, vous aurez lu un millier de pages dans l’année ! ». Preuve que la méthode fonctionne, voici les mots de l’une de ses élèves, âgée de 18 ans : « J’ai l’impression que l’on m’a menti. Non seulement je suis capable de lire des livres, mais j’adore ça ».



    Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/bienvenue-dans-un-monde-ou-on-ne-lit-plus-pourquoi-les-degats-risquent-detre-plus-importants-quon-ne-KAVPQHRFVZECVGOLBYO2CA6YHI/

    Author : Alix L’Hospital

    Publish date : 2026-10-14 16:00:00

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