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    « Tout le monde est sous le choc » : la spectaculaire offensive de la Chine dans la course à la fusion nucléaire

    IntelliNewsBy IntelliNewsoctobre 19, 2026Aucun commentaire8 Mins Read
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    Aix-en-Provence, le 23 septembre dernier. La grand-messe européenne des ingénieurs de la fusion – le Symposium on Fusion Technology (SOFT) – bat son plein. À la tribune d’un vaste amphithéâtre, Yuntao Song, directeur général de l’Institut de physique des plasmas de l’Académie chinoise des sciences, achève son exposé sur les progrès de son pays en matière de fusion, ce procédé prometteur qui vise à reproduire un mini-soleil sur terre. Silence dans l’auditoire. « Tout le monde était sous le choc », raconte un expert de l’énergie. Car les images projetées durant la présentation n’avaient rien de vues d’artiste : il s’agissait de photos de chantiers bien réels. Ici, un tokamak, ce réacteur en forme de donut où l’on confine un plasma plus chaud que le cœur du Soleil. Là, une installation pour éprouver les matériaux. Juste à côté, un bâtiment presque achevé, dédié à la fabrication du combustible. Comme si la fusion nucléaire, ce graal énergétique que les physiciens poursuivent depuis plusieurs décennies, entrait enfin dans l’ère industrielle.

    Un retournement spectaculaire. « Jadis à la traîne, la Chine est aujourd’hui bien partie pour maîtriser la fusion avant les pays occidentaux », constate Agata Hidalgo, responsable affaires publiques et médias chez Renaissance Fusion. Yannick Marandet, directeur de l’institut Fusion, Fission et Instrumentation nucléaire (ISFIN) d’Aix-Marseille Université décrit une machine implacable, mue par deux moteurs. D’un côté, le géant public du nucléaire CNNC, qui prépare à Shanghai HL-4, un tokamak à supraconducteurs à haute température, pour quelque 2,5 milliards de dollars. De l’autre, l’Académie des sciences, qui exploite à Hefei le tokamak EAST et a bâti autour un immense campus d’essai pour environ 500 millions de dollars et termine la construction du tokamak BEST.

    « Les mauvaises langues diront qu’ils ont repris la feuille de route américaine, qui n’avait pas été financée, et qu’ils l’ont appliquée », glisse le chercheur. La réalité est plus simple : les deux rivaux chinois se livrent une course effrénée, sous les yeux médusés du reste du monde. La suite est déjà sur la planche à dessin avec le CFEDR, un réacteur de démonstration plus imposant qu’ITER, le projet international mené à Cadarache, dans le sud de la France. Il n’est pas encore formellement décidé, mais ses responsables ont, selon le physicien, « le doigt sur le bouton ».

    Il y a aussi ce que Pékin ne montre pas. Des images satellites ont révélé à Mianyang un gigantesque laser de fusion inertielle – une technologie concurrente de celle des tokamaks – près d’une fois et demie plus grand que le fameux NIF américain, à l’origine d’une percée scientifique majeure en 2022. Cette technologie permettrait d’optimiser l’arsenal nucléaire disponible, sans procéder à des essais.

    À Washington, la poussée chinoise provoque des réactions épidermiques. L’enjeu dépasse de loin la sécurité énergétique, indispensable pour nourrir l’IA, ou la décarbonation de l’économie. « A terme, il est question de domination technologique », souligne Frédérick Bordry, Conseiller technique chez Gauss Fusion. La première nation à commercialiser ses machines – dans quelques décennies selon le scénario le plus probable – pourra les exporter, et accroître son influence, comme on l’observe déjà dans le nucléaire classique. En avril, Bob Mumgaard, patron de Commonwealth Fusion Systems, la start-up américaine la plus en vue, a mis les pieds dans le plat devant un parterre d’officiels : « Le risque de perdre la course face à la Chine n’a rien de théorique, il est en train de se matérialiser. »

    L’Amérique conserve pourtant deux longueurs d’avance. La première est scientifique : lors d’une expérience récente, les lasers du NIF ont battu un nouveau record, produisant 8,6 megajoules d’énergie de fusion, à partir d’un stimulus quatre fois moindre. La seconde est financière : les entreprises américaines ont capté 7,57 milliards de dollars sur les 13,9 milliards investis dans le privé à l’échelle mondiale, et 29 des 53 sociétés de fusion actives sont américaines. Mais sur presque tout le reste – financement public, chaînes d’approvisionnement, infrastructures, viviers de talents, nombre de publications scientifiques – la Chine a pris la main. Outre-Atlantique, les voix se multiplient pour réclamer une véritable priorité nationale. En attendant, les start-up américaines enchaînent les contrats pour vendre une électricité qu’elles ne produisent pas encore, avec l’espoir de rafler l’essentiel du marché.

    Une course entre grandes puissances

    En Europe aussi, l’offensive chinoise fait bouger les lignes. À commencer par l’Allemagne, où la guerre en Ukraine a précipité la bascule. « Privé du nucléaire et du gaz russe bon marché, contrainte d’importer à prix d’or du gaz liquéfié américain, notre voisin voit vaciller son modèle économique. La fusion peut être une réponse », analyse Yann Gérard, président de GenF, une start-up créée par Thales. Berlin a mis plus de deux milliards d’euros sur la table d’ici 2029, explore à la fois la voie magnétique et la voie laser, et rêve d’accueillir la première centrale à fusion du monde. La start-up munichoise Proxima Fusion a, elle, levé plusieurs centaines de millions d’euros. Berlin a compris que bâtir la fusion est aussi un enjeu industriel. « Avec la fin de la construction d’ITER, qui devrait être opérationnel vers 2034, les industries qui ont participé à sa fabrication pourraient se retrouver sans nouveau contrat. Un développement de nouveaux prototypes comme ce qui se fait en Chine ou aux Etats-Unis permettrait de poursuivre les investissements et de développer de nouveaux marchés », fait valoir Pierre Védrine, responsable du programme fusion du CEA.

    « La France, hélas, reste comparativement dans une attitude de veille », regrette Yannick Marandet. Entre le prolongement du parc nucléaire existant, les nouveaux EPR et la possible relance des réacteurs à neutrons rapides, l’Etat a beaucoup à faire. Une stratégie nationale sur l’énergie de fusion est certes dans les tuyaux. Mais chez Renaissance Fusion, on s’impatiente : « Reconnaître qu’il s’agit d’un secteur stratégique, faciliter les permis, fixer un cadre réglementaire : ça ne coûte rien à l’Etat. » Le pire scénario ? Une Europe réduite au rôle de sous-traitant, qui fournirait les composants avant d’acheter ses centrales à la Chine ou aux Etats-Unis.

    Une consolation, au moins : cette course entre grandes puissances pourrait profiter au climat. Car la fusion coche bien des cases. Elle ne rejette pas de CO2 et consomme très peu de combustible. Ses déchets radioactifs ont une durée de vie de quelques décennies à quelques siècles, contre des centaines de milliers d’années pour certains déchets de la fission. Le risque d’emballement du cœur n’existe pas. « C’est pour ça que les pays qui développent la fusion l’encadrent avec une réglementation plus proche de la radioprotection que de la sûreté nucléaire traditionnelle », souligne-t-on chez Renaissance Fusion.

    « Un énorme besoin d’électricité »

    Cette technologie ne sera pas pour autant la panacée. D’abord, elle produira de l’électricité, pas de la chaleur à très haute température : la sidérurgie, le transport maritime ou l’aviation devront trouver d’autres solutions. Ensuite, elle ne remplacera ni le solaire, ni l’éolien, ni la fission. Enfin, tout le monde ne pourra pas s’en équiper. « Il s’agira de systèmes complexes, du type des gros réacteurs EPR, imagine Pierre Védrine. Il faudra des compétences, des référentiels de sûreté. Tous les pays ne pourront pas les exploiter. » Le coût reste également une grande inconnue. Acheter une centrale à l’étranger créera en outre une dépendance comparable à celle de l’armement : les acheteurs seront tributaires des fournisseurs pour la maintenance et les pièces détachées.

    La Chine a quand même un boulevard devant elle. « La grande majorité des pays, en Amérique latine ou en Afrique, ne réfléchissent pas comme nous, les Européens. Ils ont un énorme besoin d’électricité et aucun problème pour signer avec Pékin », rappelle-t-on chez Renaissance Fusion. Pour GenF, la fusion pourrait même séduire des pays qui ont toujours tenu la fission à distance, comme ceux d’Amérique du Sud, exposés aux séismes. Le nucléaire ne pèse aujourd’hui qu’une petite part de l’énergie mondiale ; la fusion pourrait changer la donne. À plus long terme, dans la deuxième partie du siècle, cette énergie abondante pourrait même alimenter des usines de dessalement, voire des installations de capture du CO2 atmosphérique. « Pour certains, ce recours à la technologie s’apparente à une fuite en avant, admet Yannick Marandet. Mais c’est aussi une façon de se donner les moyens d’agir ». Trop tard pour aider à tenir l’objectif des 2 °C ? Peut-être. Mais la fusion pourrait permettre de gérer « l’après-réchauffement », offrant une énergie décarbonée, sûre et quasi inépuisable pour la seconde moitié du siècle : « Pour moi, estime Yann Gérard, c’est du gagnant-gagnant. »



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    Author : Sébastien Julian

    Publish date : 2026-10-19 03:45:00

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