Il est parfois plus sage de se fier à l’avis de Virginia Woolf qu’à celui de George Orwell. En juin 1917, au lendemain d’une soirée passée avec Katherine Mansfield, Woolf écrit à sa sœur Vanessa Bell : « On dirait qu’elle a mené une vie de patachon depuis ses 17 ans, ce qui est étonnant ; je pense aussi qu’elle est mieux placée que bien d’autres pour parler d’écriture. C’est un curieux personnage… » Avec son aspect déluré, Mansfield commence par déplaire à la très snob Woolf, qui voit en elle « une civette qui s’est mise à faire le trottoir ». Elle revient vite de ses préjugés. En 1918, consciente du talent unique de sa consœur, Woolf publie Prélude de Mansfield au sein de sa maison d’édition, la Hogarth Press (avec un tout petit tirage de 300 exemplaires). En 1923, la mort prématurée de Mansfield, à seulement 34 ans, inspire à Woolf cette confession : « Je ne voulais pas me l’avouer, mais j’étais jalouse de son écriture – la seule écriture dont j’aie jamais été jalouse. » Lancée dans un nouveau manuscrit, elle ajoute : « Quand j’ai commencé à écrire, j’ai eu l’impression qu’il n’y avait plus de sens à écrire. Katherine n’est plus ma rivale. » Elles se poussaient l’une l’autre à se dépasser. Woolf continuera seule, et on sentira bien dans Mrs. Dalloway (1925) ou Vers le phare (1927) l’influence de Mansfield. Orwell restera insensible à cette littérature pleine de finesse, de spleen et d’esprit. En 1941, année du suicide de Woolf, il brocarde ainsi l’art de la nouvelle de Mansfield : « Un petit récit insignifiant ayant trait à des gens foncièrement inintéressants, écrit dans un style plat, tout en phrases courtes, et se terminant sur un vague point d’interrogation. »
Souvent loué pour son concept de « décence ordinaire », Orwell prouve qu’il n’était pas toujours pertinent sur les questions littéraires. Comment ne pas aimer la vie et l’œuvre de Katherine Mansfield ? Née en 1888 à Wellington, cousine d’Elizabeth von Arnim et fille du directeur de la Banque de Nouvelle-Zélande, elle n’a pas une enfance banale – élevée au sein de la bonne société, elle a pour amie une princesse maorie. Elle écrit dès le collège. Puis fait son lycée à Londres, où elle rencontre Ida Constance Baker, qui deviendra l’âme sœur de cette bisexuelle à la vie très libre. C’est aussi en Angleterre qu’elle découvre Oscar Wilde, qui restera avec Tchekhov une de ses influences majeures (elle gardera l’humour du premier et la mélancolie du second). Rentrée à Wellington, elle ne tient pas en place. En 1908, à 20 ans, elle obtient de son père de retourner à Londres – son père lui versera une rente aléatoire qui se chiffrera selon les années entre 15 000 et 45 000 livres sterling d’aujourd’hui.
Installée dans le quartier de Paddington, amoureuse du violoncelliste Arnold Trowell, qui ne veut pas d’elle, Katherine se rabat sur le frère de ce dernier, le violoniste Garnet Trowell. Elle tombe enceinte. Trowell refusant de reconnaître l’enfant, Katherine se marie dans l’urgence avec le professeur de chant George Bowden – qu’elle quitte le soir même des noces ! Là-dessus, ayant eu vent d’une rumeur de liaison entre Katherine et Ida Baker, sa mère débarque de Nouvelle-Zélande pour lui faire la leçon. Elle l’envoie faire une cure en Bavière et décide de la déshériter, alors que Katherine fait une fausse couche à six mois de grossesse, et se trouve dans la foulée un nouveau compagnon, le critique littéraire polonais Floryan Sobieniowski, qui lui aurait transmis une gonorrhée…
Que d’aventures ! Malgré cette vie chaotique, la jeune femme écrit et réfléchit. En novembre 1910, elle va voir l’exposition postimpressionniste qui a lieu à Londres. Les toiles de Van Gogh, Gauguin, Picasso ou Matisse nourrissent-elles le regard de celle qui va bientôt s’imposer comme une grande moderniste ? Souffrant de pleurésie, elle va se reposer à Bruges et à Genève. Elle rencontre son futur deuxième mari, John Middleton Murry (ce qui ne l’empêchera pas d’avoir d’autres amants, notamment l’écrivain français Francis Carco). En 1913, elle se lie d’amitié avec un autre génie, D. H. Lawrence. Un an plus tard, elle est témoin du mariage de Lawrence avec Frieda, et pose ses valises dans un cottage près de chez eux, dans le Buckinghamshire. En 1915, la mort de son frère Leslie plonge Katherine dans la dépression. Elle séjourne à Cassis, Bandol, puis dans les Cornouailles. A partir de 1916, elle se met à fréquenter le Bloomsbury Group, dont Aldous Huxley, T. S. Eliot, John Maynard Keynes, Dora Carrington et Virginia Woolf, déjà évoquée. Alors que Katherine, 29 ans, a la vie devant elle, les événements vont s’accélérer. En 1917, elle apprend qu’elle est atteinte de la tuberculose, qui se manifeste par des hémorragies pulmonaires. A cette époque où Thomas Mann est en train d’écrire La Montagne magique (qui sera publiée en 1924), on conseille à Mansfield de se soigner dans un sanatorium. N’en faisant comme toujours qu’à sa tête, elle file pour Bandol puis, accompagnée d’Ida Baker, pour San Remo et la Ligurie. On retrouve ensuite sa trace en Suisse, et enfin à Avon, près de Fontainebleau, où elle s’éteint en 1923.
De qui peut-on rapprocher Katherine Mansfield, qui fut la contemporaine d’un autre tuberculeux, Franz Kafka (mort en 1924), et de l’asthmatique Marcel Proust (mort en 1927) ? Outre sa forte parenté esthétique avec Virginia Woolf, dont elle partage le goût de l’introspection (avec plus de drôlerie), elle fait penser à certains égards à deux autres écrivains de sa génération : Dorothy Parker et Francis Scott Fitzgerald. On cite souvent en priorité La Garden-party, Prélude et La Baie, inspirés de sa jeunesse néo-zélandaise. Bien qu’excellentes, ces trois nouvelles ne rendent pas justice à la variété de la palette de Mansfield. L’édition indispensable qui paraît dans la Pléiade, riche de plus d’un millier de pages, permet d’en faire le tour. On y trouve un sens comique parfois potache (Les Allemands et la Chère), mais c’est la tristesse qui l’emporte le plus souvent – face à la cruauté du monde (Miss Brill), au côté éphémère de nos existences (Son premier bal), à l’impossibilité du couple et ces rôles factices que nous jouons même dans l’intimité (La Journée de Mr. Reginald Peacock), aux faux semblants et la façon dont notre apparente frivolité ne fait que cacher notre vague à l’âme (Félicité, Mariage à la mode)…
A titre personnel, si on ne devait garder qu’une nouvelle, on conseillerait Révélations. Une odieuse femme riche se rend chez son coiffeur. Il est maladroit, elle le bat froid – le lecteur apprend alors que le pauvre coiffeur a perdu sa fille le matin même. La dame connaît un bref éclair de charité, dont elle ne fera rien, avant de retourner à ses préoccupations futiles. Sur un thème semblable (l’égoïsme glacial des gens dits élégants), c’est encore plus fort que la célèbre scène des souliers rouges d’Oriane dans Le Côté de Guermantes de Proust. Les microfictions de Mansfield tiennent du miracle : des cocktails d’émotions complexes qui tiennent en quelques pages et se lisent en quelques minutes. En notre ère de crise de l’attention, c’est Woolf et Proust mis à la portée de ceux qui scrollent. Et si l’avenir appartenait à Katherine Mansfield ?
Nouvelles et autres écrits par Katherine Mansfield. Trad. de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Véronique Béghain, Laurent Bury et Françoise Pellan. La Pléiade/Gallimard, 1 490 p., 72 €.
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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld
Publish date : 2026-10-24 07:00:00
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