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    L’Express

    « Mbappé n’avait pas d’autre choix que de s’excuser » : les dessous des pressions chinoises décryptées par Andy Lim

    IntelliNewsBy IntelliNewsnovembre 1, 2026Aucun commentaire9 Mins Read
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    Tout est parti d’un « mème ». Invité de The Bridge, l’émission de son coéquipier Aurélien Tchouaméni, Kylian Mbappé raconte avec autodérision que son montage préféré est celui où son visage est superposé à celui d' »un type, je crois que c’est un dictateur chinois ». Ce « type », c’est Mao Zedong, fondateur de la République populaire de Chine. Rapidement, l’extrait circule sur les réseaux sociaux chinois. De là, tout s’enchaîne : trois marques chinoises rompent leur contrat avec le joueur, la Fédération chinoise de football exige des excuses et la télévision d’Etat cesse de diffuser la Liga. Face à la polémique et aux enjeux financiers considérables, le capitaine de l’équipe de France présente ses excuses dans un communiqué publié le 27 octobre : « Ce propos était maladroit, et je comprends aujourd’hui qu’il a blessé de nombreuses personnes en Chine et au sein de la communauté chinoise à travers le monde. […] J’ai un profond respect pour le peuple chinois et son histoire, et je suis sincèrement désolé ».

    Des excuses qui peuvent surprendre tant l’ampleur des crimes commis sous Mao Zedong est documentée, mais pour Andy Lim, chercheur au Center for Strategic and International Studies et co-auteur de China’s Weaponization of Trade (Columbia University Press), cette affaire est un cas d’école de « coercition économique ». Traduire : l’art, pour Pékin, de contraindre des gouvernements, entreprises et individus en menaçant de leur fermer l’accès au marché chinois. Entretien.

    L’Express : Beaucoup se sont étonnés de voir Kylian Mbappé s’excuser publiquement pour sa plaisanterie sur Mao. Pas vous. Pourquoi ?

    Andy Lim : Non. Ce n’est pas la première fois qu’un athlète, une équipe ou une ligue sportive cède devant la Chine. En 2019, Daryl Morey, alors directeur général des Houston Rockets, une équipe de NBA, avait tweeté un message de soutien aux manifestants de Hong Kong. La réaction de Pékin a été disproportionnée, et malgré la suppression du tweet et les excuses de la NBA, les autorités chinoises ont interdit la vente de produits dérivés des Rockets, et leurs sponsors chinois les ont abandonnés en masse. L’équipe aurait perdu environ 25 millions de dollars en une saison.

    Les sanctions ont également touché la NBA : la CCTV et d’autres médias d’Etat chinois ont cessé de diffuser les matchs pendant plusieurs saisons, et en moins d’une semaine, les onze sponsors officiels de la NBA China ont suspendu leurs liens avec la ligue. La NBA aurait perdu environ 400 millions de dollars dans cette polémique, la Chine étant son premier marché étranger avec plus de 300 millions de pratiquants.

    Les excuses de la Liga, du Real Madrid et de Mbappé ne sont pas si étonnantes que cela.

    Andy Lim

    Par la suite, de nombreux joueurs ont craint de s’exprimer sur la Chine. LeBron James a par exemple refusé de s’exprimer sur le sujet, tandis que Stephen Curry a botté en touche en expliquant qu’il n’en savait pas assez sur l’histoire chinoise pour en parler. Les plus grandes stars de la ligue ont ainsi soigneusement évité de réagir publiquement à cette affaire.

    Quand on a connaissance de ces précédents, les excuses de La Liga, du Real Madrid et de Mbappé ne sont plus si étonnantes que cela. Il faut avoir conscience des intérêts financiers en jeu ici : pour le Real Madrid, 15 % des ventes de maillots se font en Chine, et le plus vendu est celui de Kylian Mbappé. Du côté de La Liga, on parle d’un contrat annuel de droits médias de 100 millions de dollars avec la Chine. Et sans connaître les détails des trois contrats de sponsoring chinois du joueur français, j’imagine qu’ils représentent également des sommes importantes. Sans compter ses autres sponsors, comme Dior, Hublot ou On, qui doivent suivre l’affaire avec inquiétude. On, qui vient de signer un contrat avec lui, veut justement percer sur le marché chinois.

    Cette affaire est-elle un cas d’école du phénomène auquel vous avez consacré votre livre ?

    Totalement. Dans le livre, nous expliquons avec mes deux coauteurs comment la Chine instrumentalise le commerce à des fins politiques. C’est ce qu’on appelle la « coercition économique », qui consiste à utiliser différents leviers, comme les droits de douane, les barrières non tarifaires, la suspension des importations en provenance de certains pays, le boycott par les consommateurs des produits d’une entreprise, etc.

    L’objectif est toujours le même : sanctionner un pays, une entreprise ou des individus pour les faire plier. Nous avons recensé, entre 1997 et 2025, 605 cas de coercition économique, dont 582 visant directement des entreprises privées et des individus. Dans le cas de Kylian Mbappé, il y a une volonté claire de porter atteinte à la liberté d’expression sur tous les sujets que la Chine considère comme ses « intérêts fondamentaux ».

    Il n’y a pas grand-chose qu’une entreprise ou un individu, aussi riche et puissant soit-il, puisse faire face à la puissance du Parti communiste chinois.

    Andy Lim

    Pourquoi ces pressions sont-elles aussi efficaces ?

    Il n’y a pas grand-chose qu’une entreprise ou un individu, aussi riche et puissant soit-il, puisse faire face à la puissance du Parti communiste chinois. La nature illibérale du régime facilite la mise en place de ce genre d’outils. Et le marché chinois est un mastodonte : on parle de plus de 900 millions de consommateurs, soit plus d’un cinquième du total mondial. De nombreux pays en dépendent : en 2024, la Chine représentait 28 % du commerce de l’Australie, 21 % de celui de la Corée du Sud, 20 % de celui du Japon…

    L’efficacité de ces sanctions est telle que dès que la Chine a commencé à se montrer plus offensive envers ceux qui franchissaient ses lignes rouges, les entreprises et les individus ont pris l’habitude de s’autocensurer. Par exemple, le patron d’Uniqlo, interviewé sur la BBC en novembre 2024, s’est repris après avoir commencé à expliquer que son groupe n’utilisait pas de coton du Xinjiang : « En fait, si j’en dis davantage cela va être trop politique, donc je préfère m’arrêter là ». On peut imaginer que les joueurs de football vont désormais faire très attention à ce qu’ils disent sur Mao, Hong Kong, Taïwan, etc.

    Lorsqu’une polémique éclate, certaines entreprises savent désormais exactement comment formuler des excuses : « Nous sommes désolés d’avoir offensé le peuple chinois ». Il y a quelques années, la présentation d’un salarié de Dior comprenant une carte de Chine sans Taïwan avait contraint l’entreprise à s’excuser en des termes qui semblaient presque dictés par Pékin : « Dior a toujours respecté et défendu le principe d’une seule Chine, en soutenant strictement les droits de la Chine et sa pleine souveraineté, et en veillant à respecter les sentiments des citoyens chinois. »

    Pourquoi une plaisanterie sur un dirigeant mort depuis plus de cinquante ans suscite-t-elle de telles réactions ?

    Les questions liées à l’humour sont très sensibles : il ne faut surtout pas se moquer du gouvernement chinois. L’exemple le plus célèbre est celui de Winnie l’ourson, censuré en Chine parce qu’il ressemble à Xi Jinping.

    Dans le livre, nous distinguons huit catégories d’intérêts fondamentaux dont la remise en cause peut déclencher une coercition de Pékin. D’abord, il ne faut pas parler de Hong Kong, du Tibet, du Xinjiang, de Taïwan. Ce sont les quatre grandes lignes rouges bien connues. Mais il est aussi interdit de toucher à la « réputation du Parti ». Or, pour le PCC, s’attaquer à Mao, c’est s’attaquer au Parti et à ses dirigeants, car il en est le fondateur. D’ailleurs, depuis 2018, se moquer de lui ou le diffamer est punissable par la loi chinoise ; depuis 2021, les peines peuvent aller jusqu’à trois ans de prison. J’ai à l’esprit le cas d’un sculpteur chinois qui a été puni en vertu de cette loi pour avoir réalisé une statue de Mao sans tête. Il est actuellement en prison.

    Certes, Mao est mort depuis un demi-siècle, mais pour le Parti communiste chinois, il reste la figure la plus importante. Se moquer de Mao, de Deng Xiaoping ou de Xi Jinping revient à franchir une ligne rouge.

    Vous expliquez également que très souvent, les excuses ne suffisent pas à lever les sanctions. Kylian Mbappé a-t-il eu raison de présenter les siennes ?

    Mbappé n’avait pas d’autre choix : il s’est retrouvé dans une position particulièrement délicate. Dans ce genre de situation, les victimes de coercition ne peuvent pas faire beaucoup plus que s’excuser en espérant que le gouvernement chinois accepte leurs excuses. Mais cela ne suffit pas toujours. En 2019, les excuses de la compagnie aérienne Cathay Pacific, après des sorties pro-Hong Kong de certains de ses salariés, étaient insuffisantes aux yeux de Pékin. Le régime a menacé l’entreprise de lui fermer son espace aérien si elle ne licenciait pas deux douzaines d’employés.

    Dans le cas de Mbappé, j’ai cependant été surpris que la Liga présente les siennes avant le joueur. Cela signifie qu’elle a immédiatement compris les enjeux financiers derrière cette sortie.

    Les excuses ne suffisent pas toujours à interrompre la coercition économique.

    Andy Lim

    Une seule déclaration d’un joueur peut fragiliser tout un écosystème. Il ne s’agit pas seulement de Mbappé et du Real Madrid, mais de l’ensemble des équipes du championnat. Tout le monde veut continuer à vendre des maillots en Chine, à y organiser des matchs amicaux de présaison, etc. Cela représente beaucoup d’argent.

    Comment lutter contre cette coercition économique ?

    Comme nous l’avons vu, les entreprises et les individus ne peuvent rien faire. Seuls les gouvernements peuvent agir contre la coercition économique et politique chinoise. Nous avons identifié dans le livre un groupe de 18 pays qui ont subi différentes formes de coercition économique chinoise au cours des dernières décennies. Notre argument est le suivant : ces pays sont certes dépendants de la Chine pour certains biens, mais la Chine est également dépendante d’eux, notamment pour des intrants critiques. Nous calculons qu’ils exportent 589 produits dont la Chine dépend à plus de 70 %, parmi lesquels 259 à plus de 90 %.

    Nous défendons donc une stratégie que nous appelons la « résilience collective », qui consisterait à transposer une sorte d’article 5 de l’Otan au commerce. L’idée serait très simple : toute coercition venant de la Chine contre l’un de ces pays serait considérée comme une attaque contre l’ensemble du groupe. L’objectif ne serait pas de se lancer dans une sorte de guerre de coercition avec la Chine, mais plutôt de la dissuader d’avoir recours à ce genre de pratiques.



    Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/mbappe-navait-pas-dautre-choix-que-de-sexcuser-les-dessous-des-pressions-chinoises-decryptees-par-KTKRASDWOVAIZOYTUKHXVGYNMY/

    Author : Baptiste Gauthey

    Publish date : 2026-11-01 16:18:00

    Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

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