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    « Manifestez plus pour choper plus ! » : et si le mouvement des jeunes s’expliquait aussi par la récession sexuelle ?

    IntelliNewsBy IntelliNewsnovembre 7, 2026Aucun commentaire12 Mins Read
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    Pendant six mois, pour les besoins d’un clip, avec la réalisatrice Géraldine Jay Sroussi, nous avons filmé en gros plan les voyageurs du métro parisien. La caméra se tenait à quelques dizaines de centimètres des visages, sans la moindre dissimulation. Pas un seul ne l’a remarquée. Tous avaient les yeux rivés sur leur téléphone, enfermés dans une bulle que rien ne venait percer, pas même l’intrusion la plus manifeste. Si l’expérience n’avait aucune prétention scientifique, elle a confirmé ce que chacun peut observer dans l’espace public : plus personne ne se regarde, ce qui n’est pas propice aux rencontres.

    Depuis la mi-septembre, des flots de lycéens descendent dans la rue, rejoints par les étudiants, puis par les gilets jaunes et les syndicats dans une mobilisation contre la « vie chère », noyant au passage les revendications initiales des premiers. Dans ces défilés, on se maquille, on se costume, on s’interpelle, on rit. Les pancartes rivalisent d’esprit. L’une d’elles proclame « Vous pouvez nous enlever nos téléphones mais pas notre parole ». Elle vise l’interdiction du smartphone, en vigueur dans tous les lycées depuis le 1er septembre. Le calendrier a de quoi troubler. Deux semaines après avoir été privée d’écran pendant ses journées de cours, une génération se retrouve dans la rue, au contact physique de ses semblables. Un choc motivé par les revendications d’un inconscient collectif en perdition ?

    « Moment analogique »

    Le philosophe Denis Maillard, auteur d’Une colère française, l’a saisie d’une formule : « Manifestez plus pour choper plus ! ». Le titre pourrait passer pour une simple boutade potache, il est pourtant révélateur d’un fait social d’une importance cruciale. Tout comme ce slogan relevé à Rennes : « Bouffez ma chatte, pas leur avenir ! ». L’une des révélations du mouvement lycéen tient selon Denis Maillard à « la manifestation comme lieu de socialisation et de rupture de la solitude algorithmique ». Hormis ceux qui se vêtent de noir pour affronter la police, la plupart s’habillent, se costument, se griment. « Il s’agit d’aller se faire voir ailleurs que sur les réseaux, de se montrer aux autres et d’être avec eux ‘en vrai' », écrit le philosophe. Et d’en conclure que « cette génération numérique vit son ‘moment analogique' ». La manif devient « la bouffée de vie réelle qui terrasse l’algorithme ».

    Les revendications des lycéens sont bien réelles. Les classes atteignent 35 élèves, on étouffe de chaleur dans des bâtiments vétustes, les toilettes sont souvent impraticables, les emplois du temps s’allongent, et Parcoursup est vécu comme une machine à trier. Il n’en reste pas moins que ces cortèges révèlent en creux un manque que la jeunesse ne formule pas, et que les chiffres révèlent.

    Une glaciation

    En 2006, 89,1 % des hommes et 82,9 % des femmes de 18 à 69 ans déclaraient au moins un rapport sexuel dans l’année. En 2023, ils ne sont plus que 81,6 % et 77,2 %, selon l’enquête Contexte des sexualités en France. L’âge du premier rapport, qui n’avait cessé de baisser depuis les années 1960, remonte depuis la fin des années 2010. Entre 2010 et 2022, l’enquête EnCLASS relève deux fois moins d’adolescents ayant déjà eu un rapport.

    Les jeunes sont en première ligne. Selon l’Ifop, 28 % des moins de 25 ans n’ont eu aucun rapport au cours de l’année écoulée, et près d’un Français sur trois a déjà renoncé à faire l’amour pour une série, les réseaux sociaux ou un jeu vidéo. Chez les jeunes femmes, c’est l’appétit lui-même qui semble décliner. En 1990, 62 % des 15-24 ans jugeaient la sexualité très importante ou essentielle dans leur vie. Ils ne sont plus que 38 %, d’après une autre enquête de l’Ifop publiée en mai, témoignant de l’accélération du mouvement, et plus de la moitié des 18-24 ans se disent prêtes à vivre une relation platonique avec leur partenaire.

    Le phénomène dépasse largement nos frontières et y est souvent plus prononcé. Aux Etats-Unis, la part des 18-29 ans sans aucun rapport dans l’année a doublé entre 2010 et 2024, de 12 % à 24 %, d’après le General Social Survey. Et le recul déborde largement la sexualité. À la fin des années 1970, environ 85 % des élèves de terminale américains sortaient avec quelqu’un. Ils ne sont plus que 46 % en 2024. Ceux qui voient des amis chaque semaine sont passés de 88 % à 69 %, ceux qui se rendent à une fête chaque mois de 74 % à 44 %, selon l’Institute for Family Studies. Au Japon, où les hikikomoris ont donné son nom à la forme extrême de ce retrait, le gouvernement recensait en 2023 près de 1,5 million de personnes de 15 à 64 ans vivant recluses, dont un tiers de jeunes.

    Les rapports consentis seulement « pour faire plaisir » au partenaire sont passés de 50,9 % à 43,7 % en dix-sept ans. Parmi les femmes de 18 à 29 ans qui n’ont eu aucun rapport dans l’année, 87,3 % jugent cette situation satisfaisante. Mais ce retrait social n’est pas toujours choisi et ne prend pas le même visage selon le sexe. Les jeunes femmes s’en accommodent souvent, les jeunes hommes le vivent plus mal. Selon OpinionWay pour Sidaction, 61 % des hommes de 16 à 34 ans estiment que la sexualité est devenue plus compliquée pour eux. Une asymétrie aux lourdes conséquences et sur laquelle nous reviendrons.

    Le doux commerce

    Montesquieu a noté, dans L’Esprit des lois, que « partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce ». Au XVIIIe siècle, le mot ne désigne pas seulement l’échange des marchandises. Il englobe la communication et les liaisons entre les hommes. La tradition libérale française a toujours pensé que l’échange, marchand et humain, adoucit les mœurs. Quand le commerce entre les personnes se retire, les mœurs se durcissent et arrivent les conflits qui englobent toute la société.

    L’ordolibéralisme allemand l’a formulé plus nettement encore. Wilhelm Röpke soutient dans Au-delà de l’offre et de la demande) (1958) que l’économie de marché repose sur des fondements moraux et sociaux qu’elle ne produit pas elle-même. Une société d’individus libres ne peut se passer de la rencontre entre ces individus. La confiance qui rend possibles le contrat, l’échange et le débat démocratique s’apprend dans le face-à-face. L’économiste Yann Algan et ses coauteurs l’ont montré dans Les Origines du populisme (2019). La ligne de partage politique sépare de plus en plus les « confiants » des « méfiants », et la droite populiste, comme la gauche révolutionnaire, naissent « au croisement d’une double méfiance », envers les institutions et envers autrui.

    La sexualité occupe dans cet édifice une place singulière. Elle compte parmi les formes les plus intenses du lien. Une étude conduite sur plus de 25 000 Américains et 2 400 couples mariés montre que le bien-être des couples croît avec la fréquence des rapports jusqu’à environ une fois par semaine, l’écart de bonheur dépassant celui qui sépare certaines tranches de revenus. Une génération qui renonce au corps de l’autre renonce aussi, un peu, à l’apprentissage de l’autre, donc, à celui de la société, avec de retentissantes conséquences.

    Substitution, peur, empêchement

    Les causes de ce retrait sont nombreuses, s’enchevêtrent et peuvent se ranger en trois familles. La première est la substitution, soit tout ce qui offre une version de l’autre sans l’autre. En 2023, selon l’Arcom, 2,3 millions de mineurs fréquentaient chaque mois des sites pornographiques, dont la moitié des garçons de 12 et 13 ans. Le défilement sans fin des réseaux occupe les heures que l’on ne passe plus ensemble. Les compagnons artificiels, eux, gagnent du terrain. Aux Etats-Unis, 72 % des 13-17 ans ont déjà conversé avec un chatbot conçu pour tenir ce rôle, et un tiers s’en servent pour leurs relations sociales, faisant fi de ce qu’ils pourraient leur apporter en termes d’apprentissage et de partenariat pour mieux envisager le monde dans ce qu’il suppose de relation aux autres.

    La deuxième famille est celle de la peur. Le mouvement MeToo a formidablement libéré la parole des victimes, imposé une attention nouvelle aux violences sexuelles et rappelé un principe libéral par excellence, le consentement, c’est-à-dire l’accord libre (le commerce) entre deux personnes. Il a aussi, comme l’a montré Caroline Fourest dans Le Vertige MeToo (2024), entretenu la confusion entre drague lourde et agression réelle, au point d’effacer toute hiérarchie, tandis que certaines affaires emblématiques jugées sur la place publique desservaient la cause des anonymes devant les tribunaux.

    La troisième famille est l’empêchement matériel. Dans les métropoles, les logements rapetissent et renchérissent. La colocation, souvent seule issue pour un étudiant, impose une promiscuité peu propice à l’intimité. Le maintien chez les parents n’arrange rien. En 2013 déjà, 46,1 % des 18-29 ans vivaient chez eux au moins un mois par an. La réponse relève ici de l’offre bien plus que de la morale et s’avère pourtant simple dans son énoncé : il faut construire massivement des logements et soulager le secteur du corset des normes absurdes qui l’étouffent. Les confinements ont ensuite parachevé l’ouvrage, et les chercheurs de l’Inserm évoquent eux-mêmes leurs effets durables sur la santé mentale des jeunes. S’y ajoute un horizon assombri par la guerre revenue sur le continent, une croissance atone et l’anxiété climatique, qui ne prédispose guère à l’insouciance.

    Parcoursup, un Tinder qui ne dit pas son nom

    Reste un mécanisme plus discret, qui relie directement la vie intime de cette génération à sa colère. Denis Maillard le formule de manière assez surprenante : « Parcoursup est un Tinder qui ne dit pas son nom. » Dans les deux cas, des algorithmes apparient des candidats, et l’on choisit en même temps que l’on est choisi. Les sociologues Melchior Simioni et Philippe Steiner ont consacré à ce mécanisme un livre, La Société du matching (2024), qui court de l’orientation scolaire aux sites de rencontre, en passant par l’emploi et certains soins. Le matching est en lui-même une réussite de la pensée économique, qui a valu en 2012 le prix Nobel à Alvin Roth et Lloyd Shapley. Encore faut-il que ses règles soient lisibles. « Dans Parcoursup, tu sais ce que tu choisis, mais tu ne sais pas pourquoi tu n’es pas choisi », relève Denis Maillard. Sur Tinder, au moins, on accepte le verdict, et l’on peut payer pour remonter dans la file.

    Ce n’est donc pas un hasard si Parcoursup cristallise la colère. « Parcoursup nous trie, l’Etat nous détruit », lit-on sur les pancartes. Une génération qui passe son adolescence à être évaluée, classée, appariée ou ignorée par des algorithmes, dans ses études comme dans ses amours, sans jamais connaître les raisons du verdict, finit par éprouver ce que Maillard appelle « la grande frustration où l’être humain devient inaccessible ».

    De la solitude à la défiance

    Ce qui se joue dans les chambres finit par se jouer dans l’espace public. Le retrait n’éloigne pas seulement les individus les uns des autres, il éloigne les sexes. L’essayiste Vincent Cocquebert l’exprime dans La Guerre de sexcession (2025), décrivant une désertion mutuelle plus qu’une guerre, chacun apprenant à vivre sans l’autre. Elle se lit désormais dans les opinions politiques. Parmi les 15-17 ans qui se situent sur l’échiquier, 64 % des garçons se classent à droite quand 53 % des filles se placent à gauche, selon l’Ifop pour Elle, soit 28 points d’écart. Le Cepremap observe que la part des jeunes hommes se situant à la droite radicale a doublé en vingt ans, quand celle des jeunes femmes reste stable. Certaines enquêtes américaines contestent la réalité d’une telle divergence outre-Atlantique. En France, elle s’accompagne en tout cas de l’audience croissante des influenceurs masculinistes, dont 37 % des jeunes hommes consultent les contenus.

    Vient alors la question de la violence. Il serait absurde de prétendre que l’on casse parce que l’on vit malgré soi dans l’abstinence sexuelle, et aucune étude n’établit ce principe en dehors du fameux slogan « faites l’amour, pas la guerre », issu de la contre-culture américaine. La racine commune existe pourtant, et elle a un nom, la solitude. Selon Gallup, 45 % des Américains de 18 à 29 ans qui se sentent souvent ou toujours seuls jugent la violence politique « parfois acceptable », contre 16 % de l’ensemble de la population. Le politologue James Piazza a montré que les hommes adhérant à l’idéologie des « incels », ces célibataires involontaires qui imputent leur sort aux femmes, soutiennent bien davantage la violence politique, et que l’illibéralisme figure parmi les relais de cette dérive.

    Le pays sans enfants

    En 2025, la France a enregistré 645 000 naissances et 651 000 décès. Pour la première fois depuis 1945, le solde est négatif, et la fécondité tombe à 1,56 enfant par femme. Les causes de ce recul sont multiples. Mais il n’est pas besoin d’être un grand sorcier pour comprendre qu’une société où l’on se rencontre moins forme moins de couples, donc produit moins d’enfants. Le « réarmement démographique » ne se décrète pas, un Etat libéral n’ayant ni à prescrire le désir ni la natalité. Il peut en revanche lever les obstacles qui en entravent la possibilité.

    Ne rêvons pas, le cortège, peut-être l’un des derniers moments sociaux que cette génération partage physiquement, n’est qu’une parenthèse. Le soir venu, les écrans se rallument, Parcoursup rouvre ses listes et chacun regagne sa chambre trop petite. Mais la soupape manifestante dit l’essentiel. Le besoin de l’autre n’a pas disparu, il attend des lieux et des conditions où s’exprimer. Denis Maillard l’a résumé en détournant un vieux slogan. « Parcoursup, t’es foutu, les désirs sont dans la rue ! » Pas les souhaits, précise-t-il, les désirs. Les souhaits, on les formule sur une plateforme. Les désirs, on les rencontre.

    *Benjamin Sire est cofondateur et rédacteur en chef des Électrons libres. Il a récemment publié La Drogue au pouvoir (Cerf).



    Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/manifestez-plus-pour-choper-plus-et-si-le-mouvement-des-jeunes-sexpliquait-aussi-par-la-recession-R2RKL3RDIZD2JCFSGTMWQMM6TQ/

    Author : Par Benjamin Sire*

    Publish date : 2026-11-07 11:00:00

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