C’est un monument du journalisme indépendant mondial, mais aussi le vestige d’une époque désormais bien lointaine en Russie, qui s’est éteint. Fondé en 1993 dans un pays post-soviétique où soufflait alors un vent de liberté de la presse, le célèbre bi-mensuel russe Novaïa Gazeta a annoncé le 30 octobre fermer ses portes pour de bon. « Tué » par les autorités et le régime de Vladimir Poutine, comme l’a écrit son rédacteur en chef Sergueï Sokolov dans une lettre ouverte publiée par le journal. Cofondateur et membre de sa rédaction sans discontinuité depuis l’origine, Sokolov, interrogé et perquisitionné chez lui le mois dernier, revient pour L’Express sur les circonstances de cette triste fin et analyse ce qu’elle traduit des dérives du Kremlin. Entretien.
L’Express : Comment décririez-vous l’ambiance actuellement au sein de votre rédaction ?
Sergueï Sokolov : Nous étions préparés à l’éventualité de devoir fermer nos portes. Souvenez-vous qu’en 2022, nous avions pendant un temps suspendu notre publication. Mais évidemment, voir advenir cette possibilité sous vos yeux, c’est encore autre chose. Les émotions ont un peu pris le dessus depuis quelques jours. Mais dans l’ensemble, la rédaction reste motivée et sérieuse. La priorité est aujourd’hui de sauvegarder et mettre à l’abri le plus vite possible nos archives et nos musées, y compris le musée Anna Politkovskaïa [NDLR : la journaliste russe de Novaïa Gazeta, critique du Kremlin et de la guerre en Tchétchénie, assassinée en 2006]. Notre site web continue jusqu’au 7 novembre et nous publierons une dernière édition du journal à la mi-novembre. Nous n’avons pas actuellement le temps pour de profondes réflexions. Nous devons aussi déménager en urgence puisque nous sommes expulsés de nos locaux, et lorsque l’on aura trouvé un nouvel espace temporaire, nous nous réunirons pour essayer de comprendre que faire, et comment vivre désormais.
Est-ce à dire que l’institution Novaïa Gazeta ne ferme pas totalement ses portes ? Pourriez-vous reprendre le travail sous une nouvelle structure ?
La société continuera à exister pour l’instant, et continuera le travail administratif. La seule chose dont on est sûr par contre, c’est que le journal Novaïa Gazeta en lui-même disparaît, et que l’on ne pourra plus publier quoi que ce soit sous cette « marque » en Russie. Il s’agira ensuite, encore une fois, de réfléchir à l’avenir, tous ensemble. Nos journalistes [NDLR, une cinquantaine encore en Russie, soit environ la moitié du collectif initial] vont devoir faire des choix personnels concernant leur avenir. Aller vers un autre média, changer de profession, quitter le pays… Une fois le chaos retombé, on se donne quelques mois pour réfléchir sérieusement.
Cette décision de fermer vos portes était-elle absolument inéluctable ?
La situation en Russie est toujours très volatile et imprévisible, et la réalité d’un jour ne sera pas forcément celle du lendemain. C’est pourquoi nous ne voyions pas cette issue comme totalement inévitable. Mais il faut comprendre que partout dans le pays nous assistons à la destruction définitive des dernières voix indépendantes – pas seulement dans les médias, mais aussi dans la société civile : organisations politiques, associations, ONG… En cela, l’histoire ne se limite pas à Novaïa Gazeta. Nous assistons au verrouillage complet de la société russe. L’existence de la Constitution est même remise en cause, elle est désormais moquée et n’est plus respectée. Nous faisons partie d’un processus qui a commencé bien avant 2022 : celui de la régression de l’État russe vers le totalitarisme, pas seulement au niveau politique mais dans la vie quotidienne.
Au vu de la pression croissante des autorités, avez-vous pensé ces dernières années qu’il y avait quand même une maigre chance, de pouvoir encore continuer à travailler longtemps ?
Nous avons compris dès le départ que beaucoup de choses en Russie allaient dépendre du temps qu’allaient durer la guerre et les opérations militaires. En février 2022, personne n’imaginait que ça durerait cinq ans. Les gens espéraient que ce désastre allait rapidement prendre fin. Pendant ce temps, les autorités ont complètement changé de logique, ce qui a plongé la société dans un état de paralysie et d’incertitude constante. Les Russes peuvent avoir des plans pour le mois qui vient, mais personne ne sait ce qui se passera d’ici deux mois. Cela vaut d’ailleurs à la fois pour les opposants, mais aussi les soutiens du régime. Tout le monde est un peu dérouté et désemparé. Nous sommes exactement dans la même situation : nous ne pouvons rien prévoir concernant nos propres vies.
La fin de Novaïa Gazeta représente-t-elle la mort du journalisme indépendant en Russie ?
Je ne voudrais pas surévaluer l’importance et l’influence de Novaïa, ou parler de nous en superlatifs. Ce qui est sûr, c’est qu’environ 300 médias indépendants ont été détruits en Russie. Nous sommes désormais l’un d’entre eux. Des médias régionaux comme fédéraux [nationaux] ont été démolis de différentes manières. Nous, nous avons tout de même réussi à travailler cinq ans dans des conditions aussi extrêmes, en essayant de respecter du mieux possible leurs lois de censure, le cœur lourd, tout en détestant ces nouvelles règles.
C’est ce qui nous a permis de durer un peu. Il existe aujourd’hui quelques très rares médias qui essaient de raconter ce qui se passe vraiment depuis la Russie, et nous leur souhaitons de continuer le travail jusqu’à ce que la situation profonde dans le pays change. En vérité, je pense qu’il est impossible aujourd’hui de faire du journalisme de qualité, indépendant et objectif sur les réalités russes, mais également dirigé à un large public, depuis l’intérieur de la Russie. Trop de nouvelles lois ont complètement éteint la liberté de parole et d’expression.
A quoi ont ressemblé ces dernières années de travail, depuis 2022, pour la rédaction en Russie – sur le plan professionnel, mais aussi personnel ?
Ce qui nous a fait tenir, c’est le soutien de nos lecteurs. Après le choc de février 2022, l’équipe tout entière s’est retrouvée pour déterminer si nous continuions à travailler ou pas, alors que la censure s’abattait déjà. Certains ont estimé qu’il n’était plus possible de travailler sous la censure, d’autres que cela restait notre devoir d’informer la population, notamment sur les conséquences de la guerre, et de documenter l’Histoire qui s’écrivait sous nos yeux.
Nous nous sommes tournés vers nos lecteurs et à 90%, ils nous ont demandé de continuer, en couvrant ce que l’on pouvait couvrir. Ils disaient ne pas vouloir être abandonnés dans un vide informationnel. Comme tout citoyen qui remplit son devoir, nous étions donc heureux de pouvoir rester utiles et nécessaires, de conserver de la créativité dans notre couverture, de trouver des idées… Mais parallèlement, beaucoup d’entre nous ressentaient une profonde injustice, une grande déception face aux événements, et la tristesse de voir des amis quitter la Russie, ou des collègues se renfermer sur eux-mêmes.
Certains de nos journalistes ont quitté la Russie et sont partis travailler pour d’autres médias indépendants [en exil, NDLR]. Le poids des répressions devenait de plus en plus suffocant, aussi. C’est notre mission qui nous a collectivement empêchés de tomber dans une profonde dépression. Le journalisme n’est pas un métier, c’est un mode de vie. Une fois que l’on devient journaliste – surtout en Russie -, cela altère fondamentalement la trajectoire de votre destin. Nos lecteurs, je le répète, nous ont vraiment fait tenir, en nous écrivant et nous rappelant constamment que nous n’étions pas seuls avec nos opinions et qu’eux non plus ne voulaient pas être laissés seuls avec leurs convictions.
Pouvez-vous revenir sur ces coups de semonce successifs que vous avez reçus de la part des autorités ?
Il est clair que les autorités n’ont pas aimé que nous choisissions de continuer le travail. Elles ont d’abord très vite bloqué notre site web en Russie, désormais accessible uniquement via un VPN, avant de nous retirer notre licence de média de masse – ce qui a énormément limité notre tirage papier. Le système a ensuite lancé plusieurs procédures administratives ou pénales contre nos journalistes puis, plus grave, en a inscrit plusieurs au registre des « agents de l’étranger » (dont le directeur de la rédaction et Prix Nobel de la Paix 2021, Dmitri Mouratov, NDLR). Le comité éditorial tout entier a finalement été inscrit sur cette liste.
Mouratov a même été agressé physiquement par des individus en plein Moscou. Les lourdes amendes se sont parallèlement accumulées et finalement, le coup de grâce a été que les banques ont été récemment sommées d’arrêter de travailler avec nous. Cela a bloqué toutes nos sources de revenus, puisque nous ne survivions que grâce aux dons de nos lecteurs. Le fait que nous devions aussi quitter rapidement nos locaux historiques, [NDLR : décision du propriétaire de l’immeuble sous la pression], nous a finalement fait comprendre que c’était fini. Qu’il fallait s’arrêter là.
Que dit le sort de Novaïa Gazeta de l’état de la Russie actuelle ?
La situation de Novaïa n’a rien d’unique. Les autorités détruisent simplement les derniers restes de la presse libre et de la société civile russes. Le régime démantèle tout lien horizontal entre les citoyens, que ce soit les ONG, associations, les formations politiques… Car ces entités sont vues comme dangereuses pour le pouvoir. La plupart des leaders d’opinion ou personnalités publiques ont été poussés hors du pays, ou croupissent désormais en prison. Ceux qui ont quitté le pays sont criminalisés et, au vu des dernières lois, on cherche même désormais à leur retirer leur citoyenneté.
Un régime totalitaire rappelant le XXe siècle, se forme actuellement en Russie, tout simplement. Rien de nouveau, en réalité. Ces gens vivent dans le passé et ne peuvent rien imaginer ni trouver de nouveau, ils reproduisent donc ce qu’ont déjà produit d’autres figures auparavant, et reproduisent les mêmes erreurs. J’espère que ces mêmes erreurs conduiront au même résultat final [pour le régime].
Vous avez justement eu des mots très forts concernant les services de sécurité et la « mort » de Novaïa Gazeta. « Ils nous ont tués », avez-vous même écrit…
Sans aucun doute. De manière générale, ce sont eux qui ont mené le pays et l’État dans une situation extrêmement difficile, dont il faudra de nombreuses années pour se sortir. Encore une fois, cela s’applique à tous les aspects de la vie publique : l’économie, la politique intérieure et extérieure, la santé, l’éducation… Mais aussi l’éthique de la société russe et sa santé mentale. Un jour viendra où tout devra être remis à plat, reconstruit, restauré. Nous ne savons simplement pas quand. Mais vivre au XXIe siècle avec les trames du XXe, voire plutôt du XIXe siècle, est voué à l’échec. Cela me désole que mon pays et ses habitants se retrouvent une fois de plus dans une situation aussi sombre et boueuse, comme à plusieurs reprises au siècle passé. Comme si aucune leçon n’avait été tirée de l’histoire. Les mêmes erreurs, les mêmes décisions encore et toujours…
Y a-t-il un thème, un sujet que vous êtes plus fiers que tous les autres d’avoir continué à traiter et couvrir ?
Il est difficile d’isoler un seul thème. Ce que je peux vous dire, c’est qu’une infime, minuscule quantité de journalistes a été en mesure de rapporter de l’information et de produire du reportage depuis l’intérieur de la Russie – en particulier dans les régions de province russes. Car les réalités du pays sont infiniment plus complexes que ce qu’on en perçoit à l’étranger. Nous sommes immensément fiers d’avoir pu un tant soit peu montrer ces réalités, communiquer directement avec les gens sur qui nous écrivions, et être au cœur des événements.
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Author : Propos recueillis par Julian Colling
Publish date : 2026-11-07 16:00:00
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