Les backrooms ne sont pas seulement ces lieux plongés dans l’ombre et destinés à la sexualité discrète des communautés gay, elles désignent aussi tout autre chose : une œuvre collective comme seul Internet a su en créer. Un point d’histoire : à l’origine, il y a une photo dont on ignore la source. Il s’agit de salles de bureaux abandonnées aux murs jaunâtres et à la moquette terne, éclairées par des néons : un lieu ordinaire et inexplicablement inquiétant. En mai 2019, cette photographie est associée, sur le forum 4chan, à un texte anonyme décrivant un espace sans fin dans lequel on pourrait se retrouver après avoir quitté accidentellement la réalité.
À partir de cette idée, le mythe des backrooms se diffuse rapidement. Des internautes prolongent le concept sur des wikis collaboratifs, ajoutant des niveaux, des récits et des créatures. Le phénomène devient alors une fiction collective, construite fragment par fragment ; ce qui est tout à fait typique de la technologie des mondes numériques dont on sait qu’elle peut aboutir au pire. Lorsque les conspirationnistes, par exemple, travaillent en essaim pour constituer des millefeuilles argumentatifs contestant une version historique et documentée d’un fait. Mais, aussi, au meilleur. Que l’on songe à Wikipédia ou au jeu Foldit qui, proposant aux internautes de tenter librement des combinaisons moléculaires pour mieux cerner la façon dont les protéines se déploient dans l’espace, a permis la publication de trois articles, dont l’un dans la très prestigieuse revue Nature.
Notoriétés fragmentées
Les folkloristes du futur s’intéresseront probablement aux backrooms. Une chose les frappera : alors que cette fiction collective est applaudie par des millions de personnes, elle est aussi inconnue pour des millions d’autres dont – sans doute – certains des lecteurs de cette chronique. De ce point de vue aussi, elles sont un élément symbolique de notre contemporanéité qui crée des notoriétés immenses mais fragmentées à l’aune de ce que devient notre monde social.
Et voilà justement qu’une œuvre permet de faire la jonction entre ces mondes : un film, Backrooms, sorti il y a quelques jours en France et outre-Atlantique et qui rencontre un grand succès (déjà plus de 300 millions de dollars de recettes au niveau mondial). Son réalisateur n’est pas n’importe qui, il s’agit du vidéaste Kane Parsons, connu sous le nom de Kane Pixels, qui a popularisé le mythe avec ses vidéos de type found footage. C’est probablement lui qui, par son talent, a donné aux backrooms cette esthétique si particulière. Difficile de la décrire d’ailleurs car, comme l’explique l’un des personnages du film : c’est comme si l’on demandait à quelqu’un de dessiner un chien qu’on lui dépeindrait sans en avoir jamais vu un.
Fonctionnalité tordue
Il est probable que ces folkloristes de demain chercheront à comprendre, à travers cette création collective, les entrailles de notre temps présent. Ils verront que les backrooms sont des espaces liminaux, couloirs ou centres commerciaux vides, qui semblent à la fois familiers mais hors du réel. Ce n’est pas un hasard si la matrice imaginaire de tout cela est un ensemble de bureaux. L’exploration de ce monde présente une fonctionnalité tordue au sens propre et figuré du terme : des couloirs ne menant nulle part, se rétrécissant, des fenêtres opaques, hors de portée, du mobilier enfoncé dans le sol. Les univers s’y succèdent : piscine, pavillon de banlieues… Ils teintent d’un étrange sentiment cauchemardesque ce qui fait pourtant partie de notre quotidien. Les parkings infinis succèdent aux salles de jeux pour enfants…
Sans en faire une interprétation politique, il est tangible qu’il s’agit d’une mise en scène de notre urbanisme contemporain dont le sens initial s’évapore. C’est ce sentiment qui nous saisit, par exemple, lorsque notre regard se pose sur les zones dites périurbaines : un amas d’enseignes fonctionnelles mais qui ne sont plus à l’échelle du corps humain et ne dessinent plus rien qu’un vague malaise. Les backrooms sont un peu les enfants monstrueux et fantastiques de Houellebecq. En ce sens, elles disent, comme l’écrivain, une partie de la détestation de notre temps présent lorsque le fonctionnel s’allie à l’absurde et que nous nous sentons seuls face à un monde qui a perdu son sens.
Gérald Bronner est sociologue et professeur à la Sorbonne Université.
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Author : Gérald Bronner
Publish date : 2026-06-27 10:00:00
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