« Une vraie boîte noire » : Péter Magyar, l’inconnu hongrois qui porte tous les espoirs européens


Pris au piège. Ce 9 octobre 2024, à Strasbourg, Viktor Orban se retrouve dans une position qu’il déteste et qu’il avait, jusque-là, toujours réussie à éviter : il doit serrer la main de son principal opposant hongrois, presque d’égal à égal. Dans l’hémicycle du Parlement européen, Péter Magyar a fière allure, avec son costume bleu cintré et ses airs de jeune premier. En lui tendant la main, le député européen regarde de haut Orban et sa mine déconfite, venu présenter les objectifs de sa présidence du Conseil de l’Union européenne. Quelques jours plus tôt, des sondages hongrois ont donné, pour la première fois depuis 18 ans, le parti de Viktor Orban distancé par Tisza, une formation politique montée de toutes pièces par Péter Magyar cette même année et qui a raflé près de 30 % des voix aux Européennes. Le message envoyé au continent ce jour-là est clair : un vent de changement s’apprête à souffler sur Budapest.

Un an et demi plus tard, le souffle se renforce, sondage après sondage : à la veille des législatives du 12 avril, le parti de Péter Magyar est crédité d’une avance de dix à vingt points selon les instituts indépendants. L’avocat de formation, 45 ans, continue de toiser le Premier ministre sortant. « Ces élections sont un moment historique, assure Chloé Ridel, députée européenne socialiste et coprésidente de l’intergroupe de lutte contre la corruption. La victoire de Viktor Orban en 2010, qui a fait de la Hongrie la première démocratie illibérale, a signalé la vague réactionnaire qui allait suivre avec le Brexit, Donald Trump, etc. Orban, même s’il se trouve à la tête d’un pays qui a 2 % de la population européenne et 2 % de son PIB, a une importance politique mondiale ! »

Un parti politique qui cultive le mystère

Ce 12 avril, Washington, Moscou, Pékin et Bruxelles auront les yeux rivés sur Budapest. Les Etats-Unis de Donald Trump se sont particulièrement impliqués dans la campagne, soutenant Viktor Orban par des messages publics du président himself et par les visites remarquées du secrétaire d’Etat Marco Rubio et du vice-président J.D. Vance, à quelques jours du scrutin. Les Européens, eux, se font le plus discret possible, pour ne surtout fournir aucune munition au camp Orban. En coulisses, les capitales de l’UE n’en pensent pas moins. « Ces élections constituent un test majeur, à la fois pour la Hongrie et pour l’Europe, avance l’eurodéputé luxembourgeois Charles Goerens, du groupe Renew (centre). Tous les démocrates européens espèrent voir la Hongrie revenir au bercail et sortir de la démocrature qui s’y est installée progressivement depuis une quinzaine d’années. Il s’agit de rétablir un rapport de confiance. »

Péter Magyar est-il pour autant ce héros pro-européen qui, par sa seule élection, rabibochera Bruxelles et Budapest ? Dans les faits, l’homme a tout de l’anti-héros. « C’est une vraie boîte noire », raconte une source européenne, qui souligne la difficulté à savoir ce que pensent vraiment le leader de l’opposition hongroise et ses proches. Tisza, son parti formé en mars 2024, nous a refusé tout contact avec des élus ou des membres de la campagne : « Aucune interview avant le vote. » Magyar cultive le mystère pour ne laisser aucun angle d’attaque à la machine Orban, quitte à laisser chacun fantasmer sur ses positions.

A Budapest, les murs et les panneaux publicitaires dépeignent le candidat de l’opposition comme la marionnette de Volodymyr Zelensky et d’Ursula von der Leyen, prêt à plonger son pays dans une guerre sanglante contre la Russie. Aux côtés de Viktor Orban, le 7 avril, J.D. Vance a critiqué « les bureaucrates de Bruxelles » qui, contrairement à lui, tenteraient d’influencer le vote des Hongrois… Pourtant, Péter Magyar et son parti sont loin d’afficher une position eurobéate : au Parlement européen, tous les députés de Tisza (à l’exception de Magyar, absent) ont voté contre le prêt européen de 90 milliards d’euros à l’Ukraine, obtenu grâce aux profits saisis sur les fonds russes gelés. Une exception, lourde de sens, au sein du PPE. Lors des votes concernant la Russie, le parti de Péter Magyar s’est abstenu ou était absent lors de 16 des 23 procédures à Strasbourg depuis l’été 2024. Même chose pour les sujets liés à l’État de droit ou aux libertés individuelles.

Peter Magyar, président du parti d’opposition Tisza, s’adresse à ses partisans lors de la Marche nationale à Budapest, en Hongrie, le 15 mars 2026, à l’occasion de la fête nationale marquant le 178e anniversaire du déclenchement de la révolution de 1848 et de la guerre d’indépendance contre la domination des Habsbourg.

Autre indicateur : lors de sa première conférence de presse comme député européen, en 2024, Péter Magyar avait martelé son opposition à l’envoi d’armes européennes à l’Ukraine et rejetait toute procédure accélérée pour que Kiev adhère à l’UE. On a connu marionnette plus docile… « Dans son programme, Péter Magyar défend une position européenne commune de soutien à l’Ukraine, explique pourtant Ilona Gizinska, spécialiste de la politique hongroise au OSW Center for Eastern Studies de Varsovie. Mais il a tout fait pour empêcher son parti de prendre position au Parlement européen : il s’agit sans doute d’une tactique préélectorale afin de ne pas être accusé par le Fidesz de plonger la Hongrie dans la guerre ukrainienne. En cas de victoire, Magyar n’aura pas le même rapport à l’Ukraine que Orban, notamment dans la communication et dans la fabrique de cette image d’un ennemi menaçant aux portes de la Hongrie. Il se montrera bien plus flexible avec Kiev. »

Péter Magyar, le fantôme de Bruxelles

Péter Magyar ne se cache pas seulement lors des votes. C’est simple : peu d’élus ou de hauts fonctionnaires peuvent nous parler de son action ou de ses idées, tant il bat des records d’absence au Parlement européen. « J’ai beaucoup d’estime pour le personnage, mais on ne le voit jamais, ni à Bruxelles ni à Strasbourg », témoigne Charles Goerens, qui ne se souvient pas avoir croisé l’eurodéputé hongrois à la commission des affaires constitutionnelles, dont ils sont tous les deux membres.

Péter Magyar connaît pourtant Bruxelles par cœur, pour y avoir vécu de nombreuses années. Il a débarqué dans la capitale européenne en 2009 pour suivre sa compagne de l’époque, Judit Varga, conseillère de plusieurs parlementaires européens. A elle la politique, à lui la garde des enfants. Mais Magyar ne reste pas longtemps homme au foyer : ses réseaux et ses connaissances juridiques l’amènent à rejoindre la représentation de la Hongrie auprès des institutions européennes, ce qui lui fait jouer le rôle de porte-voix de Viktor Orban dans cette capitale que le Premier ministre déteste tant. « Il ne faut pas oublier le parcours de Magyar, qui interroge sur son degré réel de volonté de rupture avec le système Orban, souligne Lukas Macek, chef du Centre grande Europe à l’institut Jacques Delors. Son positionnement idéologique reste à relativiser, ce qui doit nous amener à être très prudents et très modestes dans les attentes vis-à-vis de son éventuelle victoire. »

Après avoir gravi les échelons du Fidesz, Magyar s’en est éloigné à l’orée des années 2020. Son divorce avec Judit Varga, devenue entre-temps ministre de la Justice, est officialisé en 2023 et, l’année suivante, il utilise un scandale pédocriminel étouffé par le gouvernement hongrois pour prendre ses distances avec Orban. Son charisme et ses attaques frontales contre la corruption font le reste : il décolle dans les sondages et devient, de facto, le leader de l’opposition.

Aujourd’hui, malgré son profil conservateur et nationaliste, Péter Magyar rassemble toute l’opposition derrière lui, y compris la gauche. La classe politique hongroise l’a identifié comme la seule chance d’alternance, parfois la mort dans l’âme. « Mes collègues hongrois au Parlement européen ne sont pas convaincus qu’il va totalement améliorer la situation et je ne me fais pas non plus d’illusions, admet l’eurodéputée socialiste Chloé Ridel. Mais il faut avoir un ordre de priorités, et la première d’entre elles consiste à chasser Orban du pouvoir. Par ailleurs, Magyar promet de ne plus bloquer la politique étrangère de l’Union européenne, il veut mettre fin à la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, doubler les énergies renouvelables en Hongrie d’ici à 2040, rétablir un minimum d’Etat de droit… Ce sera forcément bien mieux qu’Orban. »

Une priorité : récupérer les milliards européens bloqués

En cas de victoire, Péter Magyar n’aura de toute façon pas d’autre option que de cultiver sa fibre européenne. La plupart de ses promesses sociales reposent sur une trésorerie dont Budapest ne dispose pas : la vingtaine de milliards d’euros de fonds européens bloqués par Bruxelles depuis 2022 en raison des atteintes répétées de la Hongrie à l’Etat de droit. En campagne, le leader de l’opposition promet de rapidement faire libérer ces sommes, qui représentent 10 % du PIB hongrois.

« Sa priorité devra être de rebâtir la confiance avec la Commission européenne et avec les Etats membres les plus importants, affirme Ilona Gizinska à Varsovie. Faire débloquer ces fonds européens nécessitera des avancées majeures de Budapest, notamment dans la lutte contre la corruption et le respect des normes démocratiques. Mais ce sera extrêmement difficile sans une majorité absolue des deux tiers au Parlement [NDLR : nécessaire pour faire évoluer la Constitution] et il est peu probable que Tisza réussisse à remplir toutes les demandes européennes… Après, il est possible que l’UE fasse un geste politique en débloquant ces fonds, mais des réformes profondes devront malgré tout être entamées en échange. »

Sans compter le pouvoir de nuisance que garderait Viktor Orban en cas de défaite. Le dirigeant a installé ses proches à tous les étages du pouvoir, qui feront en sorte de saboter un éventuel mandat de Péter Magyar pour préparer le retour du dirigeant de 62 ans. Le président par exemple, Tamas Sulyok, soutenu par le Fidesz, a le pouvoir de retarder l’approbation des lois et ainsi ralentir les réformes demandées par les autorités européennes. « Il ne faut surtout pas croire que toutes les difficultés liées à la Hongrie et à sa place dans l’UE vont disparaître du jour au lendemain », prévient Lukas Macek. Une autre inconnue hongroise pour l’Europe.



Source link : https://www.lexpress.fr/monde/europe/une-vraie-boite-noire-peter-magyar-linconnu-hongrois-qui-porte-tous-les-espoirs-europeens-CMBMCZXPXVFL3B5ASWGVFMKT5I/

Author : Corentin Pennarguear

Publish date : 2026-04-11 05:00:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.