Au cours des derniers mois, le gouvernement a renouvelé les postes de direction de plusieurs institutions économiques majeures, profitant de l’occasion – ou, parfois, la provoquant délibérément – pour installer à ces places des profils centristes, largement alignés avec les opinions économiques et les choix de l’administration actuelle.
La nomination de proches du pouvoir à ces postes prestigieux s’inscrit dans une longue tradition, certes discutable, de « recasage » des lieutenants à l’approche d’une fin de mandat, en forme de reconnaissance pour services rendus. Elle pose pourtant des questions d’autant plus profondes que les sondages suggèrent une probabilité élevée d’accès au pouvoir en 2027 de partis « anti-système », comme LFI ou le RN, qui rêvent souvent de bouleverser le rôle de certaines de ces institutions, et qui risquent de se heurter à la réticence, voire à la résistance, de leurs dirigeants fraîchement installés.
Ainsi, après la démission de François Villeroy de Galhau, le rôle prestigieux de gouverneur de la Banque de France (et, par conséquent, de représentant de la France au conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne) a-t-il échu à Emmanuel Moulin, brillant haut fonctionnaire et spécialiste reconnu des questions économiques, mais aussi proche conseiller d’Emmanuel Macron et ancien secrétaire général de l’Elysée, dont on sait que les opinions sur la monnaie unique et l’intégration européenne ont peu en commun avec celles de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon.
De même, Amélie de Montchalin, ancienne ministre des Comptes publics et « marcheuse » de la première heure, s’est vue confier la présidence de la Cour des comptes, institution cruciale chargée d’auditer la sincérité budgétaire des administrations et le bon usage des deniers publics, qui risque d’avoir des rapports pour le moins frictionnels avec d’éventuels gouvernements d’extrême droite ou d’extrême gauche prévoyant de revenir sur le recul de l’âge de la retraite, d’augmenter massivement les dépenses publiques, ou de mener des politiques fiscales à la limite de la constitutionnalité.
Dans d’autres domaines, la direction de grandes entreprises publiques ou parapubliques au coeur d’enjeux politiques majeurs et controversés, comme les transports ou l’énergie, a été remise à d’anciens ministres ou conseillers du président : ainsi de la SNCF pour Jean Castex (ancien Premier ministre), ou de RTE pour Emilie Miette (ancienne secrétaire générale adjointe de l’Elysée).
Risque de délégitimation
Dans la plupart de ces cas, nul ne saurait remettre en question la compétence de ces grands commis de l’Etat, qui tous ont fait leurs preuves à des postes particulièrement exposés et dans des circonstances économiques ou géopolitiques difficiles. Mais il n’est pas innocent de placer durablement des proches du pouvoir actuel à la tête d’institutions essentielles de la gouvernance économique du pays. S’agit-il de « lier les mains » des prochains gouvernements en mettant dans les roues de leurs politiques des bâtons attachés à la préservation de l’existant ? De rassurer marchés financiers, partenaires internationaux, et secteur privé, à l’aube d’une campagne présidentielle dans laquelle plusieurs des candidats favoris promettent le renversement des choix du passé ?
A court terme, on peut avec pragmatisme espérer que ces nominations permettront en effet d’endiguer certaines conséquences potentiellement néfastes d’une arrivée au pouvoir des formations populistes : c’est bien, en effet, le rôle de certaines de ces entités que de servir de contre-pouvoirs au gouvernement en place, à la manière des checks and balance que le 250e anniversaire de l’indépendance américaine nous invite à célébrer.
À plus long terme, pourtant, on peut s’inquiéter de la délégitimation qu’elles risquent de générer pour des organisations dont l’indépendance constitue une vertu essentielle et une garantie de leur bon fonctionnement. En matière économique, il convient en effet de choisir, pour des institutions telles que la banque centrale ou les autorités de régulation de marché, un juste milieu entre alignement complet et immédiat sur le pouvoir du moment et indépendance totale et définitive. Trop de dépendance au pouvoir politique et c’est leur crédibilité qui s’amenuise, risquant de ne faire de ces organismes que d’impuissantes chambres d’enregistrement des décisions populaires de l’instant. Trop d’indépendance, au contraire, et c’est leur légitimité démocratique tout entière qui est remise en question, si elles menacent d’apparaître comme un « Etat profond » que les partis extrêmes auront beau jeu de dénoncer et d’accuser quand, sur le modèle de Donald Trump, ils chercheront à en faire le responsable de leurs éventuels échecs de gouvernement.
Les institutions démocratiques sont, plus qu’une réalité immuable, une fiction temporairement utile, qui n’a de crédit que celui que veulent bien lui conférer les citoyens. Le jeu qui consiste à vouloir faire perdurer, au-delà du mandat, les choix politiques de la majorité actuelle par l’intermédiaire de nominations individuellement respectables mais collectivement problématiques, est un jeu dangereux. S’il conduit à privilégier à l’excès la crédibilité des organismes indépendants sur leur légitimité démocratique, il est à craindre qu’il finisse par perdre sur les deux tableaux, si les prochains détenteurs du pouvoir s’avisaient d’en profiter pour éliminer purement et simplement ces contre-pouvoirs économiques devenus trop gênants.
Antoine Levy est professeur et chercheur à l’université de Californie à Berkeley
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Author : Antoine Levy
Publish date : 2026-07-15 10:00:00
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