L’exercice était inédit… et n’a pas laissé indifférent. Le 29 juillet, L’Express a publié le premier classement des services de renseignement européens. Un palmarès destiné à raconter la guerre invisible menée sur le Vieux Continent, obtenu grâce à un démarchage soutenu des professionnels de l’espionnage. Pendant trois mois, nous avons sollicité une centaine d’espions et d’anciens chefs de renseignement. Soixante votants de 25 pays – dont 18 chefs ou ex-chefs d’agences – se sont dévoués pour juger leurs pairs. Leur top 5, parfois réalisé à visage découvert – comme Susan Miller, ex-officier de la CIA, ou encore Yossi Cohen, ancien directeur du Mossad -, a permis de dévoiler un classement plaçant le MI6, puis la DGSE en tête. Trois autres pays se situent dans le peloton de tête : l’AIVD pour les Pays-Bas, le renseignement ukrainien (SBU/GUR) et l’Allemagne avec son BND.
Dix jours après sa sortie, un premier bilan s’impose. D’abord, quelques chiffres. Les journaux près de soixante-dix pays ont repris le classement de L’Express. Les « bons élèves » ne sont évidemment pas en reste : les Ukrainiens, manifestement satisfaits de leur place, lui ont consacré 17 reprises, le Royaume-Uni treize, et les Pays-Bas 10. Les Polonais (9e du classement), pointés du doigt par nos experts pour leurs services secrets « instrumentalisés politiquement », se sont largement penchés sur le sujet avec quatorze articles. La Slovaquie, lanterne rouge du classement, y a consacré onze articles. En tout, près de 200 mentions auraient été faites de notre palmarès, aux Etats-Unis, en Hongrie, et dans des endroits plus inattendus comme la Corée du Sud, l’Argentine, la Bosnie-Herzégovine ou même… le Kirghizistan.
« Effet Bond »
Au Royaume-Uni, les principaux titres exultent de cette première place. « Les espions européens l’admettent : personne ne fait mieux que le MI6 », se réjouit le Times londonien. « Le MI6 est franchement la meilleure agence de renseignement en Europe », abonde Sir Richard Dearlove, patron du service de 1999 à 2004. Toujours dans le Times, l’historien Ben Macintyre, grand spécialiste des services secrets, estime que le « trophée de vainqueur n’est que partiellement mérité », et relève le « lot de trahisons internes » qu’a connu le MI6 au fil des décennies. Kim Philby, l’un des « cinq de Cambridge », brillant étudiant recruté par le KGB, devenu taupe au sein de l’agence, en est un exemple. « Personne ne fait mieux. Et parfois, personne ne fait d’erreurs aussi flagrantes », tance Macintyre. Dans ce cas, comment expliquer le prestige dont jouissent les espions de sa Majesté auprès de leurs pairs ? « Bond demeure un outil de propagande redoutablement efficace », pointe l’historien, soulignant que, désormais, la France a « sa propre version cinématographique » avec Le Bureau des légendes. Même constat du côté du Guardian : sous la plume de leur spécialiste défense Dan Sabbagh, « l’effet Bond » continue de fasciner à travers le monde – y compris les professionnels du renseignement.
La majorité des articles publiés hors du Vieux Continent titrent sur le succès de « l’agence de 007 », à l’exemple du Sin Chew Daily, journal malaisien fort de 500 000 tirages. Le « facteur réputationnel et la culture pop » ont joué un rôle, souligne encore le site argentin Imago. « Le MI6 devient l’agence de renseignement la plus puissante d’Europe », titre le journal indien Sandesh – un constat également relayé par Khaama Press, agence de presse basée à Kaboul. « Le résultat est accueilli au sein de l’agence avec une satisfaction discrète », assure un article de la chaîne qatarie Al-Jazeera. A Tel-Aviv, Ynet news fait aussi la comparaison avec Bond, tout en s’interrogeant sur ce que le palmarès révèle de la vision européenne du Mossad. Les Britanniques ne sont pas les seules stars du classement : The Chosun Ilbo, quotidien sud-coréen aux plus de 2 millions de lecteurs, a relevé les « exceptionnelles » capacités de la DGSE en matière d’opérations clandestines, et notamment d’assassinats.
Jubilation à Kiev et Amsterdam
Ukrainiens et Néerlandais se réjouissent de leurs troisième et quatrième places. Aux Pays-Bas, De Telegraaf, le premier quotidien du pays, compare l’AIVD au Mossad israélien. « Les Pays-Bas sont par nature une nation commerçante, fortement tournée vers l’international, et nous excellons aussi dans l’art de passer inaperçus », confie Eric Schouten, ancien agent de l’AIVD et l’un de nos votants, à la station néerlandaise BNR Nieuwsradio. L’agence occupe une place de choix dans notre dossier : Erik Akerboom, son directeur jusqu’en mars 2026, nous a d’ailleurs accordé sa première interview depuis son départ de l’AIVD.
Même jubilation à Kiev, où l’Ukrainian National News se félicite de la place de ses services secrets. « Les services spéciaux ukrainiens sont entrés dans le top 5 des meilleurs d’Europe », renchérit le site d’information ukrainien Gordon. « Un haut responsable du renseignement européen a comparé le SBU et le GUR au Mossad », s’enthousiasme l’Unian, l’agence de presse ukrainienne.
Stockholm célèbre pour sa part son entrée au pied du top 5. « Les autorités suédoises admettent rarement disposer de leurs propres espions », note Svenska Dagbladet. Le deuxième journal suédois se réjouit que ses agents soient classés à la sixième place, « parmi les meilleurs d’Europe ». Pour Dagens Nyheter, le plus important quotidien du pays, la Suède est « désignée comme le pôle du renseignement nordique – l’un des meilleurs d’Europe ».
Expertise « de niche »
Les pays moins bien classés voient le verre à moitié plein. En Norvège, Aftenposten et son concurrent Dagens Næringsliv remarquent qu’Oslo « se distingue par son expertise maritime et technique dans le Grand Nord ». Qu’importe la 19e place, le Diário de Noticias souligne que le Portugal est « salué pour son action en Afrique australe ». À Athènes, le titre Proto Thema veut retenir que « la Grèce est valorisée pour son expertise sur la Turquie ». « Les capacités analytiques de l’Estonie sont valorisées », décrypte Meelis Oidsalu auprès de l’Eesti Rahvusringhääling, le service public estonien. Dans un article consacré à la huitième place obtenue par Tallinn, l’expert estonien en sécurité estime néanmoins que les services baltes « doivent réfléchir à la manière de collecter des informations et de porter l’analyse à un niveau supérieur ». En Pologne, Forsal.pl regrette la neuvième place de Varsovie « derrière l’Estonie », mais s’enthousiasme des louanges de Yossi Cohen, l’ex-patron du Mossad.
En Europe centrale, on ironise sur la mauvaise réputation des services de renseignement slovaques. Ils « sont si peu fiables qu’on ne partage presque plus d’information avec eux », écrit 444, site d’information indépendant hongrois. Le quotidien Népszava, l’un des plus anciens du pays, concède que sa propre agence « figure, de manière peu glorieuse, en bas de liste », avant de tancer les Slovaques et leur service « le moins performant d’Europe ». « Incompétence et liens avec la Russie : le service secret slovaque a totalement échoué dans cette évaluation », s’amuse le site d’information tchèque Novinky. Le bilan est repris en Slovaquie, le chef de son service de renseignement, Pavol Gaspar, étant qualifié « d’espion en tongs » par Denník N. Les Irlandais, mal classés, sont beaucoup plus discrets que leurs voisins britanniques. Aucun de nos votants n’a apporté de points à leur renseignement même si certains ont salué leurs compétences dans l’antiterrorisme. « Après le 11-Septembre, j’ai beaucoup travaillé avec les Irlandais, que je trouvais plutôt efficaces », nous a indiqué Gina Bennett, analyste antiterroriste à la CIA jusqu’en 2022. « Tout comme au football, les Irlandais sont légèrement supérieurs à la Hongrie, dont l’appareil orbanien (NDLR : lié à l’ancien Premier ministre Victor Orban) est perçu avec méfiance », reconnaît The Irish Times, dans le seul article consacré au sujet.
En Italie, La Repubblica préfère consacrer une reprise au MI6 plutôt qu’à son propre service de renseignement. Le professeur italien Antonio Teti, cité par le magazine Formiche, conteste toutefois la pertinence de notre classement. « Le renseignement n’est pas un sport olympique », regrette-t-il. Rome a été classée quinzième par notre jury, à égalité avec la Belgique et la République tchèque.
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-08-11 06:45:00
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