L’Express : Il n’a fallu que neuf jours aux rebelles houthistes pour prendre le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb. Personne ne s’y attendait…
Maged al-Madhaji : Les Houthistes ont créé un véritable choc. Leur niveau de préparation opérationnelle était élevé, et cette campagne a manifestement fait l’objet de préparatifs considérables. Mais ceux-ci n’avaient rien de secret ! L’information était disponible, et les mouvements massifs d’armes et de combattants vers la côte occidentale étaient visibles du gouvernement yéménite, de Riyad et des acteurs occidentaux.
Les Houthistes ont exploité des failles politiques et sécuritaires, en particulier les divisions entre les forces de la côte occidentale, le parti Islah [principal mouvement islamiste sunnite du pays, historiquement affilié aux Frères musulmans, Ndlr] et l’Axe militaire de Taëz [structure régionale de l’armée régulière yéménite, Ndlr]. Ils ont ensuite lancé une offensive intensive, appuyée par des tirs de missiles et de drones sans précédent, provoquant une grande confusion, suivi d’un effondrement rapide. Cela s’est accompagné d’attaques contre des commandants, d’infiltrations dans le renseignement et d’une gestion efficace des communications.
Ils ont également surveillé de près la réaction de Riyad et exercé une pression calculée pour dissuader l’Arabie saoudite d’élargir son engagement. De fait, l’hésitation de Riyad à intervenir de manière décisive a sans doute joué un rôle déterminant.
Il est encore difficile d’évaluer exactement la portée de cette conquête militaire. Que va-t-il se passer ces prochaines semaines ?
Je pense que nous assistons à un événement exceptionnel, dont la portée régionale et internationale pourrait dépasser celle de la chute de Sanaa [2014, Ndlr]. Celle-ci avait changé l’équilibre des forces à l’intérieur du Yémen, mais le basculement à Bab el-Mandeb affecte directement les équilibres régionaux, les intérêts des grandes puissances et le réseau commercial mondial.
Dans les prochaines semaines, je m’attends à ce que les Houthistes consolident leurs gains, puis qu’ils accentuent la pression sur d’autres fronts afin de disperser leurs adversaires et d’éloigner les combats de Bab el-Mandeb. La pression pourrait se porter sur les lignes défensives à Taëz, à Lahj et aux abords d’Aden, et surtout à Marib et à al-Jawf. Leur objectif sera de conserver leurs gains stratégiques sur la côte, tout en forçant leurs adversaires à concentrer leurs efforts sur la défense d’autres positions.
Les Houthistes peuvent-ils conserver leurs acquis ? Et instaurer un « péage » aux navires commerciaux ?
Oui, ils peuvent conserver leurs positions en l’absence de réaction significative. Jusqu’à présent, la réponse politique et militaire a été faible, se limitant essentiellement à des déclarations, des menaces et quelques frappes aériennes. Mais des échanges de tirs ne suffisent pas à reconquérir un territoire. À moins qu’une pression militaire substantielle ne soit suivie d’une véritable opération terrestre, les Houthistes pourront transformer leurs gains sur le tronçon sud de la côte occidentale, jusqu’à Bab el-Mandeb, en réalité durable.
Chaque jour qui passe leur donne davantage de temps pour consolider leurs positions et organiser leurs défenses. Ils exercent désormais une forme de contrôle fonctionnel sur Bab el-Mandeb, c’est-à-dire qu’ils ont désormais la capacité d’influencer le passage et d’y imposer des risques et des conditions. La manière dont ils useront de cette capacité dépendra de leurs besoins politiques, militaires et financiers.
Quant aux péages, des versements effectués par certains navires ou entités liées au transport maritime avaient déjà été rapportés par le passé. La probabilité que cette pratique se généralise a augmenté. Mais l’enjeu dépasse la seule question des revenus. Les Houthistes s’inscrivent dans une vision stratégique iranienne qui cherche à changer les règles du passage maritime, en le conditionnant à leur consentement. Il s’agit de transformer une capacité de menace sur une voie de navigation internationale en autorité effective sur celle-ci.
Après le blocage d’Ormuz, Bab el-Mandeb… Un scénario de cauchemar est-il en train de se réaliser sous nos yeux ? Quels vont être les effets à court et moyen terme sur le commerce mondial ?
Nous nous approchons effectivement d’un scénario du pire. Perturber Bab el-Mandeb est devenu moins coûteux et plus soutenable pour les Houthistes et l’axe iranien. Certes, il faut distinguer la capacité de fermer le passage de sa fermeture effective et complète. Il n’empêche que l’impact économique se fait sentir avant la fermeture totale, dès que la menace devient crédible et durable.
À court terme, ces risques affectent les primes d’assurance, les taux de fret et les décisions des compagnies maritimes de transiter ou de dérouter leurs navires. Le coût du passage reflétera de plus en plus les intentions et les actions des Houthistes. Pour le pétrole, cela se traduit par une pression sur les coûts de transport, sur l’approvisionnement et sur les prix. Pour le transport par conteneurs, cela signifie des trajets plus longs [notamment par le cap de Bonne-Espérance, Ndlr], des retards de livraison et des coûts plus élevés pour les marchandises.
FILE PHOTO: A Yemeni soldier mans a machine gun mounted on a military patrol truck on the coast of Bab el-Mandeb, Yemen April 2, 2026. REUTERS/File Photo
À moyen terme, cette perturbation pourrait inciter les entreprises à réorganiser de façon durable leurs routes et leurs chaînes d’approvisionnement. Les menaces simultanées sur Ormuz et Bab el-Mandeb réduisent les alternatives et aggravent la pression sur le commerce, avec des conséquences qui s’étendent jusqu’au canal de Suez.
Je pense que la phase à venir sera plus compliquée encore. Les Houthistes et l’axe iranien voient dans la faiblesse de la réponse occidentale et du Golfe une opportunité pour accentuer la pression sur des points de vulnérabilité économique. À mesure que leurs relations et leurs réseaux d’influence en Afrique s’étendent, les risques pourraient aussi se propager à des ports et à des routes côtières alternatives. Cette menace pourrait donc s’étendre au-delà du détroit lui-même.
Voyez-vous cette victoire militaire houthiste comme un échec sécuritaire saoudien ?
Certainement, mais réduire ce qui s’est passé à une défaite saoudienne sous-estime sa portée. Nous assistons à un échec plus large des États-Unis, de l’Occident et des pays du Golfe à comprendre leurs propres intérêts et à agir pour les défendre. Cela reflète également des erreurs d’évaluation et des rivalités entre pays du Golfe, qui ont offert aux Houthistes des opportunités supplémentaires.
Riyad porte une responsabilité majeure. Le royaume a continué de mener une politique d’accommodement envers les Houthistes pendant qu’ils développaient leurs capacités militaires. À mon sens, Riyad n’a pas pris suffisamment au sérieux les signaux d’alerte, ni sur le plan politique, ni sur le plan sécuritaire.
Si les Houthistes bloquent la mer Rouge, Riyad va avoir encore plus de mal à exporter son pétrole…
Oui, mais l’enjeu dépasse la capacité de l’Arabie saoudite à acheminer son pétrole de l’est vers l’ouest du royaume, ou à maintenir des débouchés d’exportation alternatifs sur la mer Rouge. Nous parlons d’un basculement susceptible de redessiner le paysage politique et sécuritaire de la région. Les alliés de l’Iran poussent leurs actions jusqu’à leurs limites, se comportant comme s’ils n’avaient plus grand-chose à perdre, tandis qu’ils voient leurs adversaires entravés par l’hésitation, les calculs politiques et les divisions.
À mesure que la réponse tarde, les Houthistes peuvent consolider leurs gains et étendre leurs relations sur le rivage africain. Leur succès offre également un modèle séduisant pour d’autres groupes armés : un acteur non étatique peut défier des puissances majeures et acquérir une influence régionale s’il exploite efficacement leurs hésitations.
Pensez-vous que les Américains interviendront militairement dans ce nouveau théâtre d’opérations ?
Je pense que la position américaine pourrait évoluer, mais la forme et l’ampleur d’une éventuelle intervention restent incertaines. L’une des raisons du succès des Houthistes a été leur capacité à exploiter la réticence de Washington à mener une action plus large contre cette menace.
La chute de la ville de Moka et de l’île de Mayun pourrait devenir un enjeu de politique intérieure aux États-Unis si ses conséquences se répercutent sur les prix du pétrole et les coûts du transport maritime, et donc sur les dépenses des ménages américains à l’approche des élections de mi-mandat. Ce qui se passe à Bab el-Mandeb cesserait alors d’être pour Washington une question de politique étrangère lointaine pour s’inviter dans le débat sur les prix et le coût de la vie.
Cela ne signifie pas nécessairement une campagne américaine directe et de grande ampleur au Yémen. L’intervention pourrait prendre la forme d’un soutien accru à Riyad, en l’encourageant à mener une campagne plus large et en lui fournissant des capacités militaires, de renseignement et logistiques supplémentaires. Un engagement américain direct pourrait également survenir. Toutes ces possibilités restent ouvertes, mais une menace persistante et des coûts croissants exerceront une pression grandissante sur la politique américaine actuelle.
Quid d’Israël ?
Israël est un acteur régional important dans cette transformation. Le pays observe de près la manière dont les Houthistes s’inscrivent dans la stratégie militaire de l’Iran : leur capacité à consolider leurs gains à Bab el-Mandeb, à renforcer leur contrôle global du Yémen, et à étendre leur capacité à menacer le Golfe, l’Arabie saoudite et les États-Unis. Cela représente une augmentation majeure de la puissance de l’un des alliés régionaux de l’Iran, et donc de la force d’un acteur dont l’idéologie affichée est explicitement hostile à Tel-Aviv. La consolidation houthiste à Bab el-Mandeb accentuerait la pression sur la porte d’entrée méridionale des ports israéliens et créerait des risques supplémentaires pour l’économie et la sécurité d’Israël.
La question est de savoir comment Israël réagira. Sa réaction pourrait-elle modifier la dynamique des alliances régionales, ou faire émerger de nouveaux arrangements fondés sur la convergence des intérêts sécuritaires des États menacés par la montée en puissance des Houthistes ? Ces questions ne concernent pas seulement les États riverains de la mer Rouge. L’Éthiopie, elle aussi, sera concernée, compte tenu de sa relation stratégique avec Israël et de sa dépendance à l’accès maritime.
Et les Iraniens ? Vont-ils jouer un rôle croissant en mer Rouge ?
Oui, je le pense clairement. Selon les informations dont nous disposons, l’un des traits les plus frappants de cette bataille a été la présence visible d’experts des Gardiens de la révolution iraniens et de leurs alliés. Ainsi, Abdul Reza Shahlai, le commandant des Gardiens de la révolution basé au Yémen, comptait parmi les principales figures qui en assuraient la supervision.
Pour l’Iran, Bab el-Mandeb représente un instrument stratégique de pression supplémentaire, au côté d’Ormuz. Si les négociations et les efforts de désescalade avec les États-Unis venaient à s’effondrer, l’importance d’utiliser ces deux voies de passage pour faire pression sur Washington, l’Occident et l’économie mondiale ne fera qu’augmenter.
Ce qui se produit dépasse un simple basculement dans l’équilibre de la guerre interne yéménite. Le contrôle de cette géographie lie plus étroitement le Yémen à l’affrontement régional. Tout cela a un coût pour les Yéménites, dont le pays devient un théâtre de luttes plus vastes, mais c’est aussi un coût pour le monde.
Enhardis par cette victoire, les Houthistes vont-ils renforcer leur rôle régional, en resserrant notamment leurs liens avec les shebabs somaliens ?
Oui. Cette victoire leur confère davantage de puissance et les rend plus attractifs aux yeux d’autres groupes armés. Leur contrôle des îles et leur proximité avec le rivage africain élargissent les possibilités de communication, d’approvisionnement et de construction d’alliances. Les shebabs et d’autres groupes affrontant les États-Unis pourraient voir en eux un allié capable de fournir une expertise et des capacités militaires significatives.
Le scénario le plus dangereux est celui d’un transfert de capacités qui permettrait de menacer la navigation au-delà de la mer Rouge. Si les shebabs venaient à acquérir des drones ou des missiles d’une portée de plusieurs centaines de kilomètres, leur capacité à menacer certaines approches maritimes des ports d’Afrique de l’Est, y compris des ports kényans comme Mombasa, pourrait s’accroître.
Une partie du trafic maritime déjà redirigé par le cap de Bonne-Espérance pourrait alors faire face à des risques supplémentaires en approchant des ports de la région. Ce serait un développement spectaculaire : la menace se propagerait d’un passage maritime particulier à des zones censées offrir des alternatives.
Si tel est le cas, quelles en seront les conséquences pour Djibouti et, plus globalement, pour l’ensemble de la Corne de l’Afrique ?
Le danger est que les relations entre les Houthistes et des acteurs armés en Afrique alimentent des conflits déjà existants. La Corne de l’Afrique est une région extrêmement complexe, où se superposent des différends politiques, des conflits frontaliers et des identités locales, et où certains acteurs armés recherchent des armes et des alliés extérieurs.
Pour Djibouti, les perturbations de la navigation et l’expansion des réseaux de groupes armés affectent directement sa position commerciale et sécuritaire. Pour l’Éthiopie, les risques pesant sur les ports et les corridors dont elle dépend se conjuguent à ses vulnérabilités et conflits internes. Les conséquences pourraient également s’étendre à l’Érythrée, à la Somalie et à l’Afrique de l’Est dans son ensemble.
Je ne veux pas dire qu’une communauté ethnique particulière s’alignera automatiquement sur les Houthistes, mais plutôt que les conflits, la marginalisation et la demande d’armes créent des brèches qu’un acteur extérieur peut exploiter. Si les Houthistes peuvent fournir des armes, une formation et une expertise, ils pourraient devenir un acteur influent dans ces conflits.
Si ce processus se développe au cours des prochaines années, la région pourrait changer en profondeur. Les Houthistes agissent rapidement, ont des objectifs clairs et ont démontré une capacité exceptionnelle à transformer les faiblesses des autres en gains pour eux-mêmes. À mon sens, ils sont devenus l’acteur le plus performant au sein de l’axe iranien, et sont aujourd’hui plus à même que l’Iran à obtenir des avancées immédiates sur le terrain.
Source link : https://www.lexpress.fr/monde/proche-moyen-orient/apres-le-blocage-dormuz-bab-el-mandeb-nous-nous-approchons-dun-scenario-du-pire-25ZXYHOZHVGB3NEIH7BAU4VDQ4/
Author : Charles Haquet
Publish date : 2026-09-12 10:27:00
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