Les campagnes présidentielles donnent l’occasion de manifester le volontarisme le plus affirmé. Par construction, Yes, we can ! Vous me direz, rien de nouveau sous le soleil – et rien de nouveau non plus dans le fait que toute cette énergie portée en sautoir repose invariablement sur une démagogie sans fin. Nous devrions être vaccinés depuis longtemps contre cet état d’esprit parce qu’il nous tue au moins autant que l’inaptitude des élus à tenir leurs fameux « engagements » : le gouffre du déficit et de la dette ne serait pas ce qu’il est si l’on ne nous avait pas promis tant de dépenses folles et si nous n’avions pas tant cherché à croire ou à supposer qu’elles étaient soutenables. Mais non. Pas de vaccin. L’expérience n’enseigne rien. Nous nous réinfectons à chaque fois. Là où il y a une volonté, il y a un chemin (de croix)…
Sauf que, ce coup-ci, un seuil qualitatif a été franchi. Presque partout sur l’arc politique, il est proposé aux Français de se libérer de ce qui gêne, et surtout de leur Constitution. Jean-Luc Mélenchon veut saccager le droit de propriété (et sans doute bientôt la liberté d’entreprendre pour faire bonne mesure), convoquer une « assemblée constituante » pour la refaire… ; Marine Le Pen souhaite s’affranchir de l’article 89 pour la réviser par référendum direct et pour interdire le port du voile… ; Bruno Retailleau entend liquider l’autorité des décisions du Conseil constitutionnel ; celle aussi de nos engagements internationaux ; ouvrir un bar à référendums où l’on pourrait se faire des papillotes avec toutes les règles possibles et imaginables sans plus aucune espèce de contrôle juridictionnel de fond… Ce n’est pas la foire à la Constitution, c’est sa destruction à la sulfateuse.
Formidable est le court-circuit qui nous fait espérer le bonheur et la prospérité à la lumière d’un tel autodafé constitutionnel ; fascinante est la perspective d’une France qui envisage de se conduire avec son droit à peu près comme la Russie le fait avec le sien. Et tout ça – cerise sur le gâteau – dans l’espoir entretenu de retrouver ainsi notre liberté perdue… C’est effarant.
Les apprentis sorciers
Faire, faire. Faire tout ce qu’on veut. Souverainement. Sans bornes. Chez les concepteurs de programmes électoraux, plus personne ou presque ne va contre ça. Trop dangereux. L’électeur veut du changement, de l’action, de la radicalité. Il ne faut pas le contrarier. Au demeurant, à ce point d’incandescence, ça en devient paradoxal. Regardez l’évolution – ô combien heureuse – de l’opinion publique sur la question des violences sexuelles, par exemple. Pour le coup, tout le monde communie (au moins officiellement) dans la célébration des limites. On cite Camus dans ce qu’il a de meilleur (« un homme, ça s’empêche »). On veut des règles et des sanctions pour contenir les déchaînements de la bête. On se félicite qu’il y ait des garde-fous, une conscience croissante de l’utilité des garde-fous, une amélioration de la société grâce aux garde-fous… L’exact inverse, en termes de postulat philosophique, de ce que nous demandons aux candidats de nous vendre en matière de politique générale, et qu’ils nous soldent à bas prix avec un grand sourire.
Très rares sont ceux qui auront le courage de dire que ce qui nous grandit et nous protège tient au renoncement collectif à faire tout ce qui nous plairait dans l’instant. La Constitution comme règle du jeu, comme vecteur de la limite nécessaire, a disparu des discours de campagne comme du paysage mental de ceux qui les écoutent. La parole est aux apprentis sorciers, lesquels, toujours, se veulent rassurants. Il faudrait leur faire confiance puisqu’ils se croient raisonnables. Avec eux aux manettes, ce ne serait pas grave d’avoir détruit les principes contraignants : ils n’useraient de leur pouvoir étendu qu’avec modération et discernement. Comme s’ils étaient éternels ; comme si les temps ne changeaient pas et ne menaçaient pas du pire ; comme si l’on pouvait être sûr de leur sagesse et plus encore de celle de leurs successeurs, proches ou lointains, qui hériteront d’eux une Constitution trouée, privée de force, qui ne les empêchera en rien de tout casser si ça leur chante.
No, we can’t. Nous ne pouvons pas tout. Nous ne devons pas tout pouvoir. Ceux qui pensent ou disent le contraire nous mettent en danger mortel. Pour cela, ils méritent – tous – le même qualificatif : irresponsables.
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Author : Denys de Béchillon
Publish date : 2026-10-30 14:00:00
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